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Comment les couples gèrent-ils leur argent?

Parler de sexe, y’a rien là. Mais parler d’argent? Ouh là là… C’est sale, on ne touche pas à ça. Une chercheuse a pourtant convaincu des milliers de couples d’ouvrir leurs livres. Une première au Québec! Qui paye le loyer, l’épicerie, l’auto chez vous? Comment partagez-vous (ou pas) les revenus? Cachez-vous des dépenses à chouchou? De son enquête minutieuse, la sociologue Hélène Belleau a tiré un livre fascinant qui renverse des mythes et force à réfléchir. Et peut-être à agir. On en publie ici un extrait. On s’est aussi entretenu avec elle.

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Peu de conjoints discutent de leur manière de gérer l’argent ou des conséquences que ça peut avoir sur eux. Même les médias sont avares sur le sujet. « C’est top secret, classé X », écrivez-vous dans L’amour et l’argent – Guide de survie en 60 questions. Pourquoi ?

Parler d’argent va à l’encontre de la logique amoureuse, qui ne fonctionne pas selon les mêmes codes que la logique marchande. C’est difficile de dire à l’autre : « ça, c’est à moi, c’est moi qui l’ai payé », ou « ça, on devrait le partager en cas de séparation »… Ça suggère que la relation pourrait se terminer. Ça oppose le couple plutôt que de le maintenir ensemble. Or, l’amour repose sur la fiction de la durée, sur l’idée qu’on va s’aimer toujours. C’est ce qui fait d’ailleurs qu’on s’engage, qu’on s’investit… Aussi, beaucoup de partenaires craignent de paraître calculateurs et matérialistes en mettant de l’avant leurs intérêts personnels, alors qu’en amour on est censé privilégier les intérêts de l’autre et du couple. On est dans l’altruisme, le don de soi, le désintérêt.

Il faut vraiment comprendre que les amoureux ne raisonnent pas comme deux entrepreneurs qui font des affaires ensemble. Leur logique n’est pas moins valable : l’amour est essentiel au fonctionnement de la société. La famille serait invivable si elle reposait sur du donnant-donnant. Je le précise parce que bien des gens se sentent coupables et idiots après une rupture, quand ils s’aperçoivent qu’ils se sont appauvris. Je pense notamment aux femmes ayant mis de côté leur carrière pendant des années pour prendre soin de la famille. En se disant que les choses s’équilibreraient un jour… Et qui n’anticipaient pas l’éclatement de leur couple. Elles avaient confiance. Quand on fait confiance, on se dit qu’on n’a pas besoin de signer des contrats, de négocier des ententes. Ni même de se marier.

Photo: iStock

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POUR LIRE L’EXTRAIT DE L’AMOUR ET L’ARGENT – GUIDE DE SURVIE EN 60 QUESTIONS (ÉDITIONS DU REMUE-MÉNAGE, 2017)

Est-ce qu’un couple peut fonctionner même si les deux n’ont pas le même rapport à l’argent?

Tout à fait. Dans le cadre de l’une de mes recherches, les partenaires étaient interviewés séparément, à quelques semaines d’intervalle. Or, certains avaient des modes de gestion si différents l’un de l’autre que j’ai d’abord cru qu’il y avait eu des erreurs d’arrimage entre conjoints ! L’essentiel est d’organiser ses affaires pour qu’aucun des deux ne se sente brimé dans ses priorités de dépenses.

Votre enquête révèle que 10% des gens se font des cachotteries en matière de finances. Qu’ils dissimulent une partie de leur revenu délibérément, par exemple… Comment expliquez-vous ce comportement?

Ça témoigne souvent d’inconforts inexprimés. Parfois, un partenaire peut avoir cédé à la volonté de son amoureux, qui insistait pour que le couple mette tout en commun… Mais ça l’étouffe, alors il se constitue une réserve secrète. D’autres cachent de l’argent par insécurité, en cas de rupture.

Qu’est-ce qui vous a le plus surprise en faisant votre recherche ?

Les Québécois se distinguent par leur manière de gérer leur argent. Ailleurs dans le monde, les couples mariés ont tendance à mettre leurs revenus en commun, tandis que ceux en union libre administrent leurs finances séparément. Mais pas ici : les comportements des époux et des conjoints de fait se ressemblent étrangement. La décision de regrouper les ressources dépend surtout de la longévité de l’union, et non du statut matrimonial.

