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Couple et sexualité

La tropitude

Publié dans Châtelaine de mars 2009 | © Les Éditions Rogers ltée
 
Voilà une étrange maladie liée à notre sexe : nous sommes toujours « trop ». Trop grosses ou trop aguichantes, trop bonnes ou trop contrôlantes, trop jeunes ou trop vieilles. De quoi nous sentir... de trop !
 

Je crois bien que c’est le plus net de mes lointains souvenirs. J’allais sur mes cinq ans. Nuit et jour je rêvais d’avoir, pour mon anniversaire, un tricycle rouge. Comme celui de mon ami Simon. Le jour J arriva. Enfin !

Je déballai, le cœur prêt à éclater d’un indicible bonheur, une immense boîte qui s’avéra contenir, ô horreur... une poussette rose. Plus d’un demi-siècle plus tard, j’entends encore la voix de mon parrain : « Tu es trop petite, tu pourrais te faire mal avec un tricycle. Et puis tu es bien trop mignonne pour jouer avec les garçons et pour faire cette moue. »

J’ai ressenti une peine sèche, bien pire que tous les chagrins mouillés de larmes. Ce jour-là, je me suis sentie comme un cow-boy sans cheval et j’ai cru que ma vie ne valait pas la peine d’être vécue...

C’est mon premier souvenir conscient de ce que j’appelle la « tropitude » : le fait qu’aux yeux des autres une fille, une femme, est toujours trop ceci ou trop cela. Comme si ça faisait partie intégrante de son essence. Trop maigre ou trop grosse, trop bonne ou trop cruelle, trop blonde ou trop brillante, trop brûlante ou trop glaciale, trop faible ou trop forte, trop incapable ou trop performante, trop douce ou trop violente, trop calculatrice ou trop rêveuse... Trop belle pour être fidèle, trop laide pour être infidèle.

Mais revenons, si vous le voulez bien, à ma « tropitude » personnelle. Après le tricycle rouge de mes fantasmes déçus, j’ai commencé l’école. Il a bien fallu que je m’y rende à pied, comme les autres petites filles (1,5 km, quatre fois par jour). J’y ai vite été décrite comme étant trop bavarde, trop insoumise, trop fanfaronne, trop fière. Chaque mois, lors de la remise du bulletin, ma mère m’implorait d’être « moins trop », tout en me faisant sentir qu’elle se réjouissait de cette tropitude. De quoi devenir schizophrène !

Un jour, je devais avoir neuf ans, ma mère, furieuse, a découvert mes bras tout couverts de bleus. Je lui ai avoué que SM – sœur Madeleine, qui était plus sado que sororale et plus maso que madeleine – en pinçait pour mes chairs potelées. Discrètement, elle ne ratait pas une divine occasion de tortiller ma peau entre son pouce et son index : pour me pousser dans le rang, pour que je me la ferme, parce que j’avais posé une question irrecevable ou parce qu’elle m’avait surprise à écrire un roman d’amour pendant sa harangue sur le péché d’impureté.

« Ma chérie, avait supplié ma mère, il faut que tu changes ! SM te trouve vraiment trop... euh... trop...

– Trop quoi ?

– Eh bien... euh... pas assez... docile. »


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