Ces hommes qui tuent leur femme

Le réalisateur Joël Bertomeu, dans un documentaire percutant, essaie de comprendre pourquoi des hommes sans histoire en arrivent un jour à tuer femme et enfants.

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« Est-ce que ça pourrait m’arriver ? » Voilà la question que s’est posée le réalisateur Joël Bertomeu tout au long du tournage de L’amour qui tue, un documentaire sur les hommes qui assassinent leur femme et parfois leurs enfants aussi. Dérangeant et percutant, ce documentaire des Productions Point de mire donne la parole à des psychologues et à des thérapeutes, mais aussi à un homme qui a commis l’irréparable et à une femme dont les deux enfants ont été tués par leur père, avec qui elle vivait.

Des cas isolés ? Pas vraiment. Au Québec, entre 1997 et 2007, on rapporte 10 cas de familicides perpétrés par des hommes. Pendant la même période, 139 femmes étaient tuées par leur conjoint ou leur ex-conjoint. C’est plus d’une victime par mois pendant 10 ans…

Interpellé par la cause des hommes au Québec, documentariste chevronné (Ni rose ni bleu, Tel père tel fils, M’aimes-tu ?, En mal de mère), père de famille (et même grand-père), Joël Bertomeu, 56 ans, nous livre ses impressions et… ses inquiétudes.

strong>Pourquoi avoir choisi de parler des hommes qui tuent leur conjointe et vont parfois jusqu’à assassiner leurs enfants ?
Je m’intéresse à tout ce qui tourne autour de l’identité masculine. Je suis même engagé dans un organisme sans but lucratif qui s’appelle Les hommes de cœur, dont l’objectif est de revaloriser le rôle des hommes et des pères dans notre société. Ces dernières années, j’ai tourné plusieurs documentaires et longs métrages qui parlaient des hommes, de leurs préoccupations, des relations père-fils et des relations de couple.

Et pourquoi en parler maintenant ?
C’est la direction de Canal Vie qui a fait appel à moi. Les employés de l’entreprise ont vécu un drame. Une jeune femme qui travaille là-bas a perdu ses parents : le père a tué la mère puis s’est suicidé. Ça a été un traumatisme innommable qui a bouleversé tout le monde. On m’a demandé de réfléchir là-dessus. J’ai essayé de comprendre pourquoi un homme en arrive là.


 

L’amour qui tue sera diffusé le 9 décembre, à 19 h, sur Canal Vie.

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Sous quel angle avez-vous abordé ce sujet délicat ?
Dans le passé, j’ai réalisé plusieurs documentaires psychosociaux qui ressemblent à des ateliers de croissance personnels filmés. Par exemple, dans Ni rose ni bleu, j’ai emmené dans le bois une douzaine d’hommes qui ont parlé de leur identité, de leurs valeurs, de leur cheminement. Cette fois, ma proposition est plus journalistique tout en étant très personnelle. Pour la première fois, on me voit poser des questions devant la caméra. Comme homme, il m’a semblé que je devais prendre part aux discussions, être présent.

Vous dites que l’avenir des hommes vous interpelle, que vous vous interrogez sur l’identité des hommes aujourd’hui. Vous sentez-vous investi d’une mission ?
Oui ! Je veux que la situation des hommes s’améliore. Je souhaite leur donner la parole. Sans valoriser cette violence dont il est question dans le documentaire, qui est bien entendu inacceptable, je veux qu’on les aide. Ils doivent apprendre à parler, à communiquer, à mettre des mots sur leurs émotions et à définir leur colère.

Vous parlez de colère… Au cours de votre enquête, avez-vous été en mesure de dresser un portrait type de l’homme qui tue sa femme et, parfois, ses propres enfants ?
Non, car il n’y a pas de portrait type. La majorité des hommes qui tuent leur femme n’ont jamais eu affaire à la police pour violence conjugale. Il faut arrêter de penser que ceux qui tuent des proches sont des fous, des monstres. Certains conjoints en arrivent à faire ça parce qu’ils ont dérapé, perdu le contact avec la réalité, c’est vrai. Mais c’est rare. Selon une source policière, seulement un suspect arrêté sur cinq était atteint de délire. Autrement dit, ce pourrait être votre gentil voisin qui vous prête sa tondeuse. Un volcan dort peut-être au fond de lui, une colère qu’il ne domine pas, souvent alimentée par la jalousie. Mais tout ça, c’est du non-dit.