Autre fait étonnant : contrairement à ce qu’on pense, il y a proportionnellement beaucoup plus de couples mariés dans les villes qu’à la campagne. Plus on s’éloigne des centres urbains, plus on retrouve d’unions libres. C’est une option très populaire chez les Canadiens français d’origine catholique. Dans certaines régions du Québec, 80% des enfants naissent hors mariage.

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Source: L’amour et l’argent – Guide de survie en 60 questions, Éditions du remue-ménage, 2017

On découvre aussi en vous lisant qu’encore aujourd’hui, même chez les plus jeunes couples, ce sont surtout les femmes qui sont vulnérables sur le plan financier.

Bien sûr. Parce qu’à la base, leur salaire moyen est inférieur à celui des hommes. Ce qui conduit à toutes sortes de déséquilibres. Prenons un couple qui a pour mode de gestion le partage des dépenses, comme c’est le cas de 37 % des familles au Québec. Les factures peuvent être payées moitié-moitié, ou proportionnellement au revenu de chacun. Sauf que certains font du moitié-moitié même quand l’un a des revenus plus faibles que l’autre – et c’est souvent la femme. Contribuer aux dépenses au prorata de ses revenus ne règle pas forcément le problème, parce que le couple aura tendance à avoir un niveau de vie à la hauteur de celui qui gagne plus. Le moins fortuné vivra donc au-dessus de ses moyens, grugeant dans ses économies, s’endettant même vis-à-vis de son partenaire pour être en mesure de le suivre dans ses activités.

Les femmes vivant en union libre sont particulièrement à risque. Bien des gens pensent qu’après quelques années de vie commune, ou l’arrivée d’un enfant, les conjoints de fait sont aussi protégés que les époux. Que le partage des biens se fera équitablement en cas de rupture. Mais c’est faux – le mariage automatique est un mythe. Le cas classique, c’est celui du jeune couple qui s’installe. Arrivent les enfants. Pas besoin de se marier – les petits témoignent de leur engagement ! La femme réduit ses heures de travail pour en prendre soin, tandis que l’homme met les bouchées doubles au bureau pour compenser la perte de revenu. Il obtient une promotion. Son salaire augmente, il contribue davantage à son fonds de retraite. Il achète des meubles, des biens immobiliers, une voiture… Tout ça à son nom, puisqu’il a un meilleur crédit. Pendant ce temps, la conjointe s’occupe avec son propre salaire des dépenses du quotidien – les vêtements, la nourriture, les trucs périssables… Survient une mésentente profonde ; le couple se sépare. Monsieur repart avec la voiture, les meubles, les placements, parfois la maison, et poursuit sa carrière. Tandis que madame se retrouve avec ses sacs d’épicerie vides, dans un petit logement loué.

Qu’est-ce qu’on peut faire pour pallier ces préjudices ?

Le livre suggère quelques solutions pour atténuer les déséquilibres créés par les écarts de salaire importants dans un couple. Par exemple, déterminer un montant de base pour les deux conjoints avant de faire le partage des dépenses au prorata des revenus, planifier l’épargne à deux, etc. Ensuite, avec l’aide de juristes, la coauteure du livre Delphine Lobet et moi-même présentons un modèle de contrat de vie commune très simple et potentiellement rétroactif pour les couples qui ont déjà vécu quelques années ensemble. Les conjoints pourront s’en inspirer sans s’embarquer dans des négociations trop fastidieuses, nous l’espérons. Tout contrat est contestable, mais mieux vaut avoir un contrat contestable que pas de contrat du tout. Et ça ne dispense pas de consulter un expert du droit, évidemment.

Ceci dit, au-delà des choix qu’on peut faire comme couple, il faudrait aussi que l’État revoit le concept de « revenu familial », utilisé notamment pour déterminer les mesures d’aide gouvernementale auxquelles un ménage a droit. Parce que ça aussi, ça mène à des situations criantes d’injustice… Le revenu familial est basé sur l’idée que les conjoints mettent en commun leurs salaires, et que tout est repartagé de manière plus ou moins équitable entre les deux. Sauf qu’il n’y a que la moitié des couples qui fonctionnent comme ça. Les autres font compte à part et partagent les dépenses. Ainsi, un père qui refait sa vie avec une femme qui gagne beaucoup plus que lui verra son crédit d’impôt pour services de garde diminuer parce que son « revenu familial » est maintenant beaucoup plus élevé. Et ce, même s’il ne touche pas un sou du revenu de sa conjointe, et qu’il est seul à s’acquitter des dépenses pour ses enfants ! Ça n’a aucun sens. J’espère que ce livre contribuera à faire bouger les choses.

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