Je rêve, donc j’agis

Partir autour du monde, changer de métier, vivre de sa passion. On a toutes des envies folles. Qu’est-ce qu’on attend pour se satisfaire??

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Je rêve, donc j’agis


 
Je rêve, donc j’agis

© Hugh Sitton / GettyLes femmes sont plus nombreuses que les hommes à caresser un projet mais moins nombreuses qu’eux à l’accomplir.

Il y a deux sortes de rêves. Le rêêêve qu’on caresse pour s’évader, sans trop y croire. Un projet fou, un peu ado, très loin de nous – voyager dans l’espace, déménager sur une île déserte… Et puis, il y a le rêve, le vrai, qui nous fait vibrer. Un désir au-delà du fantasme, qu’on porte dans son cœur et dans sa tête, qui donne envie de se lever le matin. Un projet un peu fou, mais qui nous définit – écrire un livre, commercialiser une ligne de vêtements, développer un concept de café-rencontre… Ce rêve-là, on doit l’écouter et tout mettre en branle pour le concrétiser.

Près de la moitié des Québécois ont un grand rêve – qu’ils croient irréalisable dans la majorité des cas. C’est du moins ce que révélait un sondage mené en 2005 par CROP pour le magazine L’actualité. Avec la vie qui file à toute allure, les enfants, l’épicerie, le souper, le ménage, le travail, la routine prend souvent le dessus et le rêve, le bord!

Dommage. Parce que, à force de laisser notre rêve sur le rond arrière de la cuisinière, il finit par s’éteindre. Et nous avec lui! « Le danger de passer outre, c’est de tomber dans la vacuité », prévient Elsa Godart, auteure de Je veux donc je peux! – Oser être heureux (Plon). Elle cite en exemple une personne qui, depuis 15 ans, vivrait en automate selon les mêmes horaires : métro-boulot-dodo. « Un jour, elle se réveille. Elle n’éprouve plus ni désir, ni joie, ni passion. Comme si elle vivait dans des chaussures trop petites auxquelles elle avait fini par s’habituer. Soudain, elle ne peut plus les enfiler. »

Ce sentiment de vide, c’est l’impression que tout est insipide. « On ne souffre pas. Mais c’est pire, on est dans l’indifférence, dit la psychanalyste et philosophe française. Il faut avoir le courage et la volonté de tout remettre en cause. »

Le phénomène est encore plus marqué du côté des femmes, plus nombreuses que les hommes à chérir un rêve, mais moins nombreuses qu’eux à l’accomplir. Pourquoi? Parce que nous sommes davantage du côté du devoir à accomplir, de l’émotion, de la sensibilité, selon elle. Les hommes, eux, seraient plus portés vers la rationalité, la rigueur, la matérialité. Nous sommes dans l’être, les hommes dans le faire. Pas étonnant qu’ils s’organisent mieux pour réaliser leurs rêves!

Pour qu’on passe (enfin) à l’action, quitte à faire dérailler sa routine (et celle des proches!), il faut que ce rêve soit vital. Comment savoir? On s’interroge : Est-il significatif pour moi? Suis-je prête à tout pour le transformer en réalisation? Si j’échouais, aurais-je l’impression de passer à côté de moi? Si la réponse est non, on « passe à un autre appel ». Si c’est oui, on s’y cramponne et on va jusqu’au bout. « Seule une bonne connaissance de soi amène à reconnaître les rêves qu’il est bon d’oublier et ceux qui valent la peine qu’on se batte pour eux », dit Elsa Godart.

Que faire si tous nos rêves nous ont quittée? On plonge au cœur de soi, de son enfance, pour les retrouver. C’est souvent là qu’ils se terrent.

Alors ne laissons plus le rêve se con­sumer! Prêtes pour la grande aventure? Nous avons rencontré quatre femmes qui l’ont tentée avec succès. Voici leur histoire… à faire rêver!


 

© Marie-Ève BertrandMarie-eve Bertrand a laissé tomber le 9 à 5 pour devenir professeure de yoga.


