Détox: choix risqué ou tendance santé?

Les pubs de produits détox pullulent depuis des années. Se purifier, stimuler son foie, éliminer ses toxines ? Oui, mais… est-ce vraiment nécessaire, et même souhaitable ? On fait le point.

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Plus légère de 4 kilos et de 400 $. C’est le résultat qu’a obtenu Geneviève* après une cure de 30 jours cet automne. Au menu : boissons fouettées protéinées, fibres solubles, poudres de fruits et légumes, laxatifs et restrictions (ni gluten, ni produits laitiers, ni sucre…). Le tout vendu en kit, sur Internet, par l’une des innombrables entreprises spécialisées en beauté et nutrition. « Hormis la perte de poids, je n’ai ressenti aucun bienfait, dit cette professeure de biologie de 42 ans. Mais j’ai eu pas mal d’inconvénients : transit intestinal trop rapide, nausées, maux de tête… j’avais hâte que ça finisse ! »

Quasi-religion pour certains, charlatanerie pour d’autres, la détox divise. D’un côté, fabricants, marchands et naturopathes promettent de nettoyer notre corps et de stimuler notre foie et nos reins grâce à des tisanes drainantes, monodiètes et autre hydrothérapie du côlon. De l’autre, nutritionnistes et médecins s’insurgent contre ces purges et produits qu’ils jugent inutiles, voire dangereux.

Et que dire de leur coût, très élevé ? Il y a assurément de gros sous en jeu ici. On estime d’ailleurs qu’il s’agit d’un marché mondial qui vaudrait entre 15 et 60 milliards de dollars.

Stars et gourous ?

Tendance de l’heure au Québec comme ailleurs en Occident, la détoxication est louangée par une foule de vedettes qui – de Beyoncé à Salma Hayek – lui attribuent leur belle silhouette, leur énergie débordante et leur teint radieux.

Timothy Caulfield, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit et en politique de la santé et professeur à l’Université de l’Alberta, déplore l’influence que les stars peuvent avoir sur notre santé, alors qu’elles ne possèdent aucune connaissance sérieuse en la matière. À ce sujet, son livre Is Gwyneth Paltrow Wrong About Everything ? When Celebrity Culture and Science Clash (paru il y a deux ans), aussi amusant que bien documenté, est éloquent.

Il a lui-même testé le populaire programme Clean du Dr Alejandro Junger, vanté par Gwyneth Paltrow, l’actrice devenue gourou du bien-être. Et a repris tout le poids perdu en trois semaines. « La détoxication, c’est en fait un régime draconien impossible à maintenir à long terme », affirme-t-il.

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Alerte aux charlatans

On sait trop bien que rien de tout cela ne fonctionne. Mais on veut y croire, ne serait-ce que pour expier ses excès de table et d’alcool ! Il reste que la « purification » promise n’a aucun fondement scientifique. « C’est un terme religieux, en fait, dit Mickael Bouin, gastroentérologue au Centre hospitalier de l’Université de Montréal. Par définition, le vivant n’est pas quelque chose de pur : on a des selles, de l’urine, des crachats et on est bourré de bactéries. La vie est un équilibre permanent entre ce que nous faisons entrer dans notre corps et ce qui en ressort. »

Mais alors, pourquoi la détox est-elle aussi attrayante ? « Alors que l’accès aux soins de santé est plutôt difficile, les charlatans semblent toujours accessibles, observe la nutritionniste Karine Gravel, docteure en nutrition. Lorsque les gens ressentent des malaises ou souhaitent maigrir à tout prix, ils sont prêts à essayer n’importe quoi. » Et ils achètent alors de façon impulsive, sans trop réfléchir.

