Je serai mère à 43 ans… mais j’aurais dû me réveiller avant

Comme de plus en plus de Québécoises, j’ai repoussé la maternité jusqu’à minuit moins une. Et j’ai failli le payer chèrement. Comment on fait, quand on veut des enfants, pour arrimer ses envies profondes de voyages, d’aventures et de performance à sa maudite horloge biologique ?

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Depuis le 16 septembre au matin, je me sens comme si j’avais trouvé un million de dollars en petites coupures cachées dans le mur de ma chambre. Comme si j’étais Cecelia Cichan, l’unique rescapée des 155 passagers d’un vol de la Northwest Airlines qui s’est écrasé aux États-Unis il y a 30 ans.

C’est qu’au moment où vous me lirez, je ferai les cent pas dans la maison, ma valise d’hôpital à côté de la porte, prête, pas prête à donner le jour à un petit paquet hurlant qui possède une collection princière de pyjamas, à défaut d’avoir un prénom définitif sur lequel son père et moi, nous nous entendons.

Avoir un enfant n’a rien d’exceptionnel, me direz-vous – il en naît 4,7 à la seconde à travers le monde. Mais ce loupiot, mon premier, est celui de la dernière chance. Une grossesse in extremis, un rêve dont j’avais amorcé péniblement le deuil, entre deux puffs d’espoir qui calmaient la peine insondable d’être passée à côté de la maternité.

Comme beaucoup de filles de ma génération, j’ai abouti avec mon Stéphane sur les divans en forme d’ovule d’une clinique de fertilité le lendemain de mes 41 ans, après avoir privilégié en vain la recette qui fait mouche depuis la nuit des temps. J’ai perçu, à la mine désabusée du gynécologue, qu’il connaissait déjà par cœur la chanson que je m’apprêtais à entonner. Parce que les Québécoises sont de plus en plus nombreuses à remettre la famille à plus tard, les cas comme le mien sont légion ici. Et cette tendance n’est pas près de s’inverser.

En gros, une jeune femme étudie longtemps, pétrie de grandes ambitions. Sort de la maîtrise avec une dette d’études salée. Se démène pour décrocher – et garder ! – un emploi dans son domaine, pas payant, mais passionnant. Subit dans la trentaine la pire trahison amoureuse de l’histoire contemporaine. Rencontre à 38 ans son « homme ». Le temps de s’apprivoiser l’un l’autre, d’emménager avec ses enfants à lui, d’acheter une maison assez spacieuse pour tout le monde, la voilà à 40 ans. « Comment ça se fait que je ne tombe pas enceinte, donc ? »

Pour le gynéco, le dénouement du scénario est prévisible. Il a vu tant de patientes pleurer dans son bureau. Aussi bien frapper un premier coup : « À votre âge, madame, la possibilité qu’une fécondation in vitro (FIV) fonctionne est de 14 %, et le taux de succès est encore plus faible avec l’insémination artificielle (IAC). »

On choisit tout de même cette dernière option, couverte par la carte soleil, parce qu’on n’a pas les 8 000 $ à 10 000 $ que coûte une FIV. Par malheur, le programme qui payait ce traitement à même les fonds publics vient d’être aboli par le gouvernement de Philippe Couillard – il s’y était toujours ouvertement opposé, avant même sa mise en œuvre en 2010.

On a droit à neuf essais d’IAC à faire avant mes 43 ans. Après, sauf dans des cas exceptionnels, la clinique stoppe la machine, car les probabilités de tomber enceinte de cette manière sont infinitésimales (moins de 1 %). Inutile de s’acharner. Et puis, comme me le dira plus tard le propriétaire d’une autre clinique : « C’est irresponsable d’investir l’argent des contribuables là-dedans. »

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L’IAC consiste à booster mon appareil reproducteur avec des hormones, puis à aller porter, au moment où mes follicules sont en émoi, la semence de mon tendre, purifiée en laboratoire. « Ça va marcher », que je me dis, faisant fi de l’examen qui montre que mon stock d’ovules est désormais à moitié vide – conséquence inéluctable du vieillissement. « Oui, mais moi, c’est pas pareil. » Je me prends même à rêver à des jumeaux à la première tentative. Mon fiancé installe dans une chambre le berceau qu’il avait fabriqué pour ses deux premiers héritiers.