Il y a bien des éléments déclencheurs, des facteurs de risque…
Le premier est la rupture amoureuse. Ce genre de drame ne se produit pas chez les couples qui vivent en harmonie ! Je dirais que les mois entourant la rupture, ceux qui précèdent et ceux qui suivent, constituent une période plus à risque. Il y a aussi le facteur âge. Lorsque la différence d’âge entre les conjoints est supérieure à 10 ans, les risques augmentent. Les femmes plus jeunes sont plus vulnérables aussi. Peut-être parce que les hommes possessifs le sont encore plus avec une jeune femme ?

La dépression se révèle aussi un facteur très important. Le problème, c’est qu’elle est rarement détectée chez l’homme. Celui qui est dépressif aura tendance à être hyperactif, hypersexualisé ; il sera performant au travail. C’est complètement différent de la dépression chez la femme. L’homme qui a tenté de se suicider est davantage susceptible de commettre un homicide conjugal ou un familicide. Évidemment, les hommes qui tuent leurs proches sont souvent jaloux, ont besoin de dominer et manquent d’estime d’eux-mêmes.

Que peut faire notre société pour aider les hommes en détresse ?
Je rêve de voir dans les abribus des campagnes publicitaires qui inciteraient les hommes à demander de l’aide. Je rêve qu’une ligne téléphonique leur soit accessible, le jour comme la nuit. Et que des organismes, disons une quinzaine, soient mis sur pied partout au Québec. Mais pour ça, ça prend des sous. Je rêve que les médias cessent de présenter les hommes comme des trous de cul, des agresseurs, des pédophiles. J’aimerais que le lobby féministe arrête de faire systématiquement des femmes des victimes et des hommes, des suspects ! On dirait qu’il y a une guerre contre les hommes et je trouve ça inutile. Il faut s’occuper de nos hommes, de nos fils. Ça presse.

Suite : l’analyse de Stéphane Gendron, vice-président de la firme de sondage CROP.

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DES CHIFFRES ÉLOQUENTS

Une analyse de Stéphane Gendron, vice-président de la firme de sondage CROP.

15 % « C’est le pourcentage de gens au courant d’un cas de violence conjugale qui disent n’être pas intervenus. Ils se sentent impuissants. Peut-être aussi se disent-ils que la vie privée des autres ne les concerne pas ? On se retrouve donc avec 19 % de Québécois qui ont un jour ou l’autre été au courant d’un cas de violence, et 15 % qui ne l’ont pas signalé ! Il y a sûrement des sociétés plus sensibles aux autres que la nôtre. Ici, on préfère rester anonyme et se mêler de ses affaires. C’est une situation potentiellement dangereuse. »

90 % « L’homme qui tue sa femme est perçu par près de 9 Québécois sur 10 comme une personne dépressive ou qui souffre psychologiquement. »

19 % « C’est le pourcentage des gens qui ont peur, ou ont eu peur, qu’une femme de leur entourage soit tuée par son conjoint ou son ex-conjoint. C’est beaucoup : presque 1 sur 5. Non seulement ont-ils entendu parler de violence, mais ils sont conscients qu’elle peut éclater tout près d’eux… D’un point de vue social, c’est inquiétant qu’autant de gens vivent dans la peur. »

60 % « C’est clair : la majorité juge qu’il n’y a pas assez de services pour venir en aide aux hommes en détresse. La population d’ici est sensible à ça. »

50 % « La moitié des Québécois réagissent fortement quand ils apprennent qu’une femme a été tuée par son conjoint ou son ex-conjoint : 34 % des répondants se disent révoltés et choqués et 16 % se sentent en colère. C’est un nombre important ! »

50 % « Un répondant sur deux dit qu’il appellerait la police s’il savait qu’une femme était en danger de mort. Mais dans les faits, c’est seulement 1 citoyen sur 12 (8 %) qui le fait. »

36 % « C’est la proportion de personnes qui ont agi en faveur d’une victime de violence conjugale, soit en discutant avec elle et en la conseillant (28 %), soit en l’aidant de quelque manière (8 %). On peut interpréter cette donnée de deux façons : d’un côté, c’est positif, les citoyens manifestent de l’empathie. De l’autre, c’est négatif car, en agissant de cette manière, ils ne font pas de gestes concrets pour résoudre le problème. Ils ne sont pas en mode alerte : ils ne composent pas le 9-1-1. Ils aident l’agressée, mais ne stoppent pas l’agresseur. Est-ce la bonne façon de réagir ? »

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