Femmes célibataires: de remarquables oubliées

À la fin du 19e siècle, une fille sur cinq restait célibataire toute sa vie.

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Photo: Cannasue / iStock

Eva Brasseur, la tante de ma grand-mère, ne s’est jamais mariée. Au début des années 1900, ce petit bout de femme répétait à la ronde qu’il n’était pas question pour elle «de demander cinq piasses à un homme»; par conséquent, elle s’est organisée pour mettre du beurre sur la table en faisant construire un gîte à Rigaud. Elle avait une autre raison de ne pas prendre mari: c’était Angelina, sa cousine, qui lui chavirait le cœur. En témoigne la superbe lettre d’amour qu’elle a écrite à sa belle lorsque cette dernière s’est éteinte.

Figure d’exception dans un Québec peuplé de mères de famille à la fertilité prodigieuse? Pas tant que ça. À la fin du 19e siècle, une fille sur cinq restait célibataire toute sa vie – et ça exclut les religieuses, révèlent les travaux de maîtrise de la géographe Arianne Vignola, qui enseigne au cégep de Rivière-du-Loup.

Pas forcément parce qu’elles étaient lesbiennes, bien sûr. «À l’époque, dans la ville de Québec en particulier, les femmes étaient en surnombre, car la situation économique s’était dégradée et beaucoup d’hommes quittaient pour trouver un boulot», observe-t-elle. D’autres étaient enfants uniques et se voyaient forcées de devenir le bâton de vieillesse de leurs parents. Certains pères exigeaient aussi que l’une de leurs filles se sacrifie pour s’occuper d’eux – ç’a été le cas de Louis-Joseph Papineau, par exemple, a découvert l’historienne canadienne Elizabeth Abbott, auteure de la formidable Histoire universelle de la chasteté et du célibat, parue aux Éditions Fides en 2003.

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Mais beaucoup manœuvraient d’elles-mêmes pour rester seules, choisissant une vie de chasteté forcée (ça valait mieux pour leur réputation!) afin d’échapper à la servitude du mariage et de la procréation. «En France, on disait qu’une femme enceinte avait un pied dans le tombeau, tant le risque de mourir en couches était élevé avant la médicalisation des naissances, explique Elizabeth Abbott. Au sein des familles prospères, au 18e et au 19e siècle, la tâche de tenir maison était terriblement exigeante. Même Martha Stewart se serait pendue!»

Les recherches de l’historienne révèlent que, bien avant cette époque, dès le 4e siècle, des femmes appelées les «vierges consacrées» sacrifiaient tous leurs biens pour embrasser le célibat laïque, un statut qui leur permettait de voyager, d’enseigner, d’avoir une vie intellectuelle. D’être libre comme un homme, quoi… À condition de ne pas courir la galipote. Plus tard, à la Renaissance, des érudites comme Mary Ward revendiqueront aussi le droit à la vie en solo afin «de se lancer dans des entreprises extraordinaires», écrivait-elle. La volonté de ces femmes a tellement inspiré Elizabeth Abbott qu’elle-même a décidé de suivre leur voie, un choix qui tient toujours 20 ans plus tard, et qui a profondément transformé sa vie, «pour le mieux».

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