Fertilité 101

Nous sommes tout un régiment à faire preuve de déni, sinon de naïveté, en ce qui a trait à nos chances réelles de concevoir après 35 ans. C’est ce que démontrent les travaux de la chercheuse en psychologie Judith Daniluk, de l’Université de la Colombie-Britannique. On y apprend que la grande majorité des femmes pensent qu’être en forme est un facteur plus important que l’âge pour tomber enceinte, alors qu’en réalité, nos ovules n’ont pas du tout notre allure tonique. La plupart croient aussi que les techniques de procréation assistée, dont elles sous-estiment les coûts, permettent à presque tout le monde de réaliser son rêve de maternité jusqu’à la ménopause.

Or, c’est archifaux, de l’aveu même des trois propriétaires de clinique de fertilité sondés. « Les technologies dont on dispose ont des limites », avertit le gynécologue François Bissonnette, cofondateur de OVO, où la moyenne d’âge des patientes est de 38 ans.

« On a beau le répéter, les gens entendent parler des grossesses de vedettes dans la quarantaine, et ça leur fait croire qu’ils ont du temps devant eux. Que la science pourra toujours les aider, surtout s’ils ont les moyens de payer. Oui, on a des succès. Mais on assiste aussi à des histoires extrêmement douloureuses. »

Comme celle de Catherine, 44 ans, qui préfère que je taise son nom. À la fin de la trentaine, cette haute gestionnaire dans les médias habituée de réussir haut la main tout ce qu’elle entreprend a allongé 12 000 $ pour une première FIV, consulté l’acupunctrice qui avait aidé Julie Snyder et Céline Dion à avoir leurs bébés, bu des mixtures savantes, refait un autre cycle de FIV…

« Une ponction des ovules, c’est l’horreur. Mais je me disais : “m’as l’avoir”. Je ne l’ai pas eu. J’ai été si triste que je ne supportais plus la vue d’un bébé dans un carrosse. Ça ne fait pas longtemps que je suis capable d’en parler. J’ai reçu une grande leçon d’humilité. On tend à oublier que des dimensions de la vie nous échappent. »

Elle avait entrepris ces démarches sans songer une seconde à l’échec. « Pour moi, l’infertilité était le drame d’une infime portion de la population. Il y a vraiment une lacune sur le plan de l’éducation. Quand on commence notre vie sexuelle, on nous parle en masse de l’importance de se protéger – il ne faudrait donc pas tomber enceinte ! –, mais jamais de la date de péremption de nos ovules. On n’est pas du tout préparée à cette réalité. »

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Taboues, les grossesses tardives

C’est précisément le clou sur lequel tape la bioéthicienne Vardit Ravitsky, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. « Le gouvernement ne fait rien en matière de prévention et les médecins de famille ne parlent pas de fertilité à leurs patientes parce que l’âge maternel est un sujet hypersensible », observe-t-elle. En France et aux États-Unis, des campagnes visant à informer les filles que leur machine à bébés n’est pas éternelle ont soulevé l’ire des féministes dans les dernières décennies.

« Tout de suite, c’est perçu comme un discours contre l’autonomie des femmes, contre leur désir d’étudier et de faire carrière, dit l’experte en éthique de la reproduction. Malheureusement, ce silence autour de notre réalité biologique a pour effet de nous conduire aveuglément vers l’infertilité. »

Sans prescrire un moment idéal pour la maternité – elle-même a eu deux de ses quatre enfants dans la quarantaine, des bambins « magnifiques » qui la comblent –, Vardit Ravitsky regrette aussi que les femmes connaissent si peu les risques liés au fait de concevoir sur le tard. « L’ignorance règne, y compris chez les professionnels éduqués. »

Je confirme. Après la joie indicible de découvrir que j’étais tombée enceinte de façon naturelle cet été, j’ai perdu ma belle insouciance en réalisant peu à peu la fragilité de cette pousse germant au creux de mon ventre. Une vulnérabilité en partie attribuable à ma carrosserie plus rouillée qu’à 20 ans.

