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Je veux tout, tout

«Naviguer entre la vie de famille, la jeune carrière et tout le reste (genre la maladie mentale) est une discipline olympique.» Et si on se permettait de faire rimer carrière et vie de famille épanouie?

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Tête à chapeaux

Une carrière, des voyages, des enfants, un chalet, name it. Nous sommes nombreuses à tout vouloir. Ne nous a-t-on pas dit qu’on pouvait tout faire et tout devenir? Mais pour bien faire les choses, avant de mettre bas, il faut au préalable avoir liquidé un certain nombre d’items sur sa bucket list.

C’est bien connu, les enfants sont l’ultime bâton dans les roues de l’ambition. Celle des femmes en particulier, puisque nous sommes encore aujourd’hui les premières à laisser nos projets s’empoussiérer sur la tablette pour «le bien de la famille». Que voulez-vous, paraît qu’on est faites de même, conçues pour se faire passer en dernier… #thatswhatwomendo

À LIRE: Pourquoi a-t-on encore besoin de la «mère imparfaite»?

Ne ratant jamais une occasion de m’opposer à l’ordre établi, je suis tombée enceinte sur les bancs de l’université – façon de parler, j’essaie de pas m’envoyer en l’air dans les salles de cours. Je n’avais ni terminé mes études, ni voyagé à ma guise, ni gravi d’échelons professionnels. Je n’avais ni maison, ni économies – pour tout dire, je n’avais même pas de lave-vaisselle. J’allais devenir mère d’abord et faire tout le reste pareil.

Je ne suis pas naïve (OK, peut-être un peu, je pensais survivre à la maternité sans lave-vaisselle), j’étais bien consciente que je me lançais tout un défi. De toute façon, je n’avais pas l’habitude de la facilité. J’irais donc au bout de mes objectifs tout en étant mère (et belle-mère, bingo!), et tout ça, pas dans vingt ans, quand les enfants sauraient voler de leurs propres ailes; ne-non, là, maintenant, en parallèle de tout le reste.

Sans grande surprise, c’est effectivement fucking difficile (et encore, je suis privilégiée sur plusieurs points). Naviguer entre la vie de famille, la jeune carrière et tout le reste (genre la maladie mentale) est une discipline olympique.

Mais ce qui m’avait été présenté comme un obstacle – et possiblement le coup de grâce – à mes aspirations est devenu le souffle qui m’a propulsée vers elles. Attention, je ne dis pas qu’avoir un enfant m’a facilité la vie (Hahahahahahahahaha!), ô combien loin de là.

Je suis de celles qui ont trouvé la maternité étouffante. Aimer mon fils plus que la terre entière ne suffisait pas et ne suffirait jamais. J’ai besoin, pour être une bonne mère, de me réaliser ailleurs. Et s’il est accepté que les hommes fassent peu de concessions professionnelles en devenant père, il y a une attente implicite envers les femmes de faire passer leur maternité avant leurs ambitions.

Un prof d’université qui m’avait dit quand j’étais son étudiante que j’avais un potentiel immense, peinait à cacher sa déception lorsqu’il m’a croisée à l’épicerie avec mon poupon. Je pense à lui chaque fois que j’avance dans mes ambitions, la main de mon fils bien agrippée à la mienne.

Les femmes sont libres de faire et de devenir ce que bon leur semble, certes, mais elles n’échappent pas pour autant aux attentes multiples et contradictoires qui accompagnent leur utérus. Celles qui ont des enfants à un jeune âge compromettent leur «avenir professionnel»; celles qui attendent se font rappeler que tic-tac, leurs ovules ont une date d’expiration; celles qui font carrière et demeurent nullipares passent à côté du «plus grand rôle de leur vie»; et celles qui aspirent à tout accomplir sont condamnées à n’exceller nulle part. Elles sont libres d’être carriéristes et libres d’être mères tant qu’aucun des deux rôles n’empiète sur l’autre.

La mode est à la fameuse conciliation travail-famille. Il paraît qu’avec suffisamment de volonté, on peut organiser le chaos. Force est pourtant de constater qu’«équilibre» n’est pas le mot d’ordre chez les jeunes familles – même celles qui se sont fondées après l’achat d’un lave-vaisselle.

Et lorsque le besoin d’ordre prend le dessus sur le chaos, ce sont les femmes qui reculent les premières. Ce sont elles qui font le plus de concessions, elles qui portent en grande partie le fardeau de la logistique familiale… mais elles aussi qui se sentent coupables de ne pas arriver à briller sur tous les fronts, de ne pas être à la fois la mère modèle et la carriériste accomplie, la conjointe attentive et l’amie présente.

Je me demande si le mirage de la conciliation travail-famille-etc. ne participe pas à notre sentiment d’incompétence. Si on ne fait pas davantage de concessions pour mieux correspondre au persistant idéal de la «bonne mère».

Et s’il n’y avait pas de formule? Et si le chaos était un rite de passage dans la quête du «tout avoir»?

Et si l’on disait plus souvent aux femmes qu’être plus carriériste ne nous rend pas moins mère. Et si l’on se permettait, quand on est femme, quand on est mère, de dire haut et fort et sans détour: Jamais sans ma carrière.

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manal_drissi

Manal est chroniqueuse, journaliste, blogueuse et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livrera chaque semaine des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne. 

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