Trouble hypersexuel

Une dépendance grandissante.

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Pour les accros du sexe, la recherche compulsive du plaisir entraîne souffrance et parfois détresse. Une dépendance plus souvent masculine, mais dont souffrent de plus en plus de femmes.

Passer des heures et des heures devant son écran d’ordinateur à visionner des images pornographiques ou s’adonner inlassablement au cybersexe avec des partenaires virtuels, se masturber plusieurs fois par jour et de façon compulsive, multiplier les conquêtes sexuelles, même dans des conditions risquées (relations non protégées, potentiellement violentes, etc.), la compulsion sexuelle est caractérisée par la place démesurée que prend la sexualité dans la vie quotidienne.

Comme pour le jeu compulsif ou d’autres formes de dépendances, la sexualité compulsive finit par prendre le pas sur les relations avec autrui, la vie professionnelle, sociale et familiale.

Diagnostic : trouble hypersexuel
Le psychologue américain Patrick Carnes fut le premier à parler de dépendance sexuelle, en 1983 . Trente ans plus tard, les spécialistes redéfinissent cette dépendance qu’ils rebaptisent : trouble hypersexuel ou hypersexualité. En 2013, la bible des psychiatres, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), devrait inclure ce nouveau diagnostic. Les experts veulent ainsi défaire les mythes entourant la « dépendance » sexuelle souvent invoquée à tort par des conjoints infidèles pour justifier leurs comportements libertins (le cas de Tiger Woods, aux États-Unis, en est un exemple), ce qui a pour effet de banaliser la gravité des problèmes de ceux qui sont aux prises avec une véritable compulsion. Autre argument pour parler de trouble hypersexuel plutôt que de dépendance sexuelle : les traitements. Car en matière de sexualité, difficile de prescrire ou de prôner l’abstinence à long terme comme pour les autres dépendances (alcool, drogue, jeu).

La modification au DSM définit ainsi le trouble hypersexuel :
Fantasmes, pulsions et comportements sexuels récurrents et intenses pendant au moins six mois en association avec quatre ou plus des critères suivants :

  1. Une grande partie du temps est utilisée par les fantasmes et pulsions sexuelles et par la planification et l’accomplissement d’une activité sexuelle.
  2. Se livrer répétitivement à des fantasmes, pulsions et comportements sexuels en réponse à des états d’humeur, comme l’anxiété, la dépression, l’ennui, etc.
  3.  ou en réponse à des événements stressants de la vie.
  4. Efforts répétés, mais infructueux, pour contrôler ou réduire ces compulsions.
  5. S’adonner répétitivement à une activité sexuelle en ne tenant pas compte du risque de préjudice physique ou affectif pour soi ou autrui.

À cela s’ajoutent une détresse psychologique ou des changements importants dans la vie personnelle ou professionnelle liés à ces compulsions.

Les statistiques les plus récentes, reprises par divers spécialistes, indiquent que 3 à 6 % des Nord-Américains souffrent du trouble hypersexuel. Et les femmes représenteraient le tiers des personnes atteintes.

Le mythe de la nymphomanie
Pendant des siècles et jusqu’à tout récemment, les femmes qui avaient une sexualité active et une libido élevée étaient affublées de l’étiquette de nymphomanes. Un mythe qui a la vie dure. « Les femmes doivent encore conjuguer avec des préjugés lorsqu’elles osent affirmer et satisfaire leur appétit sexuel, soutient Mériza Joly, sexologue clinicienne et psychothérapeute. La croyance veut, par exemple, que les femmes soient moins sexuelles que les hommes, ce qui n’est pas toujours vrai. Dans ma pratique, de nombreuses femmes ont une libido plus élevée que celle de leur conjoint et ne souffrent pas pour autant du trouble hypersexuel. Il faut éviter de retomber dans le vieux stéréotype de la nymphomanie. »

Mais il faut aussi défaire le préjugé voulant que toutes les femmes n’aiment pas la pornographie et qu’elles ne seraient pas assez actives sexuellement pour développer une dépendance. « C’est tout aussi faux, affirme Mme Joly. Même si elles sont moins nombreuses que les hommes, plusieurs  femmes souffrent du trouble hypersexuel sous toutes ses formes. Elles sont également de plus en plus nombreuses à consulter des sites pornographiques et risquent, elles aussi, de devenir accros. »

Le Web au banc des accusés 
Si tous les cas d’hypersexualité ne sont pas reliés à Internet, le Web serait quand  même un accélérateur ou un facilitateur, à tout le moins. « Tout est disponible en un clic, services d’escortes, images et films pornographiques, conversations érotiques, etc. Et tout cela dans l’anonymat de la maison. Tout peut se faire à partir de l’écran, même au bureau. Cela favorise certainement le développement d’habitudes, et dans certains cas, d’une dépendance », explique Mme Joly.

