Heureux à tout prix: et si c’était une mauvaise idée?

Apparemment, plus on cherche à être heureux, moins on a de chances d’y arriver. Et si on acceptait toutes nos émotions désagréables au lieu de chercher à les refouler?

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Être plus heureuse, sûre de soi, moins angoissée… On se le promet chaque début d’année. Et ça fonctionne moyen, mmm ? Pareil ici. C’est peut-être qu’on se trompe d’objectifs, obsédée qu’on est par la quête du sacro-saint bien-être, avan­cent des experts. Voici ce qu’ils proposent à la place. Pas de recettes faciles, loin de là – mais une bonne dose d’humanité.

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Accepter ses émotions négatives

S’appliquer à être souriante, sereine, serviable, hop-la-vie. Faire du yoga, des exercices de pleine conscience, lire des bouquins de psychologie positive. Tout ça pour se libérer des émotions désagréables qui s’agitent sous la surface – jalousie, colère, égoïsme, anxiété, culpabilité… En fait, non seulement aurait-on tort de les bouder, mais on ne les exploiterait pas assez ! C’est du moins la thèse de plusieurs chercheurs en psycho, qui en ont ras le bol de l’obsession culturelle des Nord-Américains pour la vie en rose pastel.

« On dirait qu’il faut toujours être dans le plaisir, le désir, la joie », constate Frédéric Langlois, directeur du Département de psychologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières. C’est dommage, parce que toutes les émotions ont une fonction saine, même celles qui semblent condamnables ou qu’on a envie de fuir. « Elles sont utiles, sinon les humains ne les auraient pas développées au cours de leur évolution. » Elles nous aident à cerner les problèmes, trouver des solutions, obtenir des gains et nous protéger, écrivent les psychologues Todd Kashdan et Robert Biswas-Diener dans leur fascinant ouvrage The Upside of Your Dark Side (traduction libre : « La richesse de votre part d’ombre »).

Il y a quelques années, les deux Améri­cains ont déterré des recherches rigoureuses qui mettaient en lumière les bienfaits des sentiments dits « négatifs ». Elles étaient passées plutôt inaperçues parce qu’elles ne cadraient pas avec la tendance à se vautrer dans les bons sentiments et le bien-être…

Prenons la colère. Émotion honnie à cause du potentiel de violence qu’elle recèle et du malaise qu’elle nous inflige. Pourtant, elle constitue un outil précieux pour obtenir justice lorsqu’on se sent sous-évaluée, une manière de signaler qu’on ne se laissera pas exploiter. Elle apporte confiance et audace, en plus de rehausser notre statut : quand on est en beau fusil, on est perçue comme plus compétente et plus crédible. C’est aussi un redoutable vecteur d’action. Elle a permis aux femmes d’obtenir plus de droits et aux Noirs d’Afrique du Sud de renverser l’apartheid, entre autres.

Plus d’exemples ? L’anxiété, quand elle n’est pas envahissante, nous rend plus vigilante et plus concentrée – des qualités cruciales dans des contextes requérant une grande attention. L’envie nous incite au dépassement de soi, histoire d’imiter cette personne qui semble avoir tous les talents. Enfin, même les traits narcissiques peuvent avoir du bon. Qui n’a jamais eu affaire à des collègues arrogants, mais débordants d’idées ? Quand ils sont au moins deux de leur espèce dans un groupe, la créativité et l’innovation s’en trouvent décuplées. Comme quoi, de la noirceur peut naître la beauté !

Bien sûr, Kashdan et Biswas-Diener n’encouragent personne à se transformer en harpie. Ils observent simplement que, dans certaines situations et lorsqu’elles sont bien dosées, nos parts d’ombre nous sont plus utiles que nos bons côtés. S’acharner à les refouler peut même avoir de graves répercussions – anorexie, con­som­mation excessive d’alcool et de drogues, violence physique…

Selon eux, il est contre-productif de s’accrocher à une vision idéalisée de l’humain. « C’est lorsqu’on tire profit de toute la gamme des émotions, des pensées et des comportements de notre répertoire que nous devenons des êtres complets, ont-ils expliqué en entrevue au magazine Psychology Today. Cela nous permet de surmonter les épreuves avec résilience et de savourer au maximum les cadeaux que la vie nous offre. »

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African woman supporting her Caucasian girlfriend

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Valoriser la compassion plutôt que l’estime de soi

Contrairement à ce qu’on entend depuis des années, l’estime de soi ne garantit pas une bonne santé psychologique, selon plusieurs études. Et, surprise : même s’ils éprouvent plus d’émotions positives, ceux qui se trouvent beaux et intéressants ne sont ni meilleurs à l’école ni plus performants au travail. Un nombre crois­sant de chercheurs s’inquiètent même des effets délétères que cette quête peut engendrer.

