Plaidoyer pour le sexe juste correct

Les magazines féminins – fidèles à la tradition – pullulent d’articles proposant des moyens tous plus excitants les uns que les autres de pimenter notre vie sexuelle. « Huit nouvelles positions à essayer sur-le-champ ! » « Dix petites culottes en dentelle qui ne passeront pas inaperçues ! » On le fait aussi chez Châtelaine, et on est loin de s’en cacher !

  0

* Oui, il s’agit d’un nom de plume!

Mais maintenant, peut-être parce que les dieux de l’amour ont enfin compris que, pour les couples qui sont ensemble depuis longtemps, ça prend plus que quelques trucs ou vêtements affriolants pour venir à bout de la combinaison routine + fatigue, une nouvelle catégorie de conseils a vu le jour. Dorénavant, plutôt que de nous dire comment réinventer le Kamasutra, on veut nous aider à faire l’amour tout court. Oui, oui, on nous dit de mettre l’acte à notre horaire (dans notre calendrier commun, entre l’épicerie et le changement de pneus) ou de le faire le matin, quand on est plus en forme. Et l’oxymore par excellence : il faut planifier notre spontanéité.

 

Bed Unmade Messy Bedroom Pillows White Copyspace Relax Morning Concept

Photo: iStock

Si le succès se mesure par le nombre de fois où l’on passe à l’acte, ces trucs peuvent donner de bons résultats. Je le sais ; je les ai tous essayés. Mais honnêtement, le sexe planifié est loin d’être paradisiaque. Il devient juste une obligation de plus qui s’ajoute à notre liste interminable de choses à faire, comme aller chez le nettoyeur ou le dentiste. Pour les papillons, on repassera. Le sexe spontané a aussi ses tares. La dernière fois que mon amoureux et moi avons eu 20 minutes libres, nous nous sommes précipités en haut, comme des lapins dopés aux amphétamines. J’ai tenté de passer outre le fait qu’il était dégoulinant de sueur parce qu’il revenait de courir. Il a essayé de faire abstraction de mon haleine de Tums à la cerise et de mon hygiène corporelle douteuse (je n’avais pas encore eu le temps de prendre ma douche). Nous n’avons ni l’un ni l’autre vraiment connu l’extase.

Faire l’amour le matin fonctionne vraiment bien… jusqu’à ce qu’il y ait des enfants dans le portrait. On dirait qu’ils ont un radar pour détecter l’excitation sexuelle. C’est inné chez eux, une sorte de sixième sens. La première fois que j’ai mis mon réveil à 6 h pour délier ma sensualité (un peu trop tôt à mon goût, mais bon…), ma fille a fait pipi au lit à 5 h. La fois suivante, elle était réveillée une heure avant et vomissait. Il n’y a pas de limites au nombre de fois où les fluides corporels d’un petit humain peuvent faire échouer les envolées sexuelles matinales. Tellement que j’en suis venue à déclarer forfait. Mais à 39 ans, je n’ai pas du tout envie de faire une croix sur ma vie sexuelle. Ça me manque. Ça manque à mon mari. Quand nous nous affalons dans le lit le soir, complètement vannés, il est difficile de ne pas regretter nos belles années. Jamais nous n’aurions pensé qu’un jour, le « pas ce soir, chéri » semblerait positif, parce qu’il n’était pas encore « pas ce mois-ci, chéri ». Mais nous en sommes bel et bien là.

Il semble cependant que nous ne soyons pas les seuls dans ce bateau. En 2003, une page couverture maintenant célèbre du magazine Newsweek annonçait que 15 % à 20 % des couples ne faisaient pas l’amour plus de 10 fois par année. Cela correspond à la définition populaire des « couples sans sexualité ». L’an dernier, un article du New York Times relatait qu’on cherchait trois fois et demie plus l’expression « mariage sans sexualité » que « mariage malheureux » dans Google. Et dans un récent sondage commandé par Châtelaine, sur les 1 000 femmes âgées de 35 à 45 ans interrogées, 31 % ont répondu qu’elles faisaient l’amour moins d’une fois par mois.

 

 

Le travail, la famille, l’épuisement constant et le manque perpétuel de temps nous ont menés, mon mari et moi, dangereusement près du fatidique 10 fois par année. Même s’il n’est pas très ambitieux, notre « horaire sexuel » est la seule chose qui nous empêche d’avoir une relation totalement platonique. Nous l’avons tous les deux souvent affirmé : ne pas faire l’amour nous fatigue, mais nous sommes trop fatigués pour y changer quoi que ce soit. Bonjour le paradoxe de l’œuf et de la poule ! Nous mettons de côté notre sexualité parce que, contrairement à plusieurs autres aspects de notre vie, nous le pouvons. Or, un fossé se creuse de plus en plus entre nous. Pour Caroline Pukall, professeure de psychologie à l’Université Queen’s, il s’agit là d’un problème fréquent dont elle entend parler autant à sa clinique de sexologie à Kingston, en Ontario, qu’à la cafétéria, où quelques collègues lui en ont timidement glissé un mot. « La première chose à faire est de valider ce que les gens ressentent, dit-elle. Vous attendez que les choses changent. Devinez quoi : vous avez le pouvoir de les changer. »

Et si nous ne passons pas à l’action, et que notre relation devient encore plus platonique, « il est facile pour votre partenaire de lâcher la phrase tant redoutée : “Je t’aime, mais je ne suis pas amoureux de toi”, explique Andrew G. Marshall, thérapeute conjugal britannique et auteur de Have the Sex You Want. Et si rien ne bouge, la phrase peut vite se transformer en “En fait, je suis amoureux de quelqu’un d’autre”. » Je comprends tout ça, d’où les rendez-vous au calendrier, les alarmes à l’aurore et la spontanéité avec effluves d’antiacides. Mais au final, rares sont les fois où le sexe a réellement été bon, ce qui ne nous donne pas vraiment hâte à la prochaine fois.