 

Marie-eve en pleine méditation au lac à la Truite, près du mont Orford, dans les Cantons-de-l’Est.


 

Elle improvise ici un enchaînement de postures de yoga qu’elle pratiquera ensuite sur une planche de surf.

Zen à temps plein
Les études, la carrière, le bon salaire, Marie-eve suivait la voie qu’elle s’était tracée. À 27 ans, cette designer graphique enfilait les contrats et les postes clés – directrice de production, bras droit du patron, gestionnaire de personnel. « J’avais tout pour être heureuse, dit-elle. Un bureau avec vue sur le mont Royal, un fauteuil en cuir, un écran plat. Pourtant, je rentrais tous les soirs en pleurant. »

Écœurée, elle plaque tout. Ses revenus chutent de 75 %! Pour survivre, elle loue une chambre à des étudiants étrangers et accepte mille jobines. Elle répare des vélos, dirige des pelotons de cyclistes au Mexique, accepte des contrats de photo, se fait vendeuse, serveuse.

Mais c’est le prix à payer pour… vivre de ses passions. Puisque, durant cette période, elle consacre une grande partie de son temps libre au yoga, qu’elle a découvert deux ans plus tôt.

Son rêve se précise au moment où un ex-employeur lui offre un contrat bien rémunéré. Au cours de l’entrevue, une petite voix la met en garde. « Mon mental voulait le chèque, mais mon corps refusait le stress. » Le soir même, elle lui écrit : « Tu m’as donné la réponse que je cherchais : je veux me consacrer à l’enseignement du yoga. »

Elle s’inscrit à la formation de Nicole Bordeleau – référence en matière de yoga et de bien-être. Elle paie ses cours en occupant un poste de réceptionniste (à salaire d’étudiant) dans un studio de yoga qu’elle fréquente depuis des années. Rapidement, son âme d’entrepreneure la rattrape : il est temps pour elle d’« honorer sa mission » – c’est la phrase qui lui vient en tête –, de mettre sur pied ses cours et de se constituer une clientèle hors des studios conventionnels.

Depuis bientôt un an, Marie-eve est professeure certifiée. Elle enseigne un peu partout dans les parcs, les entreprises, les centres communautaires… et même dans l’eau, sur une grosse planche de surf! En effet, elle est l’une des premières au Québec à donner le cours de yoga sur Stand Up Paddle Board (SUP).

Mordue de planche à voile, elle a aussi créé des programmes spécialisés pour les adeptes de sports d’action ainsi que des activités de « yoga aventure ». Grâce à sa subvention du SAJE, un programme de soutien aux nouveaux entrepreneurs, elle a pu démarrer sa petite entreprise, Pop Yoga. « J’ai parcouru le tiers du chemin, dit-elle. Les actions qu’on pose pour soi, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse se faire. »


 

© Marie-Ève BertrandSuzanne Raynault a parcouru la Méditerranée en voilier pendant un an.


 

Les enfants ont poursuivi leurs études à bord… et partout où ils s’arrêtaient. Ici, à l’Acropole, à Athènes, avec leur papa. « En histoire, en géo, on est allés bien au-delà des programmes. »


 

Image de carte postale dans l’île de Santorin, en Grèce.

Prendre le large avec mari et enfants…
Partir un an sur La Boudeuse avec les enfants, ça te dirait? » C’était le jour de l’anniversaire de Suzanne, le 20 janvier 2006. Roland David était loin de se douter qu’elle allait accepter tout de go. Ils avaient acquis le voilier deux ans plus tôt, sans envisager d’aller au-delà du lac Champlain. Le moment était idéal : leurs trois moussaillons, Charline, 12 ans, Laurence, 10 ans et Romane, 8 ans, avaient l’âge parfait pour voyager. Suzanne pouvait quitter son emploi – et en chercher un autre au retour – et Roland ferait rouler son entreprise à distance. Mais surtout, elle avait une entière con­fiance en son capitaine de mari, avec qui elle naviguait depuis 20 ans. « Dans mon esprit, c’était clair que ça allait se réaliser », raconte-t-elle.