« Dans nos vies si occupées, ces cures représentent une solution miracle, un effort intense, mais de courte durée, renchérit Sonya Anvar, 32 ans, une ex-naturopathe qui termine un bac en biologie. Mais ça ne règle pas le problème de fond : une fois la diète terminée, on recommence à manger comme avant. Changer ses habitudes de vie, ça demande des années de travail ! »

Elle-même a longtemps pensé que les problèmes de santé étaient souvent liés à un « engorgement » par des toxines, et qu’un « nettoyage » pouvait tout régler. « Aujourd’hui, je sais ce qui marche : un mode de vie sain ! »

Porté par des arguments pseudo–scientifiques, l’arsenal de produits servant à supprimer les toxines de l’organisme se vend très bien dans les magasins d’aliments naturels et, de plus en plus, sur Internet. Les personnes qui en achètent en ligne sont souvent invitées à réaliser leur « défi » en se joignant à un groupe Facebook. Des animateurs-motivateurs conseillent les clients et les encouragent à poursuivre leur cure malgré la faim ou la fatigue, à l’aide de capsules vidéo sur YouTube ou en Facebook Live.

« Beaucoup de gens ont besoin de ce genre de stimulation, mais moi, ça m’a vite agacée, raconte Geneviève. Mon coach virtuel était d’abord un vendeur et ne s’en cachait pas : il n’avait aucune connaissance en nutrition, sa seule expertise étant d’avoir expérimenté la cure et d’être mince et en forme. » Après avoir soulevé des doutes sur la pertinence d’une restriction qu’il recommandait, Geneviève s’est gentiment fait remettre à sa place. « Il m’a dit de ne pas me poser trop de questions et de ne pas lâcher. J’ai trouvé que ça faisait très “secte”. »

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Inutile… mais pas inoffensif !

Il n’existe encore aucune preuve de l’efficacité des régimes détox pour la gestion du poids ou l’élimination des toxines, selon une revue des études scientifiques publiée en Australie, il y a trois ans. Ennemies à abattre selon les vendeurs de produits censés nous « purifier », ces toxines restent de grandes inconnues (voir l’encadré « La vérité sur les toxines », ci-contre). « Elles ne sont jamais identifiées par les fabricants, note Karine Gravel. Comment peut-on alors affirmer qu’elles causent des maladies ? » Le Dr Mickael Bouin est formel : il n’y a pas de toxines à éliminer dans notre corps. « Si on a trop bu et trop mangé, il suffit d’arrêter de boire de l’alcool et de manger moins, de s’hydrater correctement et d’attendre, dit-il. Comme c’est le cas lorsqu’on fait trop d’exercice, le lendemain on repose son corps en attendant que les courbatures disparaissent. »

Les prophètes de la détoxication nous assurent aussi qu’il faut stimuler notre foie et nos reins pour leur permettre de bien fonctionner, notamment après les abus des fêtes. Là encore, c’est inutile, selon Mickael Bouin. Notre foie et nos reins travaillent sans relâche pour nous débarrasser des substances dont nous n’avons pas besoin. « Si ces organes fonctionnent normalement, on élimine les déchets par l’urine, les selles… Bien sûr, si les déchets s’accumulent, ils peuvent devenir toxi-ques, mais pour cela, il faut souffrir d’une insuffisance hépatique ou rénale – mortelle en l’absence de soins appropriés et rapides. »

Il y a plus : selon son type, sa durée et les privations qu’elle entraîne, la cure peut avoir des effets graves : carences nutritionnelles (vitamines, protéines), déséquilibre électrolytique (sodium, potassium), acidose (baisse de pH dans le sang)… « Ce n’est pas parce que des produits sont dits -naturels qu’ils sont anodins », insiste le Dr Bouin. L’une de ses patientes a même dû subir une greffe du foie après avoir consommé un mélange d’herbes exotiques censé nettoyer son système. « Les plantes ont des effets pharmacologiques connus qui peuvent entraîner des complications graves chez certaines personnes, qui vont jusqu’à la destruction complète du foie », poursuit-il.

L’hydrothérapie du côlon, qui accompagne souvent les cures, peut aussi être néfaste. « On n’a aucun besoin de faire un “grand ménage” de l’intestin, affirme Karine Gravel. Cela peut même être irritant et dénaturer temporairement le microbiote. »

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Vers des règles plus strictes ?

