Dimanche soir, je suis sur ma terrasse, à Port-au-Prince. Autour de moi vont les hommes, les femmes et les enfants au milieu des chèvres, des chiens et des coqs, dans le vacarme des génératrices. La clameur de la ville m’est maintenant familière, voire réconfortante. Tout cela fait partie de ma vie, de mes repères. Je suis chez moi. Lakay mwen.
Je suis débarquée en Haïti il y a trois ans. Première image : des ordures ménagères partout, un trafic fou, aucune règle de circulation, une foule dense, des petites marchandes qui installent leurs étals n’importe où. Un bordel hallucinant, une chaleur écrasante, des odeurs... déstabilisantes. Allez comprendre, moi qui aime l’ordre, l’organisation, le beau, j’ai eu un coup de foudre immédiat !
À l’aube de la cinquantaine, j’ai été prise par le désir de changer de vie. Je travaillais à Montréal en cinéma. Je menais une existence à cent milles à l’heure, sans sécurité d’emploi. Une vie exigeante, mais jamais ennuyeuse, qui m’a permis de faire des rencontres extrêmement riches. J’avais de bons revenus, j’appréciais les vêtements, les souliers, les soupers bien arrosés entre amis...
Mais soudainement, tout ce monde qui était le mien, que j’avais aimé avec passion, m’est apparu vide de sens. Sur les plateaux, le climat avait changé. On ne parlait plus que de fric, du matin au soir. Il me semblait que mon travail s’éloignait peu à peu de mes valeurs et de mes principes. Je m’intéressais de plus en plus à l’environnement, au développement international. J’avais envie d’agrandir mon territoire et de participer au monde.
J’ai commencé à faire des recherches sur les organismes de coopération en Haïti. Pourquoi Haïti ? Je ne sais pas. Ce coin du monde semble avoir toujours habité mon esprit. Quand je m’analyse, je me dis que c’est peut-être à cause de mes premiers professeurs de philo, au cégep, des Haïtiens. Ils m’ont vraiment ouvert les portes de la connaissance.
Je n’avais jamais mis les pieds dans ce pays, mais je l’aimais déjà.
J’ai postulé à une organisation de coopération québécoise qui œuvre en Haïti et obtenu un poste d’agente de développement en lien avec des groupes locaux. Quand j’ai mis ma maison, mon auto et mes meubles en vente, mes proches se sont quelque peu affolés... C’est « confrontant » pour l’entourage de voir quelqu’un changer de façon si radicale. Cela met les gens face à eux-mêmes, les oblige à réfléchir à leurs désirs profonds. Moi, je n’ai eu aucune hésitation. Il fallait que je plonge. Ma vie devait suivre son cours !
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