J’adore mon téléphone, mais je déteste parler dedans

Et vous, un appel téléphonique vous dérange-t-il autant qu’une visite impromptue?

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Debrocke/Corbis

J’ai grandi avec le téléphone. J’ai composé des numéros au hasard et inventé des histoires sans queue ni tête pour faire marcher mes interlocuteurs avant de raccrocher et d’éclater de rire. J’ai passé une nuit entière au bout du fil avec un garçon que je venais de rencontrer. J’ai donné de faux numéros à des inconnus. J’ai regardé l’appareil pendant des heures en attendant sa sonnerie qui annoncerait une grande nouvelle. J’ai été réceptionniste dans un bureau où je répétais «un instant, je vous transfère» des centaines de fois par jour. Je me suis ruinée en appels interurbains et me suis sentie adulte quand, pour la première fois, j’ai vu mon nom dans l’annuaire.

Mais tout ça a changé. Alors que le téléphone a joué un rôle central dans ma vie pendant des années, j’en suis venue à appréhender sa sonnerie et à préférer le texto à l’appel. J’ai constamment les yeux et les doigts rivés à mon iPhone, mais je ne l’approche à peu près jamais de mon oreille.

Je ne suis pas seule. La multiplication des moyens de communication – du courriel à Messenger, en passant par WeChat, Slack, WhatsApp, Snapchat et les textos – s’est faite au détriment du téléphone. Une récente enquête montrait que les trois quarts des milléniaux américains préféraient le texto à l’appel. Pourquoi? Parce qu’un message est moins intrusif et souvent plus efficace qu’un appel. Je n’ai pas à interrompre mes activités pour répondre à un texto. Je peux le faire discrètement dans le bus ou dans une file d’attente sans déranger personne. Qui veut qu’on lui donne une adresse au téléphone quand on peut la texter?

Même si l’on peut s’envoyer des courriels depuis les années 1990 et que l’usage du message texte s’est répandu au début des années 2000, ce serait vers 2010 qu’on aurait commencé à voir apparaître un réel déclin du téléphone au profit des applications de messagerie. C’est cette année-là qu’est apparu WhatsApp. L’année suivante, Facebook lançait son application Messenger et Snapchat naissait. Au même moment, l’usage des émojis se répandait sur les principales plates-formes. On pouvait s’écrire, mais aussi illustrer ses émotions avec précision. Communiquer sans se parler est devenu facile et agréable.

Le phénomène ne s’observe pas seulement dans les conversations privées. Les progrès de l’intelligence artificielle, conjugués à la prolifération des applications de messagerie, encouragent le développement de «chatbots». On peut maintenant planifier une réunion, consulter la météo ou vérifier l’horaire d’un vol sans quitter son application préférée. Aux États-Unis, les clients de Domino’s peuvent, par exemple, commander leur pizza directement sur Messenger. Pourquoi téléphoner à un centre d’appel, appuyer sur le 1 et se faire demander de répéter sa commande quand on peut simplement clavarder avec un robot?

Il faut dire aussi que, même si les applications sont de plus en plus sophistiquées, nos téléphones sont moins fiables qu’à l’époque où l’on recevait des bottins téléphoniques. Nous utilisons en majorité des téléphones mobiles qui opèrent sur des réseaux cellulaires. Signaux inégaux, interférence et son de fond d’aquarium font partie de notre quotidien. Plongés dans ces ondes brouillées, les appels sont souvent difficiles, voire impossibles. Et alors que les téléphones sur ligne fixe étaient souvent isolés dans des lieux silencieux, nos téléphones mobiles sont partout avec nous. Dans le bruit. La téléphonie n’est plus fiable. Les messages texte le sont.

Bref, depuis quelques années, ma sonnerie est à peu près toujours éteinte. Je ne réponds jamais aux numéros inconnus et même l’apparition du nom d’une amie sur mon écran me remplit d’angoisse. Les appels sont tellement rares qu’ils sont forcément annonciateurs d’une catastrophe.

On parle de téléphonophobie pour décrire l’état de celles et ceux qui souffrent d’une peur profonde de parler au téléphone. La téléphonophobie est considérée comme une forme de phobie sociale ou de trouble anxieux. En plus de l’annonce d’une mauvaise nouvelle, les téléphonophobes craignent les silences et les paroles mal interprétées. Même si je suis une personne relativement sociable, je suis beaucoup plus à l’aise en personne qu’au téléphone. Lorsque j’ai quelqu’un devant moi ou sur un écran de Skype, je peux lire son non-verbal. Au téléphone, je manque de signaux. Lorsque j’écris, je peux me relire, clarifier une idée complexe, ajouter un émoji pour montrer qu’un message est ironique. Au téléphone, rien de tout ça n’est possible. Il y a des situations où il est plus facile de se parler que de s’écrire. Mais c’est rare.

Un appel téléphonique dérange autant qu’une visite impromptue. À mes yeux, être téléphonophobe n’est pas une maladie, c’est peut-être simplement la preuve qu’on est capable de se concentrer et qu’on préfère penser avant d’écrire ou parler. Quelqu’un qui m’appelle sans qu’on ait d’abord pris rendez-vous par courriel me fait sentir comme si ses besoins passaient avant les miens. Maintenant qu’il existe des moyens beaucoup moins dérangeants que de frapper à la porte de son voisin pour communiquer ensemble, pourquoi s’acharner à s’importuner? Quand je suis absorbée dans mes pensées, un coup de téléphone est aussi violent que la sonnerie du réveil. Les appels imprévus nous forcent à passer rapidement d’un état mental à un autre. Est-ce vraiment nécessaire?

On est bien loin de l’époque où un coup de téléphone était un événement qu’il ne fallait pas manquer. À présent que des moyens moins intrusifs de communiquer ont été développés, on peut assumer le fait que nous ne sommes pas toujours disposés à jaser!

 

 

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