« Ce n’est pas une tare d’avoir une bonne opinion de soi, précise la spécialiste en psychologie de l’éducation Kristin Neff, jointe à son bureau de l’Université du Texas. C’est ce qu’on fait pour développer celle-ci qui pose ­problème. »

La professeure critique les approches pédagogiques populaires dans nos écoles : elles mettent l’accent sur les éloges tout en évitant avec soin d’exposer l’enfant à l’échec de crainte de fragiliser son estime personnelle. « Plus personne ne veut être dans la moyenne, on veut tous se sentir spécial, constate-t-elle. Ça crée un climat malsain où l’on se compare aux autres pour s’assurer qu’on est bel et bien exceptionnel. »

Cette quête aurait d’autres effets pervers. Notamment, celui de limiter les horizons. Pour maintenir l’image positive qu’ils se sont construite d’eux-mêmes, les gens ont tendance à se concentrer sur les activités qu’ils maîtrisent et qui leur valent du succès plutôt que d’explorer d’autres domaines qui pourraient enrichir leur existence.

La compassion envers soi-même permet d’éviter ces écueils, croit fermement Kristin Neff. Elle a été parmi les premières psychologues à avancer ce concept au début des années 2000. « En gros, il s’agit de se traiter avec autant d’ouverture et de chaleur qu’on le fait avec ses meilleurs amis, y compris quand ils mettent les pieds dans les plats. » Ce qui veut dire s’encourager. Reconnaître ses émotions sans les juger. Se consoler. La spécialiste invite même à se presser l’avant-bras ou l’épaule avec douceur, comme on le fait avec ses proches pour leur manifester du soutien. « Je sais, ça a l’air bizarre, admet-elle. Sauf que ces gestes sont vraiment apaisants. »

C’est que ces comportements affec­tueux, innés chez les mammifères, libè­rent de l’ocytocine, l’hormone de l’amour et de l’atta­chement, explique-t-elle dans le livre S’aimer, publié aux éditions Belfond en 2013. La présence accrue de cette substance dans l’organisme favorise la con­fiance, le calme et la générosité.

Bien joli sur papier, tout ça. Reste que conditionner son cerveau à l’autogentillesse n’est pas une mince affaire.

« Les femmes sont particulièrement sévères à leur endroit, observe Kristin Neff. Pourtant, la compassion est un formidable levier pour s’améliorer et s’aider à prendre des décisions judicieuses. Je compare cela au rôle de parent : c’est parce qu’on aime ses enfants qu’on les pousse à s’appliquer à l’école, à manger leurs légumes et à faire du sport. »

Devenir sa propre alliée a aussi l’avantage de se rapprocher des autres – en se créant un espace mental moins menaçant, il est plus facile de faire face à ses failles, de se comprendre, de se pardonner… Et de pardonner à ceux avec qui l’on partage les joies et les misères de l’expérience humaine.

Ce n’est pas tout : ceux qui pratiquent l’autocompassion accepteraient mieux les critiques et les déconvenues, selon la professeure. Sans doute parce qu’on est mieux protégé contre les ravages du jugement d’autrui lorsqu’on a développé la conviction d’être une personne valable, quoique im­parfaite. « Ça n’élimine pas les ­déceptions et les chagrins, mais on ne les appréhende plus de la même manière. On ne se sent plus obligé d’épater la galerie ou d’être mieux que les autres. En fait, ça apporte une immense liberté. »

Du calme les filles…

« Qu’on se tienne ou non en haute estime, l’un des facteurs importants pour la santé psychologique est d’avoir une opinion de soi qui ne fluctue pas trop », explique Catherine Amiot, professeure et spécialiste de psychologie sociale à l’UQÀM. C’est la conclusion du chercheur américain Michael Kernis, qui avait demandé à des centaines de participants de préciser s’ils se sentaient comme des personnes de valeur, deux fois par jour pendant cinq jours. Le scientifique a constaté que c’est le fait de se percevoir toujours à peu près de la même manière qui indique un meilleur bien-être psychologique, et ce, même si on ne se trouve pas particulièrement remarquable. « L’instabilité de notre vision de nous-même mène à plus d’agressivité, surtout lorsque nous recevons une critique. Et, bien sûr, ça nuit à la qualité de nos relations interpersonnelles. »

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Renoncer à la course au bonheur

Envie de faire un petit test scientifique à la maison ? On commence par immerger ses mains dans l’eau glacée pendant plusieurs minutes (oui, ça va faire mal). Puis, on mord dans un biscuit au chocolat. Le goût sera pas mal plus jouissif que si l’on ne s’était pas infligé ce supplice au préalable !