Plutôt laxiste, la réglementation canadienne en la matière a permis aux produits de santé naturels de proliférer. C’est dans cette catégorie que le plus grand nombre de produits ont été -approuvés à ce jour : plus de 100 000. « Santé Canada homologue des choses et autorise leur mise en marché, mais ne vérifie pas forcément la validité des allégations des fabricants, déplore Paule Bernier, présidente de l’Ordre professionnel des diété-tistes du Québec (OPDQ). Les produits détox se retrouvent parfois dans une zone grise : s’agit-il d’aliments ou de produits d’autosoin ? Les fabricants racontent ce qu’ils veulent sans devoir démontrer leur efficacité. »

Les choses pourraient bientôt changer. Santé Canada souhaite en effet modifier la réglementation de tout ce qui est « autosoin » – cosmétiques, produits de santé naturels, médicaments sans ordonnance. Des consultations publiques à ce sujet sont en cours depuis l’automne 2016. Le ministère fédéral envisagerait de demander aux entreprises des preuves scientifiques de leurs allégations. Il faudra voir si les nouvelles règles auront vraiment du mordant. Yves Jalbert, docteur en santé publique et spécialiste de contenu à l’-Association pour la santé publique du Québec (ASPQ), en doute. « Les consultations publiques auxquelles j’ai participé étaient accaparées par les gens de l’industrie, qui arrivent encore et toujours avec des anecdotes, mais ne mènent jamais d’études rigoureuses. » À suivre.

 

Des ingrédients détox ?

On trouve de tout dans les produits et cures de détoxication… y compris des éléments censés en être bannis. On vend, par exemple, des bâtonnets effervescents énergisants qui contiennent de la caféine sous diverses formes. D’autres ingrédients couramment utilisés : des laxatifs comme le séné, la cascara sagrada, la rhubarbe, la bourdaine ; des diurétiques comme le radis noir, le pissenlit (aussi réputé stimuler le foie) ; des coupe-faim dont le garcinia (qui augmente la sensation de satiété). Pas facile de trier le bon grain de l’ivraie dans tout ça ! D’autant plus que la base de données des produits de santé naturels homologués par Santé Canada ne comporte que des informations incomplètes et, pour la plupart, uniquement en anglais.

La vérité sur les toxines

Trois questions à Normand Voyer, chimiste et professeur de chimie à l’Université Laval.

Le terme « toxine » est employé à toutes les sauces. De quoi s’agit-il au juste ?
D’une substance chimique naturelle produite par tout organisme vivant pour se protéger des prédateurs. Si l’organisme en question n’est pas, lui, dérangé par cette molécule, celle-ci est dangereuse, voire mortelle pour l’envahisseur. Un exemple connu : la pipérine fabriquée par le poivrier. On assaisonne nos salades avec cette molécule piquante, mais son premier rôle est de repousser les insectes et de protéger
 la graine de la plante afin qu’elle puisse se reproduire.

Que faut-il penser des produits détox qui promettent de nous débarrasser des toxines qui « encrassent » notre organisme, par exemple après les abus des fêtes ?
Ce n’est pas parce qu’on ne mange pas bien qu’on ingurgite des toxines. Sauf si la nourriture a été infectée, par la bactérie E. coli dans la viande de hamburger ou par la salmonelle dans des légumes mal lavés, par exemple. Il est bien sûr important de consommer des aliments sains et équilibrés, mais une mauvaise alimentation ne nous fait pas accumuler de toxines, sinon on mourrait tous !

Il n’est donc jamais nécessaire de se « détoxifier » ?
Non. Les toxines naturelles sont métabolisées dans notre corps, transformées et supprimées : notre organisme est très bien fait pour nous en débarrasser. Si l’on mange des piments jalapenos, on avale de la capsaïcine – la toxine élaborée par le piment pour repousser les insectes. Cela va nous chauffer la bouche, puis nous allons l’éliminer. Il est possible d’ingérer des éléments toxiques, comme dans le cas célèbre de la maladie de Minamata, au Japon, causée par la consommation de poissons et fruits de mer contaminés au mercure. Mais il ne s’agit pas d’une toxine au sens propre, mais plutôt d’un métal toxique.

* Son prénom a été changé à sa demande.

 

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