Pendant les deux années qui suivent, la famille David-Raynault se prépare : les parents consultent des livres – a-t-on besoin d’un dessalinisateur, d’un panneau solaire? –, s’inscrivent à des cours de navigation en haute mer, de sauvetage, de météo, de mécanique… Dans des camps de vacances, les enfants apprennent les rudiments de la voile. Roland s’occupe du bateau (un investissement de 100 000$ en équipement) et Suzanne, de la maison, des assurances, des visas et des ententes avec l’école. Car pas question que les jeunes perdent leur année scolaire : les parents leur feront la classe! « Les préparatifs ont été presque aussi intéressants que l’aventure en soi! »

Le 14 mai 2008, La Boudeuse – 38 pieds, la longueur d’un autobus – est fin prête pour le départ du lac Champlain. Roland effectuera la traversée de l’océan en compagnie de trois marins d’expérience. Suzanne et les enfants le rejoindront par avion deux mois plus tard, à Gibraltar, au sud de l’Espagne. Le 7 juillet, changement d’équipage. Commence alors le tour de la Méditerranée, sous un ciel tout bleu. Cap sur le Maroc, les Baléares, Malte, la Tunisie, l’Algérie, l’Italie… La vie sur le bateau se déroule paisiblement : Roland sur le pont, aux commandes et à l’entretien, Suzanne à l’approvisionnement et aux repas.

Cette année en mer sera une incroyable école de la vie. « Ça nous a rapprochés! » Ils auront aussi connu des vents con­traires, des bris mécaniques et une looooongue traversée de l’Atlantique (29 jours!) au retour. Mais ce dont ils se souviennent, ce sont les rencontres, le désert du Sahara et l’observation des planètes. « Ça coûte tout ce que tu as – 200 000 $ au total! – mais l’expérience en vaut la peine. Je repartirais demain matin! »


 

© Marie-Ève BertrandManon Ducharme a travaillé six mois avec les soldats en Afghanistan.


 

Jour de marché sur la base. Une fois par semaine, on autorisait des Afghans à venir vendre leurs produits.


 

Manon (3e rangée, à gauche) pose avec le groupe des coordonnateurs de déplacements. Sa « petite famille », comme elle dit.

Une civile en zone de guerre
En décembre dernier, Manon Ducharme est revenue de la base militaire de Kandahar, en Afghanistan. Un voyage de six mois dans un monde de guerre. Non, on ne l’a pas « envoyée » là. Elle y est allée de son plein gré. Et devinez quoi? Elle a adoré! Pas la guerre, bien sûr, mais le sentiment d’être allée au bout d’elle-même dans cet immense carré de sable barbelé, sous un ciel de 50 ºC. Sept jours sur sept, elle s’occupait des vacances des militaires qui souhaitaient voyager au lieu de rentrer à la maison.

Cette odyssée, Manon en rêvait depuis sa rencontre avec une cliente de l’agence de voyages où elle travaillait. « Elle a partagé avec moi son expérience à Kandahar. C’est comme si un éclair m’avait traversé le cœur. Je ne cessais de me répéter : “ Je veux aller voir ce qui se passe sur le terrain… ” »

Après réflexion, en juin 2009, elle envoie sa candidature au Service de soutien au personnel et aux familles des Forces canadiennes (SSPFFC). Elle est si con­vaincue d’être retenue – comme employée civile – qu’elle démissionne avant même de recevoir sa réponse! « J’étais prête à tout pour y aller. » Trois mois plus tard, elle décroche le poste et est soumise à l’entraînement militaire à Kingston, en Ontario. Là, elle apprend à déminer un terrain, à éteindre un feu et à se défendre contre… une araignée afghane, grosse comme un rat! En mars 2010, elle s’envole enfin pour Kandahar.