Selon Pukall, une partie du problème vient du fait que les gens centrent toute leur attention sur l’acte comme tel. Nous pensons qu’il faut le faire, et qu’inévitablement, ça nous donnera envie de recommencer. Mais ce qu’on oublie, c’est que le désir, ça se cultive. « Tout le monde croit que le désir viendra spontanément et naturellement, mais c’est faux », dit-elle. De nos jours, nous nous attendons à ce que nos besoins soient comblés en un claquement de doigts, aussi rapidement que Siri répond à nos questions (quand elle les comprend !) ou que Just Eat nous livre notre souper. « Nous nous attendons à ce que notre corps réagisse aussi instantanément, ce n’est pas juste, ajoute Pukall. La plupart des gens travaillent dans des endroits neutres sexuellement. Nous ne sommes pas excités à longueur de journée, et nous ne pouvons pas nous attendre à le devenir juste parce que nous faisons une sortie en amoureux. » Alors, si l’on se prévoit une soirée pour faire l’amour, dit-elle, c’est une bonne idée d’envoyer quelques textos aguichants pendant la journée. Au souper, on se met en mode séduction. « On poursuit sur sa lancée, dit-elle. On pense à toutes les sensations folles qui s’en viennent et on a hâte. »

 

table_lapins

 

Avoir hâte est une chose, mais lorsqu’on n’a pas eu de rapport sexuel depuis longtemps, ce n’est pas gagné. La pression pour que ce soit bon peut être très forte. Si les deux partenaires ne prennent pas leur pied, malgré les meilleures intentions du monde, la déception sera là pour rester. « Et si votre partenaire s’éclate et que ce n’est pas votre cas, c’est néfaste pour lui aussi, explique Pukall. Réaliser que son ou sa partenaire n’a pas de plaisir a le même effet que de recevoir un coup de poing au visage. » Maintenant, je dois en plus me soucier de ne pas devenir une Lucian Bute du sexe ? Comment se fait-il que deux personnes consentantes aient autant de difficulté à avoir du bon sexe ? Pukall répond : « Plus on se met de la pression, pire c’est. »

Le problème est peut-être là. Nous sommes indulgents envers nous-mêmes dans plusieurs sphères de notre vie et acceptons souvent de tourner les coins ronds. Par exemple, au lieu de nettoyer la salle de bains, je fais pipi les yeux fermés. Je déclare à qui veut bien l’entendre que j’assume totalement mes cheveux gris quand, au fond, c’est plutôt que je n’ai pas le temps d’aller faire faire ma coloration. Nous avons vécu beaucoup de stress, mon mari et moi, au sujet de la gestion des soupers après nos journées de travail de 10 heures. Puis, nous avons décidé de ne plus nous en faire avec ça : parfois, c’est fait maison, parfois, ce sont des plats à emporter et parfois, nous mangeons du fromage et des craquelins. Peut-être devrait-on simplement arrêter de s’en faire et accepter le sexe de type fromage et craquelins. Peut-être pourrait-on tout simplement profiter du fait d’être ensemble. Et accepter que l’objectif, à ce stade-ci, devrait être de maintenir le sexe – au lieu de vouloir à tout prix que ce soit une expérience extraordinaire. Cela pourrait nous libérer du sentiment d’échec constant.

 

coupleessentielssensualite

 

Des recherches sur la motivation sexuelle et les conclusions qu’en tire Amy Muise, psychologue sociale étudiant la sexualité et les relations de couple à l’Université de Toronto Mississauga, tendent vers cette idée. Selon elle, la fréquence des rapports sexuels est une source d’anxiété au même titre que le type de sexualité qu’on a (lire : avec acrobaties, orgasmes multiples…). « Il est important de maintenir une connexion sexuelle, mais on doit avoir des attentes réalistes », dit-elle. Les recherches de Muise montrent que, lorsque les couples font l’amour pour éviter des retombées négatives – par exemple, pour empêcher qu’un trop long laps de temps s’écoule entre les ébats –, le résultat est moins positif. « Mais lorsqu’on aborde ça positivement, en se disant, par exemple, qu’on veut se rapprocher de son partenaire, le sexe sera plus positif, et on se sentira mieux par rapport à la relation. »

En d’autres termes, il faut passer à l’action – mais pas parce qu’on croit qu’on le devrait. Pas parce qu’on vient de coucher les enfants, que les téléphones ont enfin arrêté de sonner et qu’on a exactement neuf minutes avant de tomber dans un sommeil profond. Il faut le faire parce que c’est une chance inouïe de passer du temps avec son partenaire, une chance d’avoir une interaction intime, rare (et non transactionnelle). Ça finira peut-être en orgasme, peut-être pas. L’important, ce sera d’avoir participé.

 

À LIRE: 10 trucs pour retrouver sa libido

À LIRE: J’ai testé un vibromasseur pour couple

À LIRE: Je suis une boule de stress

Impossible d'ajouter des commentaires.