L’attentat de Québec était à prévoir

Le racisme envers la communauté musulmane ne date pas d’hier. En fait, les conditions étaient réunies pour que la violence explose, explique Maryse Potvin, sociologue à l’UQAM.

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Sophie Grégoire et Justin Trudeau durant une vigile à la mémoire des victimes des attentats de Québec, le 30 janvier 2017. Photo: Paul Chiasson/La presse canadienne

On a été nombreux à tomber des nues dimanche soir en apprenant l’horrible attentat qui a fait six morts dans une mosquée de Sainte-Foy. Comme si ça ne se pouvait pas chez nous, une tragédie pareille. Les conditions étaient pourtant réunies pour que la violence explose, explique la sociologue Maryse Potvin, spécialiste du racisme à l’UQAM.

Maryse Potvin, à titre de sociologue à l’UQAM, vous étudiez le racisme et les rapports ethniques au Québec depuis 20 ans. Êtes-vous surprise que des gestes d’une telle violence aient été commis dans notre province d’ordinaire plutôt paisible ? 

Non. Dans les années 1990, il y avait déjà une vingtaine de groupes d’extrême droite, ultranationalistes ou skinheads au Québec qui organisaient des réunions et publiaient de petits journaux à caractère haineux. Depuis quelques années, on observe une recrudescence de ces mouvements – la Fédération des Québécois de souche, La Meute, Atalante et les Soldats d’Odin, par exemple. Certains prétendent avoir 40 000 sympathisants. Souvent, ces personnes se sentent démunies, elles veulent défendre une cause, agir. Or, Internet et les médias sociaux leur permettent désormais de se monter le bourrichon mutuellement. Ça renforce leur sentiment d’appartenir à une communauté. Ça ne veut pas dire que les membres de ces organisations vont passer à l’action, ni que l’auteur de l’attentat de dimanche était l’un des leurs, mais l’idéologie raciste qu’ils véhiculent peut contaminer des gens. On observe d’ailleurs une augmentation des crimes haineux au Québec depuis 2014, ciblant notamment des groupes religieux. Ça a bondi au moment du débat entourant la Charte des valeurs. On parle de menaces de mort envoyées à des voisins musulmans, de femmes voilées agressées, de mosquées vandalisées, entre autres.

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Est-ce que l’élection de Donald Trump, un politicien qui ne dissimule pas son racisme, peut avoir un lien avec l’attentat de dimanche ? 

Un lien direct, oui. Quand un politicien ou une personne en autorité légitime le rejet de l’autre, ça favorise le passage à la violence chez les extrémistes. Donald Trump, c’est affreux. Il fait plus que légitimer, il a passé un décret qui interdit carrément à des ressortissants de pays musulmans de venir aux États-Unis. Il dit : « Vous n’êtes pas les bienvenus. » On n’avait pas vu ça depuis la Deuxième Guerre mondiale, une politique aussi ouvertement discriminatoire. Cela dit, la rage s’accumulait depuis des années. Le racisme envers la communauté musulmane a commencé à germer après les attentats de New York en 2001. La situation s’est envenimée partout dans le monde, d’autres attentats ont été commis… Une logique de guerre s’est installée, et certains se sont mis à considérer les musulmans comme des ennemis. À les diaboliser suffisamment pour qu’ils ne soient plus considérés comme des êtres humains. Sur Internet, des gens s’échangent des scénarios apocalyptiques sur la guerre en Syrie, l’État islamique… Ils se convainquent qu’il faut se défendre. Ce qui justifie le fait de tirer sur eux.

Quelles sont les conséquences possibles de l’attentat de dimanche ? Est-ce que d’autres tragédies du genre pourraient survenir au Québec ?

Je ne peux pas prévoir l’avenir, mais je suis certaine que les policiers y pensent. Je m’inquiète de l’effet que ça aura sur les enfants dont le père a été assassiné à la mosquée, ou sur les enfants d’autres parents musulmans. Comment vont-ils s’identifier comme Québécois après ? Comment peut-on construire un sentiment d’appartenance à sa société quand on a été rejeté de la sorte ?

Comment peut-on renverser la situation ?

On a besoin de plus d’interventions de politiciens qui vont dans le sens de celle qu’a faite le premier ministre Philippe Couillard lundi. Des interventions qui condamnent les propos haineux et incitent à l’inclusion [NDLR : le chef du gouvernement a notamment déclaré aux Québécois musulmans que « Ma maison, c’est votre maison », citant des paroles de la chanson Mon pays, de Gilles Vigneault].

Les médias doivent également se responsabiliser. D’abord, en ne montant pas en épingle des faits divers anecdotiques. Comme cette histoire de cabane à sucre accommodante à l’endroit de clients musulmans, par exemple, ou de vitres givrées installées au YMCA du Parc, à la demande de la communauté juive hassidique [NDLR : ces deux événements avaient défrayé la chronique en 2007]. Ils doivent aussi être conscients de l’impact que peuvent avoir les propos de certains chroniqueurs, qui alimentent régulièrement la peur des Québécois de voir leur identité se fragiliser, ou même de disparaître à cause de l’immigration. Le danger, quand on veut affirmer son identité, c’est de se mettre à discriminer ceux qui s’habillent, parlent ou se comportent différemment de soi. Pendant le débat sur les accommodements raisonnables, on a beaucoup entendu des phrases du genre : « S’ils ne sont pas contents, qu’ils s’en retournent chez eux. » Quand on additionne ces discours aux tensions internationales actuelles, ça finit par générer les formes les plus dures de racisme.

Certaines personnes se sont réjouies de l’attentat de dimanche sur les réseaux sociaux. Que répondre à ceux qui tiennent des propos racistes et haineux ? 

C’est difficile de gérer les échanges entre pairs, il n’y a pas de solutions miracles. Souvent, réagir à chaud ne fait que nourrir l’émotivité, la discussion tourne en rond. On peut toujours rappeler aux gens qu’il faut discuter avec des arguments rationnels et bien documentés quand on est dans l’espace public… Sinon, je pense surtout que l’éducation est la clé, tant dans les écoles qu’au travail. Les enseignants n’ont pas encore beaucoup d’instruments à leur disposition pour faire face au racisme, dont on observe souvent les premières manifestations à la fin du primaire. Il faut aussi favoriser les contacts entre les divers groupes qui composent une communauté. C’est quand on ne connaît pas l’autre qu’on se met à imaginer les pires scénarios à son sujet.

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