Sarah Marquis, la femme qui marche

La Suissesse Sarah Marquis a fait, à pied, l’équivalent du tour de la terre. Dans les Andes et en Mongolie, dans le désert de Gobi, en Chine ou en Sibérie. Toute seule. Pour prouver qu’on peut toutes accomplir de grandes choses.

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Photo: instagram.com

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Uriner autour de sa tente pour marquer son territoire et éloigner les loups. Traverser une rivière à la nage en espérant gagner l’autre rive avant qu’un crocodile passe par là. Manger des larves. Sarah Marquis a fait tout ça. Et plus encore.

Elle est chasseuse-cueilleuse. Pêcheuse aussi. Elle peut allumer un feu, prévoir les tempêtes, se cacher des bêtes et des hommes quand il le faut. Dans un désert, elle sait lire le paysage pour trouver de l’eau. Bref, en cas de naufrage sur une île déserte, c’est avec elle qu’on veut être.

« Je suis la girl next door », dit-elle pourtant. Et c’est vrai qu’avec ses 44 ans et ses 65 kilos, elle n’a que peu de ressemblance avec Superman. Mais cette « fille ordinaire » consacre sa vie à enchaîner les longues expéditions dans des endroits impossibles. Et à acquérir les habiletés nécessaires pour les réussir. En 2000, elle a marché les 4 000 km entre la frontière canadienne et la frontière mexicaine sur la Pacific Crest Trail, qui longe la côte ouest du continent nord-américain. Deux ans plus tard, elle a mis 17 mois à parcourir 14 000 km dans les déserts australiens. Suivront des voyages dans la cordillère des Andes (7 000 km en huit mois) et un autre d’une durée de trois ans qui la mènera de la Sibérie à l’Australie.

Ces périples, elle les réussit avec l’aide de quelques commanditaires fidèles et de la microéquipe logistique qui l’appuie (deux personnes !). Et grâce à des mois de préparation minutieuse. Elle se documente sur la faune et la flore, le climat, les habitants (quand il y en a, c’est-à-dire rarement), et, dans son sac à dos, trimballe toujours des cartes topographiques précises des régions qu’elle traversera.

En juin 2015, un hélico l’a déposée, sans eau ni nourriture, au milieu de rien dans le nord-ouest du continent australien. Le but : rallier, en trois mois, le parc national de Purnululu, à travers l’un des déserts les plus inhospitaliers de la planète. Une aventure qui l’a obligée à aller au bout d’elle-même et qu’elle raconte dans Instincts (Michel Lafon), qui vient tout juste de paraître.

Châtelaine l’a jointe dans le petit village des Alpes suisses où elle habite.

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Photo: Krystle Wright

Votre dernière expédition, vous l’avez faite sans réserve d’eau ni de nourriture. Pourquoi augmenter ainsi les difficultés ?

En fait, j’avais une provision de 150 grammes de farine par jour, au cas… Je savais que ça allait faire mal, mais je voulais expérimenter comment un humain peut subsister dans la nature par ses seuls moyens. J’avais de l’équipement de pêche, j’avais étudié la flore locale pour découvrir les espèces que je pourrais manger. Pendant ces trois mois, juste me nourrir a été un travail énorme. Je n’en ai que plus de respect pour les aborigènes qui, depuis 60 000 ans, réussissent à faire vivre ainsi des communautés entières. Et nous, petits Blancs, nous nous croyons supérieurs alors que nous sommes incapables de bien gérer notre santé et la production de ce que nous consommons…

Pourquoi faire tout ça ? Quelle est votre motivation première ?

Je crois qu’on naît aventurier. Tous les enfants sont des explorateurs. Puis la société nous structure. Moi, je ne sais pas trop pourquoi, je n’ai jamais vraiment perdu cette pulsion. Je veux me découvrir, savoir de quoi je suis faite jusqu’au fond, comprendre comment être brave. Et je veux connaître la nature et voir jusqu’à quel point une femme blanche peut s’y intégrer. Il y a certaines facettes de notre civilisation, de notre vie d’humain que je trouve un peu bizarres. Je ne comprends pas qu’on vive aussi déconnectés de notre animalité.

Dans ce genre d’expédition, être une femme, ça change quoi ?

C’est plus difficile à cause des menstruations  – que les animaux peuvent déceler à distance – et des cycles hormonaux, qui m’embêtent la plupart du temps. Pour le reste, dans un milieu naturel hostile, il n’y a plus d’homme ou de femme. On pourrait donc dire que ça ne change rien.

