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Facebook: pourquoi on ne peut plus s’en passer?

En 12 ans d’existence, Facebook a viré sens dessus dessous nos habitudes, nos relations avec les autres, même la façon dont nous nous percevons. Qu’y a-t-il de spécial dans le cocktail pour qu’on en soit devenus si accros? Petite enquête de Marie-Hélène Proulx.

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Parce que je prends mon job de journaliste très au sérieux, j’ai entrepris, il y a quelques semaines, le décompte méticuleux de la fréquence et de la durée de mes tournées quotidiennes sur Facebook. Un petit manège qui débute souvent dès l’aube, ma tête encore calée dans l’oreiller.

J’ai dû capituler.

Jeter un coup d’œil aux notifications du réseau social sur mon téléphone intelligent est devenu si machinal que je n’en ai plus conscience, de sorte que j’oubliais de consigner deux visites sur trois. Sans compter qu’une fenêtre Facebook est ouverte en permanence sur mon ordi. Je la consulte d’innombrables fois, profitant de chaque instant où mon attention n’est pas accaparée par une tâche ou une conversation pour scanner le fil d’actualité. Que faisais-je avant à la place ? Je ne m’en souviens plus.

Photo: Stocksy

Ne me jugez pas – vous faites sans doute la même chose. Si, si ! Quand mes yeux quittent (brièvement) l’écran, je vous observe dans le métro, au resto, dans la rue. Et puis, j’ai vu les derniers chiffres. Au Québec, deux adultes sur trois possèdent un tel compte (sous la barre des 35 ans, c’est 86 %). De ce nombre, presque 80 % se connectent au moins une fois par jour. Non sans culpabilité. « Quelle perte de temps ! » dites-vous souvent. Avis aux désespérés : des étudiants américains ont inventé un bidule qui administre une décharge électrique chaque fois qu’on est tenté d’y errer. Ça fonctionne pas pire, assurent-ils…

Mais quel sort nous a jeté Facebook pour qu’on en soit rendu là ? Le succès planétaire du bébé de Mark Zuckerberg, dont le chiffre d’affaires dépasse le produit intérieur brut de certains pays (4,5 milliards de dollars en 2015 !), intrigue les chercheurs. Pour comprendre pourquoi la mayonnaise a pris à ce point, j’en ai rencontré près d’une dizaine.

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Plus jamais seuls

L’un des secrets de la sauce Facebook, c’est qu’il comble un besoin essentiel à la survie de l’humain : être en relation avec les autres. Grâce au site, toute une communauté est là, à portée de souris, presque en permanence, partout où il y a un réseau de téléphonie mobile.

« C’est une soupape à ma solitude », raconte l’auteure et chroniqueuse Catherine Voyer-Léger, qui vit seule en appartement, comme un million de Québécois. Pas de chien, pas de chat – pas même de plante verte. À ceux qui se font un point d’honneur de se débrancher le soir pour profiter des moments avec conjoint et enfants, elle répond : tant mieux. « Mais moi qui suis célibataire, je ne vois pas pourquoi je me priverais de ces échanges. Quand des gens qui me suivent m’écrivent des trucs du genre “Je voulais te remercier d’exister” en réaction à une réflexion que j’ai publiée… Wow. Ça fait plaisir. Même si ça ne remplit pas le vide dans mon intimité. »

Les communications numériques sont aussi une bénédiction pour les gens que des circonstances isolent – la mère de famille monoparentale veillant sur ses enfants le soir, la personne handicapée cloîtrée à la maison l’hiver, l’immigrant loin des siens, l’homosexuelle persécutée dans son patelin…

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La journaliste Marie-Hélène Proulx en train d’écrire. | Photo Facebook

Facebook a réussi à créer une plateforme qui dégage une impression de « vivant », juge Fanny Georges, maître de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle, à Paris, et spécialiste des identités. « Le télex informant en temps réel des activités des utilisateurs ; le fil d’actualité constamment nourri ; l’option d’ouvrir des fenêtres de discussion instantanée ; les commentaires des autres sur nos pages… Tout a été pensé pour nous donner le sentiment d’être en compagnie les uns des autres, ici et maintenant. » Ça coule de source, de façon naturelle, sans bogues techniques ou presque.