Les premières semaines ne sont pas de tout repos. Manon compose avec le stress, la poussière, les ordures, passe du français à l’anglais, se familiarise avec de nouveaux logiciels. Dans ce « monde parallèle », les soldats déposent leurs mitraillettes à l’heure des repas et des conteneurs tiennent lieu de bureaux, de chambres. Mais le plus déstabilisant, ce sont les tirs ennemis. « On ne sait jamais où les obus vont tomber. Une fois, on a passé trois heures allongés par terre. » Et il y a aussi les morts de militaires…

Au milieu de cette « folie humaine », elle rencontre des gens formidables, dont les frères afghans Ramatoula et Ahmed, qui travaillaient à la base comme barbiers dans l’espoir d’envoyer leurs enfants à l’école… avant de disparaître aux mains des talibans.

Elle découvre aussi la solitude. « Grâce à ce voyage, je suis devenue une amie pour moi-même, je ne cherche plus mon bonheur à travers les autres », dit-elle de retour à Joliette, auprès de ses trois (grands) enfants et de ses amis… dans l’attente d’un nouveau projet porteur.


 

© Marie-Ève BertrandLa clarinettiste Diane Gingras joue pour La Musique du Royal 22e Régiment.


 

© Johnny MonetteSur la base des Forces armées canadiennes, à Valcartier, Diane se glisse (pour le plaisir) à l’intérieur d’un véhicule blindé léger (VBL).


 

© Katy Richer À 48 ans, après plusieurs épreuves, elle décroche enfin l’emploi de ses rêves. La voici en tenue de concert.

Une civile en zone de guerre
À 12 ans, Diane Gingras tombe sur un disque de La Musique du Royal 22e Régiment. « Voilà ce que je veux faire plus tard : représenter mon pays en jouant de la musique », se dit alors la jeune clarinettiste.

Après avoir reçu une solide formation musicale, elle se joint à l’Orchestre philharmonique de Santiago du Chili et à l’Orchestre symphonique d’Adélaïde, en Australie.

Puis, elle rentre à Montréal avec ses jumeaux, après sa séparation d’avec leur père. Devant la difficulté d’intégrer un orchestre, elle retourne aux études et devient prof de musique au secondaire. Mais elle sent qu’elle n’est pas à la bonne place. « Je n’avais pas pratiqué la clarinette huit heures par jour pendant toute ma jeunesse pour rien. Je me disais : “Il faut que je redevienne ce que je suis! ” »

Diane prend une année sabbatique et un nouveau virage en devenant directrice adjointe dans une école.

Elle ne cesse pas de jouer pour autant, notamment comme surnuméraire à l’Orchestre symphonique de Montréal. Quelque chose lui échappe encore. « Je voulais faire de la musique dans l’armée! » Un soir de 2005, elle s’assoit à l’ordi, décidée à se « trouver un avenir ». Ses recherches la conduisent à La Musique de la Garde de cérémonie – formation musicale liée aux Forces armées canadiennes. Elle envoie sa candidature à deux heures du matin! La date limite d’inscription est passée, mais deux directeurs musicaux viendront tout de même d’Ottawa pour l’entendre. « À la fin de ma prestation, ils m’ont dit : “You’ve got yourself a job.” »

Elle entre dans la Réserve, participe au cours des recrues – avec des jeunes de 16 à 24 ans, alors qu’elle en a 44. « Six semaines à marcher 13 km par jour, avec mon sac de 23 kilos… J’en ai versé des larmes! » Elle doit aussi passer le cours de caporal-chef avec les fantassins – seule femme parmi une horde de gars.

Ses jumeaux volent alors de leurs propres ailes. Sans emploi, Diane a rompu avec son deuxième mari. Elle n’a rien devant elle, sinon la volonté d’intégrer les Forces canadiennes. Elle obtient une place de remplaçante à La Musique du Royal 22e Régiment à Valcartier, près de Québec. Puis un poste s’ouvre. « J’ai répété pendant plus d’un an, matin, midi et soir… Aux auditions, je suis arrivée première. À 48 ans! »

Trois ans plus tard, elle est toujours aussi comblée. « J’ai saisi la dernière chance que j’avais de changer ma vie et, maintenant, elle a un sens. »

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