D’abord, il y a le taux d’anomalies chromosomiques. Plus de 75 % des embryons produits par une fille de mon âge souffrent d’aneuploïdie, un trouble génétique incluant tous les types de trisomie. Et ça grimpe à 90 % à 45 ans ! Ce qui explique en partie pourquoi il y a tant de fausses couches chez les -quadragénaires, et pourquoi il est si difficile de générer un embryon via-ble en fécondation in vitro chez les patientes vieillissantes.

D’autres dangers potentiels sont aussi plus fréquents à partir de 35 ans, y compris chez des personnes en bonne santé, l’âge étant un facteur de risque en soi : le diabète gestationnel, la grossesse ectopique (quand l’embryon se développe à l’extérieur de l’utérus, le plus souvent dans les trompes de Fallope, un problème si grave qu’il faut avorter), la prééclampsie (une complication sérieuse entraînant une tension artérielle dans le tapis et une dysfonction des reins), certaines anomalies congénitales, la mortalité du bébé en fin de grossesse et même la possibilité pour la mère d’y laisser sa peau en accouchant (le taux n’est pas énorme – 23 décès sur 100 000 naissances –, mais ça m’effleure l’esprit de temps en temps, à quelques semaines du jour J…).

Bien sûr, la plupart du temps, la gestation se déroule comme un charme. Et les effets de certaines de ces maladies peuvent être traités efficacement. Mais la majorité des femmes n’ont pas la moindre idée des écueils possibles d’une maternité tardive avant d’y être confrontées.

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Pour ma part, j’ai passé presque toute ma grossesse en proie à des angoisses insensées, à la suite de saignements provoqués sans doute par des micro-décollements du placenta (l’organe essentiel grâce auquel le fœtus se nourrit). Ma gynéco ne voit pas d’autres causes possibles que l’âge pour expliquer ces déchirures. Afin d’éviter que le décollement ne s’aggrave et mette en péril la vie de mon fils, je suis donc restée cinq mois à la maison, affolée au moindre tiraillement plus vif que d’habitude.

La probabilité de tomber enceinte à 42 ans bien sonnés était de moins de 5 %. Et j’ai été veinarde qu’il soit en santé (c’est du moins ce qu’indiquent les échographies). Un tel cadeau ne me sera pas offert deux fois. Cette pensée ne me quitte pas depuis que j’ai vu la double barre rose apparaître sur un bâtonnet en plastique. J’ai parfois l’impression de marcher sur un fil de fer suspendu au-dessus d’un torrent.

Un « choix » pas si choisi

Je me demande souvent, non sans me sermonner, ce que j’aurais pu faire pour éviter cet éprouvant « minuit moins une ». Car il s’en est fallu de peu que je me retrouve face au pire renoncement de mon existence, mon amoureux n’étant pas ouvert à l’adoption.

« Comme vous, beaucoup de femmes s’en veulent d’avoir retardé le projet familial, et les autres ne manquent pas de les blâmer d’avoir priorisé leur vie professionnelle, constate Judith Daniluk, jointe à Vancouver. On ne reprocherait jamais ça à un homme ! » Les enquêtes de la psychologue, ainsi qu’un sondage québécois datant de 2013 sur le financement public de la procréation assistée, révèlent d’ailleurs que la population est bien moins sympathique à la cause des femmes ayant du mal à concevoir en raison de leur âge qu’aux cas d’infertilité d’ordre médical.