L’illusion est telle que, pour certains, Facebook joue un rôle semblable à la doudou de Linus dans Charlie Brown, illustre la sémiologue. « J’ai déjà interviewé une femme qui avait surmonté ses crises d’angoisse la nuit depuis son adhésion au réseau social : elle était rassurée par la possibilité d’interagir facilement avec d’autres si le besoin se faisait sentir. »

Pas de panique : la bonne vieille jasette les yeux dans les yeux n’est pas morte pour autant. « Les études démontrent que les gens avec qui on interagit le plus sur Facebook sont aussi ceux avec qui on passe son temps libre dans la vie », affirme Mélanie Millette, professeure et coordonnatrice du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur à l’UQÀM. Le service n’est qu’un moyen de plus pour nourrir nos liens forts, comme le téléphone ou les courriels, en plus de permettre un contact avec ceux qu’on aurait perdus de vue autrement.

Mais c’est un outil accaparant. « Comme les cercles sociaux se prolongent de plus en plus sur cette plateforme, on y retourne sans cesse pour ne pas se sentir exclu », explique Mary Jane Kwok Choon, qui termine à l’UQÀM un doctorat sur l’exposition de soi sur Facebook. En fait, la ­perspective de rater des nouvelles ou des ­invitations à des partys est si intolérable qu’elle conduit des usagers à croire qu’ils ne pourraient plus vivre sans cette ­communauté virtuelle, a-t-elle observé à l’­occasion d’entrevues menées auprès de jeunes adultes québécois.

Fanny Georges, qui étudie le phénomène depuis 15 ans, pense aussi que la peur d’être négligé explique en partie la «tyrannie» de la présence sur les réseaux sociaux. « Dans cette nouvelle culture, il faut avoir au minimum un compte sur Twitter, Facebook ou Instagram. Autrement, on existe moins pour les autres. »

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Marie-Hélène Proulx et son conjoint. | Photo Facebook

Le Walmart du web

On a tendance à l’oublier, parce que son service est gratuit, mais Facebook, c’est avant tout une énorme machine à faire du fric em­ployant 10 000 personnes (Mark Zuckerberg s’apprête d’ailleurs à leur faire construire une ville, non loin du siège social de l’entreprise, à Menlo Park, en Californie).

Comme la télé ou les magazines, l’immense réseau vit surtout de la vente d’espaces publicitaires. Avec l’avantage de pouvoir fournir des informations très précises à propos de ses utilisateurs – ce qui permet ensuite aux annonceurs d’offrir leurs produits à des gens vraiment susceptibles d’y être intéressés.

Et comment fait-il, Facebook, pour obtenir ces infos si précises ? En compilant et en croisant toutes les traces numériques laissées par nos activités. Car, mine de rien, publier des photos de son voyage en Australie, « aimer » un article sur le vélo ou s’abonner à la page d’une personnalité finit par en révéler un chapitre sur soi. « Dans l’histoire, jamais une organisation n’a possédé autant d’informations sur l’humanité, soutient Jonathan Roberge, chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), à Québec. Et ça, ça vaut très cher. »

Bref, la machine Facebook a besoin que vous et moi multipliions les visites pour continuer d’engranger des profits (certains experts pensent d’ailleurs que Zuckerberg devrait nous verser un salaire, puisque c’est nous qui produisons les données qu’il revend !)

La stratégie du réseau social pour nous retenir dans ses filets s’apparente à celle de Walmart : pourquoi faire ses achats dans plusieurs magasins quand on peut tout trouver au même endroit ?

Aujourd’hui, les amis ne sont plus la seule raison qui incite à se connecter à Facebook, encore et encore. On y retourne parce que la plateforme fait désormais office de site de nouvelles, grâce entre autres à des partenariats avec des médias ; d’agenda par l’intermédiaire de la rubrique « Événements » ; d’album photos ; de blogosphère ; de lieu de divertissement avec ses jeux en ligne; de vitrine pour qui a des produits, des idées et des services à vendre ; et j’en passe.

