Katherine Levac: On like, like, like!

Elle se dit encore « humoriste de la relève», mais son premier one woman show nous prouve qu’elle joue déjà dans la cour des grands. Rencontre avec une Franco-Ontarienne qui dit ce qu’elle pense et pense ce qu’elle dit.

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Photo: Andréanne Gauthier

Katherine m’attend, assise à une table au centre de la brasserie, incognito sous sa tuque, textant sur son portable. On dirait une scène de Like-moi ! Cette émission absurdo-loufoque de Télé-Québec – devenue quasi culte – est d’ailleurs souvent tournée dans de vrais restos ; comme dans la réalité, les personnages de milléniaux ont souvent leur cellulaire greffé aux mains. Dans l’un des sketchs, visionné près de 400 000 fois sur YouTube, une série d’émojis pas rapport (crocodile-parapluie-blé d’Inde) est interprétée ainsi : « Je savais que sa mère était malade, mais pas à ce point-là. » C’est bien plus drôle quand on le voit. Et tellement plus tordant quand c’est dit sur un ton mélodramatique par Katherine.

Montréalaise d’adoption

C’est elle qui a choisi cet endroit, près de chez elle à Westmount, quartier chic et cher où l’humoriste de 28 ans vient d’acquérir une maison. On devine que ses affaires roulent plutôt bien. La veille de notre rencontre, 30 000 billets supplémentaires ont été mis en vente pour Velours, son premier spectacle solo, en rodage depuis le printemps dernier dans toute la province et présenté chaque soir à guichets fermés. « En arrivant à Montréal, en 2011, j’ai habité à Rosemont pour être proche de l’École de l’humour. Je visitais des appartements avec ma mère, et je lui disais : “Mom, Les belles-sœurs de Michel Tremblay, c’est vrai.” Les escaliers, je trouve ça magnifique, mais c’est pas tellement ma vibe. J’avais l’impression que tout le monde avait du fun dans un party de ruelle verte, sauf moi. J’ai déménagé dans l’ouest de la ville, à Notre-Dame-de-Grâce, et j’ai adoré. Et quand j’ai voulu acheter, j’ai décidé qu’ici, ce serait bien. Je n’entends jamais personne crier, c’est très tranquille, comme la banlieue en ville. Ça me rappelle beaucoup Sandy Hill, mon quartier préféré d’Ottawa. Je suis nostalgique de mes années universitaires. Et un peu obsédée : ici, je me sens plus proche de l’Ontario que si j’habitais près du stade. Je prends l’autoroute, bye, en une heure je suis rendue chez mes parents. »

Pendant qu’elle déballe ça quasiment d’une traite avec son habituelle et savoureuse candeur, Kat (pour les amis) enlève sa tuque, libérant une cascade de cheveux digne d’une pub de shampooing volumisant. Peau satinée, traits fins, œil de velours : en vrai plus encore qu’en HD, cette fille est une beauté. Et elle a un charme dingue. Surtout quand elle apprend où j’ai grandi.

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« Pas Timmins ! Non, non, non ! Nooooon ! » Sourire extatique. « Ça vient de changer le dîner. » Et, oui, elle me dit de l’appeler Kat. « On mange ? »

Ville du Nord ontarien et berceau de Shania Twain, Timmins, c’est aussi le lieu d’origine de Paidge Beaulieu, enfin, de celle qui a été l’inspiration de ce personnage clé dans l’ascension météorique de Kat. « Paidge, c’est une fille que j’ai rencontrée dans un tournoi d’impro au secondaire et qui ne s’exprimait pas bien. Elle nous a fait perdre toutes les games », a raconté l’humoriste à l’émission PaparaGilles (ICI ARTV). Ses répliques bizarres truffées de mots anglais lancées avec son accent particulier et un air de chevreuil surpris par des phares, tout cela a fait de Paidge la perle du défunt SNL Québec (Télé-Québec), puis de feu Le nouveau show (à Radio-Canada). D’où ma surprise en constatant, un samedi soir de novembre au Vieux Clocher de Magog, que Paidge n’était pas au menu de Velours. Explications ? « Au début du rodage, en avril dernier, je lui ai donné une chance, mais ça ne fonctionnait pas et, aussi, je n’étais pas 100 % dans le plaisir. Cela dit, son absence n’est pas définitive, mais c’est sûr que ce ne sera pas 15 minutes de Paidge, peut-être un petit clin d’œil. Si tu n’aimes que mes personnages, tu peux me regarder dans Like-moi ! et ce sera ça notre relation de public à humoriste. »