« On estime qu’elles ont fait des choix égoïstes et irresponsables, résume-t-elle. Pourtant, le principal facteur incitant les filles à repousser la maternité est la volonté d’assurer leur sécurité financière. Selon mes études, c’est encore plus important à leurs yeux que de rencontrer le bon partenaire. Parce qu’elles savent que les couples ne durent plus comme autrefois et qu’elles pourraient se retrouver seules, dans un contexte où le coût de la vie ne cesse de grimper. Moi, je trouve ça plutôt responsable comme décision ! »

Celles qui partent en famille de bonne heure ne sont guère plus épargnées par la critique, constate Marie-Ève Lemoine, une candidate au doctorat en sciences biomédicales qui consacre une partie de ses recherches à l’âge maternel avancé. « Dans les milieux plus scolarisés, il est mal vu de tomber enceinte avant d’avoir terminé l’université et amorcé sa carrière. Ça ne laisse pas beaucoup de marge de manœuvre aux femmes ! »

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Ces pressions sociales s’ajoutent à celles vécues sur le marché de l’emploi, où les exigences pour se démarquer sont grandissantes. « Je reconnais la pertinence des campagnes de sensibilisation à propos des risques de repousser la maternité, poursuit la chercheuse, dont les découvertes sur le sujet l’ont elle-même motivée à faire ses enfants plus tôt. Toutefois, il faut trouver le bon ton, pour ne pas ajouter à la détresse des filles qui se sentent déjà coincées, voire déchirées, entre leur désir d’enfant et leurs aspirations professionnelles. »

Les nouvelles générations pourront sûrement profiter d’une médecine reproductive plus performante leur permettant de mener leur vie comme les gars, sans trop se soucier de leur implacable horloge biologique. Déjà, des cliniques au Québec offrent la vitrification, une technique qui consiste à mettre ses ovules au frais quand on est jeune en attendant d’être prête à enfanter.

Mais encore faut-il avoir les moyens d’accéder à ces technologies, qui ne font pas de miracle non plus. Pour l’heure, on doit surtout miser sur un changement de culture, notamment au travail, pensent tous les spécialistes interviewés.

« Même s’il y a eu des progrès, des secteurs continuent de pénaliser la grossesse », note la sociologue Francine Descarries, experte de l’articulation famille-travail à l’UQÀM. Comme le droit et la médecine, où des femmes sont encore victimes d’injustices, révèlent des reportages récents. À la Commission des normes du travail, les plaintes pour discrimination envers les femmes enceintes et nouvelles mamans ont grimpé de 41 % en 10 ans. « Certaines ne se sentent pas en sécurité de partir en congé de maternité, elles craignent de perdre leur place. Ça n’incite pas à faire des enfants plus tôt, ça ! »

L’obsession du bon timing

Je fais carrière dans un milieu en crise où les postes sont fréquemment mis au ballottage. Si bien que je bosse depuis 15 ans comme une damnée dans l’espoir de me démarquer. « Une vraie job de célibataire ! » m’a souvent répété ma mère en me voyant sacrifier un énième week-end au boulot. Par moments, j’ai même mené deux emplois de front. Ce rythme effréné a-t-il nui à ma vie personnelle ? Sans aucun doute. Comme bien d’autres travailleurs inquiets de leur avenir en ces temps chambardés par les hautes technologies et la mondialisation.

Mais j’ai tout de même le sentiment que c’est aussi de ma faute. J’ai beaucoup attendu le fameux « bon moment ». Quand je serais devenue la journaliste que je rêvais d’être (ce n’est pas encore arrivé…). Quand j’aurais joui amplement de la beauté du monde. Quand j’aurais rencontré le grand amour. Je ne voulais pas changer des couches trop vite ; j’avais soif de péripéties romanesques et d’accomplissements intellectuels, sans me soucier de bouches à nourrir. J’avais du mal à accepter, je crois, que la grossesse interrompe d’autres projets. Tout en souhaitant ardemment des enfants. J’envie tellement les hommes de pouvoir entretenir plus longtemps l’illusion qu’on a toute la vie devant soi…

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Comme moi, Nathalie Tremblay a eu un parcours en zigzag, « rocambolesque » même. Cette grande amatrice de plein air, qui connaît par cœur les noms des arbres et des oiseaux, a bourlingué jusqu’en Nouvelle-Zélande dans la vingtaine pour y pratiquer son métier d’ergothérapeute. Nomade sur les bords, elle a déménagé 19 fois à ce jour. « J’ai vécu des expériences extraordinaires pendant que mes amies se préparaient à fonder une famille. »

J’ai fait sa connaissance quelques mois avant de tomber enceinte, à l’occasion d’un projet d’article jamais paru sur le deuil de la maternité. Mes espoirs s’amenuisaient à chaque cycle menstruel et j’explorais ce sujet pour me préparer à l’âpre réalité : je n’aurais pas d’enfant. Nathalie avait eu la générosité de m’accueillir chez elle, à Mont-Saint-Hilaire, au cœur de ce qu’elle appelait son « set-up parfait ».