L’empire, qui a récemment acheté les applications Instagram, WhatsApp et Oculus, rêve même de déloger YouTube avec sa section « vidéos suggérées », Amazon avec une section « shopping » et Google avec un moteur de recherche à même son site. « C’est simple : Facebook veut devenir lnternet, explique Jonathan Roberge, qui prépare un livre sur le pouvoir des algorithmes du réseau social. La plateforme a créé un cocon pratique et confortable dont vous êtes le héros, puisque tout converge vers vos besoins et vos goûts. Pas étonnant qu’on ne veuille plus en sortir ! »

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Marie-Hélène Proulx avec sa famille sur un quai. | Photo Facebook

Facebook a changé nos vies

Et puis après ? Est-ce bien grave ? On accuse régulièrement le réseau social de ruiner nos carrières et nos ménages, de nous transformer en monstres narcissiques, d’être toxique pour le corps (oui, j’ai vraiment lu ça), de nous espionner, de mener à la dépression…

« Les pires scénarios s’échafaudent chaque fois qu’une nouvelle technologie émerge. Par exemple, quand l’écriture a été inventée, certains craignaient qu’elle détruise notre capacité à mémoriser ! » tempère Eric Baumer, chercheur au Département de communication et de sciences de l’information à l’Université Cornell, dans l’État de New York.

Mais il est vrai que les réseaux sociaux se sont insinués dans nos vies assez profondément pour que ça porte à conséquence. « On se fiche un peu trop du sort de la tonne de renseignements personnels qu’on y divulgue », déplore l’ethnologue Madeleine Pastinelli, spécialiste des médias sociaux et professeure à l’Université Laval. Ces derniers sont-ils aussi bien protégés que le patron Zuckerberg le prétend ? Qu’adviendrait-il advenant une guerre – l’entreprise pourrait-elle contrer la volonté d’un gouvernement exigeant l’accès à ses bases de données sous prétexte que l’heure est grave ? « Pour l’instant, on vit ici en paix, dans un système démocratique. Mais il s’agit parfois d’une bombe de trop suivie d’une hystérie collective pour que nos libertés soient suspendues. On l’a vu dans la foulée de la Crise d’octobre au Québec, avec la Loi sur les mesures de guerre. Imaginez ce que ferait une police d’État à la KGB de toutes les informations que détient Facebook sur les citoyens ! »

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Dans un autre ordre d’idées, des chercheurs commencent à s’inquiéter d’une possible accoutumance au réseau social. Alors qu’il interrogeait une cohorte de gens ayant tenté de le quitter pour de bon, Eric Baumer a noté que certains se plaignaient de symptômes de retrait, comme ceux que vit un alcoolique en sevrage : « Ils disaient ne pouvoir s’empêcher de se reconnecter à leur compte, sans quoi ils se sentaient malades physiquement. »

Interagir sur la plateforme aurait des effets notables sur le circuit de la récompense dans le cerveau – le noyau accumbens –, une région aussi associée à la dépendance. Recevoir des « j’aime » sous sa photo de profil ou ses statuts est indéniablement gratifiant, et il se peut qu’on devienne accro au p’tit velours que cela procure.

Curieux de voir si vous vous rangez dans cette catégorie ? Des Norvégiens ont récemment élaboré la Bergen Facebook Addiction Scale, une échelle qui prend la mesure de son addiction. On demande entre autres aux utilisateurs s’ils passent « beaucoup de temps » à penser à Facebook et à planifier ce qu’ils vont y faire.

Cette question m’a fait réaliser qu’une bonne partie de mes pensées est maintenant employée à l’évaluation du potentiel « FB » de mes tribulations quotidiennes – ce qui vient de m’arriver est-il matière à statut ? Si oui, comment le raconter ? Avec ou sans photo ? C’est dire la place que prend la chose dans ma tête.

Reste qu’il est difficile de juger à partir de quel seuil passer « beaucoup de temps » à interagir sur la plateforme devient préoccupant, soulève Eric Baumer. Surtout dans le contexte où la fréquentation du site remplace désormais d’autres activités, comme lire les journaux, écrire à ses amis, jouer aux cartes ou regarder la télé, et où de plus en plus de gens s’en servent pour le boulot. Soupçonnerait-on une personne qui travaille dans un centre d’appels d’être accro au téléphone ?