Selon le site Cyberdépendance.fr, environ 72 % des consommateurs réguliers de porno en ligne sont des hommes. Aux États-Unis, on évalue que 40 millions d’hommes consultent très souvent des sites X et 10 % d’entre eux se disent dépendants au cybersexe. Les femmes constitueraient 28 % des consommateurs de cyberpornographie et 17 % d’entre elles admettraient y être accros. Elles seraient deux fois plus nombreuses que les hommes à apprécier le clavardage érotique, mais seraient cependant plus accros aux rencontres sexuelles répétitives réelles.

Les femmes plus silencieuses
Selon la même source, environ 70 % des femmes qui vont sur les sites pornos ou s’adonnent au cybersexe le font en secret. Et elles seraient encore plus discrètes si elles ont une sexualité compulsive. « Par peur d’être jugées, les femmes restent silencieuses et hésitent davantage à admettre qu’elles ont de tels comportements », explique Mme Joly.

De plus, les femmes dépenseraient moins d’argent que les hommes pour assouvir leur compulsion. Les conséquences financières seraient donc moindres pour elles. Et même si elles finissent par en souffrir, les femmes tirent une forme de valorisation à séduire facilement et compulsivement de nombreux partenaires. En revanche, elles seraient plus à risque de subir de la violence dans leurs aventures sexuelles réelles.

Et les traitements?
Quand la compulsion sexuelle prend toute la place, qu’elle nous isole, qu’elle nous fait souffrir, mieux vaut alors aller chercher de l’aide.

Une aide qui peut être difficile à trouver. Parler de sexe n’est pas toujours facile, parler de compulsion sexuelle, encore moins. Pas évident pour le patient ni pour certains thérapeutes. « Il est important de consulter quelqu’un qui traite le trouble hypersexuel et qui est familier avec cette notion », explique Mme Joly.

Le traitement du trouble hypersexuel est complexe. Dans de nombreux cas, il s’accompagne d’autres dépendances ou de problèmes psychologiques. Plusieurs professionnels, tout comme Mme Joly, optent pour une thérapie cognitivo-comportementale − qui consiste à travailler à la fois sur les pensées qui provoquent les comportements et sur les comportements qui influencent les pensées. Une thérapie pour l’hypersexualité devrait durer au moins 24 séances hebdomadaires et souvent plus.

Il existe également des centres de traitement pour différentes dépendances, dont l’hypersexualité. On y propose des séjours incluant une période d’abstinence et une thérapie.
Et les groupes d’entraide? Parmi les plus connus : Sexoliques anonymes et DASA (Dépendants affectifs et sexuels anonymes). Leur programme est basé sur les mêmes principes que celui des Alcooliques anonymes. On y condamne la « luxure » et on y prône l’abstinence hors de la vie de couple régulière. La littérature du groupe parle « d’époux et d’épouse ».

« L’efficacité de ces groupes varie selon les individus, explique Mériza Joly. Toutefois, la dimension religieuse et spirituelle du programme peut freiner certaines personnes, et je doute que l’abstinence à long terme convienne à tout le monde. » Ces groupes d’entraide ont cependant le mérite de permettre à des personnes de briser le silence et de faire un premier pas vers une démarche.

Encore moins facile pour les femmes
Trouver de l’aide serait plus difficile pour les femmes. « Avec un thérapeute homme, les femmes ont tendance à retomber dans le cercle de la séduction, même chose dans les groupes de soutien, où les hommes sont majoritaires. Cela ne veut pas dire qu’elles ne recevront pas une aide adéquate, mais le processus pourrait, dans certains cas, être plus facile avec une thérapeute femme. Cela dit, l’important est de faire un premier pas pour aller chercher de l’aide et briser l’isolement », conclut Mériza Joly.

Pour en savoir plus
Sexoliques anonymes
DASA
Le blogue de Mériza Joly
Association des sexologues du Québec

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