On avait fait le tour de son quartier en auto ; elle voulait me montrer le cadre idyllique choisi pour élever ses futurs canetons. Quand elle avait rencontré son beau Louis à la mi-trentaine, elle s’était dit : « Là, mes affaires vont bien aller. » Son bon moment était arrivé.

Aujourd’hui, une pancarte DuProprio trône devant sa maison. « À 44 ans, je retourne vivre seule en appartement. C’est dur. Devant moi, c’est la page blanche. » Son couple n’a pas survécu aux cinq inséminations artificielles et trois FIV qui se sont soldées en fausses couches. La dernière fois, elle avait 40 ans. C’est là qu’elle a rendu les armes, anéantie.

Pourquoi ça n’a pas marché, elle l’ignore – sur papier, tout était beau. Le médecin a mentionné son âge. C’est peut-être aussi une conséquence de chirurgies subies plus jeune pour des kystes d’endométriose.

À elle non plus, on n’avait jamais vraiment parlé de fertilité déclinante. « Comme féministe, je trouve ce discours culpabilisant, mais c’est la réalité. Je ne dirai jamais qu’il faut retourner à nos chaudrons. Toutefois, il faut s’ajuster collectivement pour qu’on puisse avoir nos enfants à un âge biologique opportun. »

Si elle avait devant elle la Nathalie Tremblay de 20 ans qui rêvait déjà de canot-camping en famille, elle lui dirait de ne pas attendre l’aventurier cultivé qu’elle espérait. Et qui est arrivé un peu tard. Quitte à vivre la maternité en garde partagée avec un ex. « Nos critères sont tellement élevés ! Nous nous mettons beaucoup de pression, en Amérique du Nord, pour que tout soit parfait. »

Il lui est arrivé de mariner dans les regrets. « Des fois, j’entends la fille de la voisine qui joue dans la piscine et je vais me cacher pour pleurer. » Sa peine profonde me chavire parce qu’elle aurait pu être la mienne, n’eût été une fécondation miracle en août dernier.

Comment éviter à d’autres filles des deuils aussi coûteux ? Comment leur parler de leurs ovules qui dégénèrent bien plus vite qu’elles ne le pensent sans les brimer dans leurs choix ni donner l’impression qu’il y a un modèle à suivre ? La question m’embête, comme elle embête les spécialistes consultés. Ni la science ni la société ne proposent encore de solutions adéquates pour résoudre ce dilemme déchirant. Mais je garde en tête une réflexion de la bioéthicienne Vardit Ravitsky, qui a stimulé la rédaction de cet article : « Une liberté qui n’est pas basée sur une solide connaissance des faits n’est pas une véritable liberté. »

Maman à 70 ans

Le taux de réussite des FIV est si faible chez les femmes dans la quarantaine que la plupart des cliniques de fertilité au Québec cessent de les pratiquer à partir de 43-44 ans, sauf dans de rares cas, suivant la consigne du Collège des médecins. (En 2015, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a même songé à les rendre  illégales après 42 ans !) Par contre, il est possible de porter un embryon conçu avec l’ovule d’une femme plus jeune jusqu’à tard dans sa vie, car nos utérus jouissent d’une excellente longévité. Des cas de grossesse dans la soixantaine, et même plus tard encore, ont été recensés. On pense ici aux Indiennes Rajo Devi Lohan et Omkari Panwar : en 2008, elles ont toutes deux accouché à 70 ans grâce à des dons d’ovules.

Les FIV à nouveau payées ?

Le débat sur la gratuité des soins en fertilité reviendra sans doute sur le tapis cet été, à l’approche des élections provinciales. François Paradis, député de la CAQ, a récemment fait miroiter la possibilité que l’État couvre à nouveau les frais relatifs à la fécondation in vitro (FIV), comme c’était le cas de 2010 à 2015, arguant qu’avoir des enfants était un « droit fondamental ». Une idée qui sourit aussi au Parti québécois et à la Commission-Jeunesse du PLQ.