Mais en même temps, ça change tout. Je fais les mêmes choses qu’un aventurier qui mesure deux mètres et qui a du poil partout. Mais je le fais d’une façon différente. Un homme va aller voir ce qui se passe de l’autre côté de la colline et s’adapter sur le coup. Moi, parce que je ne peux pas compter sur ma force physique, je dois compenser avec tout le reste et beaucoup anticiper. J’observe plus finement l’environnement et j’ai développé une sensibilité qui m’aide à comprendre les situations, peut-être avec plus d’acuité qu’un homme. Et une capacité à m’adapter.

Ainsi, je ne vais jamais arriver dans un village en fin de journée. Je reste aux abords, j’observe qui entre et qui sort. Et j’attends très tôt le matin pour traverser le hameau. Parce que, à cette heure-là, j’évite les gens sous influence de l’alcool, entre autres. Beaucoup moins de problèmes… Un homme ne pense pas à ça. Être une femme devient aussi un plus, car je suis plus connectée qu’un mec à mon animalité, aux changements que produit sur moi la nature ; j’ai plus de sensibilité en général. C’est un avantage.

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Et la sécurité ? Est-ce un enjeu plus important pour vous que pour un homme ?

Pas du tout. Dans une foule, personne ne va savoir si je suis un homme ou une femme. Je peux passer inaperçue dans un marché local en Chine, même si je suis la seule femme blanche à des kilomètres à la ronde. Je porte les bons habits, toujours trop grands et de couleur neutre, je cache mes cheveux, je ne regarde personne dans les yeux. J’ai appris à devenir invisible.

Quand je vois de jeunes Occidentales se balader en Thaïlande ou ailleurs en short, ça me stupéfie. Elles s’exposent à des agressions, à des drames effrayants. On ne leur a pas expliqué qu’il faut étudier la façon dont les femmes s’habillent et se déplacent. Le fait de se conformer aux coutumes locales a une influence sur le regard qu’on pose sur vous, cela attire le respect. Comme ça, on reste en sécurité.

Car, malgré tout, le plus dangereux demeure le facteur humain. La nature, l’animal, on peut les lire, les comprendre. L’humain est imprévisible. Surtout que les gens interprètent mal le fait que je sois seule. Dans toutes les cultures, ce n’est jamais quelque chose de positif. On a toujours peur du loup solitaire. On se méfie de moi parce que ça ne se fait pas d’être seule dans le bush.

Et vous n’avez jamais de partenaire d’expédition…

Ce n’est pas une option pour moi. Si nous partons ensemble, je vais forcer ma peur sur vous, vous la transmettre. Et vous allez me passer la vôtre. Ce sera une autre expédition. Cette profonde recherche de l’être humain face à la nature, avec elle, ne sera pas là.

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Photo: Krystle Wright

Vous avez manqué de nourriture, d’eau, vous avez eu froid, vous avez eu peur. De tout ça, qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

Je ne sais pas quoi vous répondre parce que je ne vois pas les choses comme ça. Ni difficile ni facile, ni bien ni pas bien. Pour moi, tout ça est extraordinaire. Notre société est faite pour nous éviter les choses difficiles, qui, pourtant, font partie de la vie. Alors, quand elles surviennent, on se sent perdu. Ce que je veux, c’est comprendre qui je suis, quels sont mes outils. Et quand c’est trop ardu, j’y vais par étapes. « Sarah, tu ne t’arrêtes pas avant une heure. » Au bout de l’heure, j’ai réussi, je suis contente, je profite de l’ombre sous un arbre. La deuxième heure, pareil. Les journées sont très longues mais, comme ça, je ne succombe pas au petit démon qui me dit de renoncer. On sort rarement de sa zone de confort, et c’est malheureux parce qu’on ne sait pas qui l’on est. On ne se connaît pas. Je suis persuadée que nous sommes une espèce de machine surhumaine, subtile, qui s’adapte et qui peut tout faire. Il faut simplement désirer aller à la recherche de qui l’on est. Si l’on se retrouve tout seul sur une île, on sera étonné de ses capacités.

Beaucoup de gens voient le manque d’argent comme un obstacle insurmontable à la réalisation de leurs projets…

L’argent n’est pas le premier obstacle. Pendant 10 ans, j’ai marché dans le monde entier. J’ai été serveuse, j’ai vendu des aspirateurs… Aujourd’hui, j’ai des commanditaires lors de mes expéditions. Mais entre celles-ci, je suis toute seule, je vis de mes livres et de mes conférences.

Tout le monde ne peut pas (ou ne veut pas) partir marcher 10 000 km dans le désert. Peut-on quand même goûter un peu à ce que vous vivez ?

Bien sûr. Il est possible d’aller chercher cette connexion avec ce que nous sommes, avec les autres et avec la nature qui nous entoure. Se donner des défis à sa mesure, aller marcher quatre jours tout seul avec son sac à dos, par exemple. On nous raconte toujours des choses négatives sur nous-mêmes. Mais nous avons plein de connaissances, il faut donc puiser à l’intérieur de nous.

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