Je ne fête pas la fête des Mères – et c’est un vrai deuil

Nathalie Tremblay voulait des enfants plus que tout. Le destin en a décidé autrement. Comment faire le deuil d’un projet aussi fondamental?

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C’était il y a cinq ans, à l’occasion d’une cérémonie intime. Assise en Indien devant son foyer, les joues baignées de larmes, Nathalie Tremblay a regardé les flammes consumer une boîte à chaussures contenant des mandalas qu’elle avait dessinés, un ange de Noël ventru, des photos d’embryons. Un bout de papier aussi, où il était écrit «Delphine, Henri, Simone, Laurier, Léo». Elle consignait soigneusement ces prénoms depuis l’enfance, pour le jour où ses poupées se transformeraient en vrais bébés.

Jeter au feu ces précieuses reliques était sa manière de porter au tombeau son rêve de famille, une étape importante pour guérir, selon les experts patentés en psycho. «Mais j’ai beau avoir brûlé la liste de prénoms, je m’en souviens pareil», raconte la blonde de 44 ans, le regard rivé à la fenêtre de sa cuisine. Ses yeux restent secs, mais il s’en faudrait de peu que le barrage cède pendant la conversation. «Je ne pense pas qu’on puisse dépasser totalement cette douleur-là. Parfois, elle remonte à la surface comme une bulle. Par exemple, quand je vois un petit qui pleure et qui se réfugie dans les bras de sa mère. Je ne vivrai jamais ça.» Il aura fallu cinq inséminations artificielles ratées, trois fécondations in vitro et autant d’avortements spontanés pour venir à bout de son immense détermination à procréer. «J’ai été gardienne d’enfants, monitrice de camp de jour, j’ai travaillé comme ergothérapeute en pédiatrie pendant des années… J’ai le tour! C’était écrit dans le ciel que j’aurais une marmaille. Il était hors de question d’accepter que ça n’arrive pas.»

Cet acharnement a contribué à anéantir le couple si bien assorti qu’elle formait avec son Louis, admet-elle, évoquant l’effet tue-l’amour des essais en clinique de fertilité. À plusieurs reprises, ils sont passés de l’euphorie totale – «Félicitations! L’embryon s’est implanté!» – à une détresse sans nom quand on leur apprenait que le cœur de leur futur poupon avait cessé de battre au début de son développement. Sans vraiment d’explication. Des séquelles d’une chirurgie pour freiner l’endométriose de Nathalie, peut-être. Ou alors leur trentaine avancée, un facteur d’infertilité souvent négligé par les couples, qui pensent à tort que leur bonne condition physique gommera les effets de l’âge (voir l’article Je serai mère à 43 ans… dans notre numéro de mai/juin 2018). «Et je tiens à préciser que la fameuse pensée positive n’y a rien changé. J’étais si vulnérable que je suis embarquée là-dedans. La loi de l’attraction, le “si tu veux, tu peux”, les livres de type Zéro limite… Comme si on pouvait repousser la fatalité et la mort! Ces approches sont tyranniques et culpabilisantes. On en vient à croire que nos doutes attirent le malheur…»

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Le deuil invisible

Photo: Marc Tremblay

Nathalie a voulu partager son histoire, entre autres pour que la peine viscérale engendrée par les fausses couches soit davantage reconnue socialement. «C’est un deuil invisible. Quand je parle de mes trois grossesses, les gens me disent: “Bah, au moins tu les as perdus de bonne heure, tu ne les as pas connus.” Ou bien: “Il y a des affaires pires que ça dans la vie.” Ce à quoi je réponds que j’aurais préféré qu’on me coupe les jambes, moi, une randonneuse, si ça m’avait permis de garder mes bébés. D’ailleurs, je me considère comme une mère à part entière. Je n’ai juste pas d’enfant vivant.»

Un souvenir remonte souvent, celui de son père qui l’amenait se baigner dans le lac, au chalet. Elle aurait tellement aimé apprendre à nager à ses canetons, elle aussi. Leur faire découvrir le camping, la mer, les fleurs dans le bois. «Je voulais transmettre certaines valeurs, comme l’amour de la nature, l’humanisme, la bienveillance. Parfois, j’ai l’impression que je vais quitter la terre, and that’s it. On a tous un désir d’éternité… Pour moi, la perspective d’avoir des enfants donnait un sens à ma vie. Je ne suis pas la seule – combien de gens disent que leur progéniture est leur plus grand accomplissement?»

Nathalie cherche maintenant à se redéfinir. La maison canadienne qu’elle avait choisie avec son ex pour élever leur marmaille est à vendre; elle repart vivre en appartement en solo. «Pour la première fois, il y a une page blanche devant moi. La liberté est un cadeau dont rêvent bien des parents – reste à trouver quoi en faire. Partir en voyage pendant six mois, étudier, s’investir auprès d’un orphelinat en Afrique, devenir famille d’accueil? Je cherche ma voie.»

Pendant un bout de temps, elle a été incapable de prendre un bébé dans ses bras ou d’aller dans un shower. Elle s’est éloignée d’amies dont la conversation tournait surtout autour des prouesses de leur couvée. «Accepter d’être sans enfant est difficile, car la maternité est déifiée, idéalisée, montrée en vitrine sur les réseaux sociaux. On se sent incomplète, exclue de la communauté des mamans. Quand on dit qu’on est infertile, tout de suite, ça jette un pavé dans la mare. L’ambiance se refroidit.»

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Un sens à la vie

Elle a aussi dû lutter contre sa peur de finir seule dans un CHSLD, oubliée de tous. «Cette perspective m’a fait beaucoup brailler!» Mais elle œuvre dans le système de santé depuis assez longtemps pour savoir qu’être parent peut également mener à la solitude. Elle en voit en masse, des dossiers de personnes âgées où il est écrit : «trois enfants, aucun contact», ou : «deux enfants, ne visitent pas». Par contre, elle croise des aînés sans descendants qui viennent à leur rendez-vous accompagnés de leurs meilleurs amis. «Ça m’a démontré que c’est à nous de jouer, d’entretenir nos relations.»

Aussi s’est-elle acheté un iPhone, elle qui se vantait d’être madame Antitechno. «J’étais du genre à dire que ça dénature les rapports humains. Mais mon neveu de 21 ans est parti vivre en Ontario et je sais que les contacts avec lui passent par les textos. Il faut rester dans le coup.» Avec une autre de ses nièces, elle planifie un voyage en Amérique centrale… Autant de manières de nourrir sa fibre maternelle.

Elle est très touchée que sa meilleure amie ait instauré la fête des Marraines, qui coïncide comme par hasard avec la fête des Mères… «Son fils et son beau-fils sont mes filleuls. Ils m’ont déjà laissé un message génial sur mon répondeur à cette occasion. Sans vouloir détourner le spot des mères, je trouve important que le rôle d’autres femmes dévouées soit aussi souligné ce jour-là, celui de mentor, d’aidante naturelle, de tante, de belle-mère, de militante. On tomberait de moins haut quand on n’arrive pas à devenir mère soi-même. Après tout, ça prend un village pour élever un enfant. Et je fais partie de ce village.»

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