Il y a deux ans et demi, la décision du gouvernement Couillard de sabrer le programme de procréation assistée avait catastrophé des milliers de Québécois qui comptaient sur le financement public pour devenir parents ou avoir d’autres petits. C’est que la FIV, la méthode la plus efficace sur le marché pour conjurer l’infertilité, coûte un bras et une jambe – jusqu’à 10 000 $. On peut toujours se prévaloir du crédit d’impôt modulé en fonction du revenu, lequel a remplacé le remboursement complet. Mais ce n’est pas le pactole. Et encore faut-il répondre aux critères (n’avoir jamais eu d’enfant ni subi de vasectomie ou de ligature des trompes).

Le programme a été plus populaire que prévu, et Québec a invoqué les coûts débordants pour justifier la coupe – 65,6 millions de dollars en 2015, sur un budget total de 35 milliards de dollars au ministère de la Santé. Le système public continue toutefois de payer les inséminations artificielles et les médicaments associés, ainsi que la FIV pour des patients cancéreux dont la fertilité est compromise par la chimiothérapie. L’an passé, l’addition pour tous ces services, incluant les crédits d’impôt, s’élevait à 19 millions de dollars, selon les données obtenues par Châtelaine.

Le retour de la couverture totale des soins est loin d’être gagné. D’abord, le « droit » de se fabriquer des héritiers, comme l’allègue le député Paradis, n’est pas reconnu par Québec (ni par aucune juridiction au monde, sauf erreur). « Personne n’a droit à une autre personne – c’est un abus de langage qui chosifie l’enfant », soutient Alain Roy, professeur et spécialiste en droit de la famille à l’Université de Montréal.

Certes, il est illégal d’empêcher quiconque de se reproduire, mais ça ne signifie pas que l’État soit obligé de fournir des services pour permettre la réalisation du projet familial.

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D’autant que le gouvernement québécois ne considère pas les traitements de fertilité comme étant « médicalement nécessaires ». Ceci dit, une société peut choisir de subventionner un programme sans que ça repose sur un droit – c’est le cas des CPE et des écoles privées par exemple, précise Alain Roy, qui est en faveur d’un plus grand soutien aux couples infertiles.

Consacrer des fonds à la procréation assistée ne fait pas l’unanimité auprès de la population. Même si la plupart des Québécois disent qu’ils « vivraient très mal » avec l’impossibilité de concevoir, l’idée d’investir des ressources collectives dans des traitements de FIV apparaît moins prioritaire que l’accès aux soins palliatifs et à des chirurgies du genou, révèle un sondage Léger de 2013. Soixante pour cent des gens pensent aussi que les couples infertiles à cause de « l’âge avancé de la femme » ne devraient pas recevoir d’aide de l’État (l’étude ne précise pas ce qu’est un « âge avancé »…).

Au départ, les soins étaient ouverts à tous, sans discrimination, pourvu que les patients soient « en âge de procréer ». À ce titre, le programme était parmi les plus progressistes au monde (nombre de pays payent les traitements en fertilité, mais selon des critères stricts – certains l’interdisent aux couples gais, par exemple). Dans l’éventualité où la couverture serait rétablie au Québec, la CAQ propose de fixer des balises, sans toutefois préciser lesquelles.

Les femmes dans la quarantaine pourraient-elles en être exclues ? En tout cas, certains gynécologues militent en ce sens, dont François Bissonnette, de la clinique OVO. « J’avais plaidé dès le début du programme pour qu’on impose une limite d’âge chez les femmes, dit-il en entrevue. Parce que les FIV coûtent plus cher en haut de 40 ans – au-delà de 75 000 $ dans certains cas, contre 25 000 $ en bas de 35 ans. Et que le taux de réussite est beaucoup moins élevé. L’enveloppe budgétaire étant limitée, on n’a peut-être pas les moyens, comme société, de se payer des grossesses tardives. »

 

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