C’est ce qu’a découvert le psychologue social australien Brock Bastian, dont l’une des hypothèses est que la souffrance accroît le bonheur. En d’autres mots, il faut en avoir bavé pour constater à quel point on est bien quand on est bien (on n’a qu’à se rappeler sa dernière gastro…).

« Le discours populaire veut qu’il soit possible d’être heureux malgré l’adversité, a-t-il expliqué lors d’une conférence TEDx, en octobre dernier. Mais en fait, on a besoin d’adversité pour être heureux. » D’ailleurs, toutes les expériences reconnues comme étant les plus exaltantes – donner naissance à un enfant, obtenir son diplôme d’études, s’investir dans un couple – s’accompagnent de maux et de moments de découragement, observe-t-il. En quantité raisonnable, s’entend : trop ou trop peu d’épreuves, ça rend moins content de sa vie qu’en avoir essuyé modérément, disent des recherches.

Ce discours tranche avec ce que Susan David, chercheuse à Harvard, appelle « la tyrannie du positif ». Un monstre nourri par la très lucrative industrie de bouquins de croissance personnelle, dont certains font miroiter une existence dorée, sans bobos ni dérapages, pour autant qu’on applique leur recette.

Or, l’impératif de se montrer énergique et jubilant, entre autres au travail, provoque exactement l’inverse. Brock Bastian l’a prouvé lors d’une expérience auprès de 222 étudiants australiens et japonais : les plus dépressifs et les moins satisfaits de leur vie étaient ceux qui ressentaient le plus fortement la pression sociale voulant qu’on affiche tout le temps la mine enthousiaste d’un animateur de camp d’été.

La course au bonheur est aussi contre-productive : plusieurs travaux en psycho démontrent que plus on cherche à lui mettre la main au collet, plus il nous échappe. Un paradoxe qui intéresse les philosophes depuis des lunes, observe Christine Tappolet, spécialiste du rapport entre les émotions et le bien-être au Département de philosophie de l’Université de Montréal. « Pour l’illustrer, on utilise souvent l’exemple du match de tennis. Si l’on veut gagner, le mieux n’est pas d’y penser, mais de prendre du plaisir à jouer. Le contentement survient lorsqu’on se concentre sur son activité pour la faire le mieux possible. »

Cet état se produit sans doute aussi quand on est curieuse des autres et qu’on s’occupe d’eux. Ryoa Chung, qui enseigne la philosophie politique appliquée à l’Université de Montréal, se désole que la culture actuelle réduise en bonne partie la définition du bien-être à une « valorisation narcissique de soi » : développer des projets personnels, maîtriser l’art de la table, faire des voyages exotiques, soigner son intérieur épuré…

« C’est un peu le message que portent les gourous à la Gretchen Rubin – et je le dis tout en ayant lu et apprécié son best-seller, The Happiness Project ! [en français Opération bonheur], confesse Ryoa Chung en riant. Mais ça ne peut pas être que ça, une vie bonne, digne d’être vécue. Il y a une dimension collective au bonheur, qui passe par une préoccupation du sort de ses concitoyens. Nous sommes tous des êtres vulnérables, qui avons besoin les uns des autres. Et ce n’est pas un signe de déficience : au con­traire, ce sont ces inter­actions qui font la beauté et la richesse de notre existence. »

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C’est bon quand ça fait mal !

Les expériences douloureuses solidifient les liens entre les gens, en plus de rendre ceux-ci plus généreux, loyaux et résilients, selon des recherches menées entre autres auprès de communautés qui pratiquent des rites impliquant des mutilations physiques et des périodes d’isolement. Le chercheur en psychologie Brock Bastian a aussi découvert que la douleur aiguise nos sens. Pour ce faire, il a soumis deux groupes à des tests de goût, après avoir demandé aux participants du premier de plonger leurs mains dans l’eau glacée, et aux autres de les immerger dans l’eau tiède. Ceux qui avaient subi la morsure du froid étaient davantage en mesure de discerner des subtilités dans les saveurs auxquelles ils étaient exposés. « La souffrance est un raccourci vers l’état de pleine conscience : elle nous rend soudain plus attentifs à tout ce qui se passe dans notre environnement », a-t-il fait valoir dans une conférence TEDx.

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