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La journaliste en raquettes avec sa soeur. | Photo Facebook

Moi, toi et l’autre

Outre qu’il produise des hordes de junkies, Facebook a aussi la réputation d’entraîner ses adeptes dans les bas-fonds de la déprime, surtout à cause de la comparaison sociale.

Je l’admets, je me suis déjà sentie comme un ver à chou en épluchant des albums photos sur d’autres profils. J’ai parfois envié (un tout petit peu) le nombre de « j’aime » que récoltaient les publications de gens de mon milieu. Et mon ego a souffert du fait que des personnes que j’admire ne répondent pas à mes demandes d’amitié.

Sans Facebook, on ne connaîtrait sans doute pas le destin (en apparence) triomphant de lointains camarades de classe, ni la tête sublime de celle qui fait maintenant vibrer l’homme pour qui on aurait décroché la lune. Sauf que ce n’est pas tant le messager qui est à blâmer que nos sociétés favorisant la rivalité et la performance, estime l’ethnologue Madeleine Pastinelli.

« Il y a 75 ans, nos chemins étaient souvent tracés d’avance : un homme qui naissait dans un village minier en Abitibi ne se posait pas de questions, il allait être mineur comme son père, épouser une fille du coin et obéir à la religion catholique. Aujourd’hui, on est libre, toutes les options sont possibles, dit-elle. Sauf que ça va de pair avec l’obligation de faire des choix. La responsabilité de s’accomplir repose entièrement sur soi. Qu’on échoue ou qu’on réussisse. Mais qu’est-ce que ça veut dire, le succès ? Pour établir les standards, on s’est mis à se comparer les uns aux autres. »

Et, par ricochet, à se préoccuper de plus en plus de son image. Ça non plus, ce n’est pas nouveau, c’est venu avec la montée de l’individualisme au cours des derniers siècles, précise encore Madeleine Pastinelli. Mais les plateformes comme Facebook ont intensifié le phénomène sur un temps rare.

« C’est déstabilisant parce que, pour la première fois, on peut se voir soi-même tel que les autres nous perçoivent », explique Fanny Georges. Car, soyons honnêtes, quelle est souvent la première chose qu’on fait lorsqu’on vient d’accepter un nouvel ami dans son réseau ? On va faire un tour sur sa propre page, histoire d’évaluer l’image qu’on projette. Facebook a même créé un outil qui permet de voir son profil comme il est vu de l’extérieur, par un autre usager.

Bien sûr, ça rend plus conscient de soi. Et ça génère une mise en scène de son quotidien. Derrière les photos de couples souriants, les albums de voyage et l’étalage de ses réalisations se terrent des angoisses, des échecs et des tristesses insoupçonnés.

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Cet exercice de polissage est néanmoins légitime, puisqu’on compte souvent dans son réseau des personnes appartenant à différents cercles sociaux – la famille, les amis, mais aussi des collègues, des connaissances et des clients, selon la sociologue Mélanie Millette. « Tout à coup, des gens devant qui on endossait différents costumes nous regardent tous en même temps. C’est un contexte un peu bizarre qui complique la gestion de son image », dit-elle.

Cela peut donner lieu à des situations gênantes. « Un jour, un de mes collègues a vivement interpellé mon père lors d’une discussion sur mon mur , se rappelle l’auteure Catherine Voyer-Léger. C’est comme si deux personnes qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre s’étaient engueulées dans ma cuisine. » L’accumulation de malaises du même ordre l’a incitée à se créer des listes d’amis différentes et à se doter d’un compte à part pour la sphère professionnelle.

Les gens maîtrisent de mieux en mieux l’outil Facebook, constatent les experts. Même s’il reste de l’éducation à faire, comme en témoigne le cas du candidat caquiste qui, aux dernières élections provinciales, avait eu le génie de publier des photos de ses fesses sur son profil… « En général, on est moins naïf qu’avant, moins exhibitionniste », observe le professeur Jonathan Roberge. Et c’est une bonne nouvelle, parce qu’on ne reviendra pas en arrière – les réseaux sociaux sont là pour rester, estime-t-il. Pour le meilleur et pour le pire. « Il faut en arriver à se dire : “Je suis un usager de Facebook, mais je me soigne !” » Bref, c’est à chacun de décider de la place que l’outil prendra dans sa vie, et non l’inverse.

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