Je la rassure tout de suite : Kat, t’es bien plus qu’une Paidge. Et les 90 minutes que tu as passées sur scène ont visiblement ravi l’assistance, moi compris. « Les gens de Magog sont reconnus pour leur ouverture. Tous les humoristes le disent : on a du fun dans cette ville. » Après avoir testé leurs numéros « en région », ils affrontent la critique montréalaise, étape cruciale qui attendait miss Levac le 7 février dernier, lors de la première officielle à la Place des Arts, avec tapis rouge, gratin artistique, trac et tralala.

Tourne la Paidge

Ses textes, elle les écrit, réécrit, coupe, découpe, peaufine avec la précision d’une orfèvre – et avec l’aide de Marc Brunet, l’auteur de Like-moi ! (et, bien sûr, du Cœur a ses raisons). Mais les mots ne sont pas tout. « Je travaille beaucoup sur les silences. »

Kat a baptisé son spectacle Velours parce qu’elle trouve que la vie a été très douce avec elle. Son enfance auprès de deux frères qu’elle adore (« ce sont mes confidents ») dans une ferme de poulets  de Saint-Bernardin, hameau près d’Hawkesbury, semble avoir été idyllique… même si, sur scène, elle prend un plaisir évident à tuer dans l’œuf toute référence à La petite maison dans la prairie. Et le divorce de ses parents, alors qu’elle était bien jeune ? « Je suis contente pour eux. Imagine : ils se sont connus à l’âge de 13 ans ! Ils n’ont peut-être pas réussi leur mariage, mais ils ont réussi leur divorce. Je ne les ai jamais vus se chicaner. »

Donc, en résumé, 28 ans de ciel bleu, à part un récent et gros nuage : le coup de tonnerre autour de sa perte de poids, remarquable et fort remarquée lors d’un passage resté célèbre à l’émission Les échangistes (ICI Radio-Canada Télé), en août 2016. Abordé avec doigté et gants blancs, le sujet n’est pas non grata et elle en discute de manière posée, en savourant son poisson grillé. « Je m’étais dit, et je n’arrêtais pas de le déclarer : je ne veux pas en parler parce que c’est mon processus à moi. J’ai cru que les gens allaient penser que j’avais vraiment mieux mangé et fait beaucoup de sport. Mais ils se sont plutôt imaginé drogue, opération, cancer… » Elle admet aujourd’hui que c’était une erreur de répondre à Pénélope McQuade : « Aïe, ça me tente tellement pas de vous dire le pourquoi et le comment ! » Aïe, se sont dit un demi-million de téléspectateurs, il y a sûrement anguille sous roche… « J’apprends mon métier. » Et donner des entrevues en fait partie. « Je suis encore secrète, je t’en parle, mais je me garde quelque chose. Ça m’a pris deux ans pour perdre ce poids et retrouver celui que j’ai toujours eu. C’est ma vie privée, arrêtez de m’en parler, je veux juste faire de l’humour ! »

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Photo: Andréanne Gauthier

Kat face à elle-même

L’entrevue tire à sa fin. Le temps d’aller régler l’addition, je la laisse seule avec mon magnéto, pour qu’elle réfléchisse à voix haute et toute seule sur le thème : où se voit-elle dans 10 ans ? « Dans 10 ans, mon premier spectacle sera chose du passé et je vais donc avoir eu, je l’espère, un bébé, et je serai bien là-dedans. J’aimerais réussir à créer pour ma famille, pour mes enfants, un environnement aussi sain et aussi ouvert à l’autre que mes parents l’ont fait pour mes frères et moi. Je souhaite rester à l’endroit même où je suis en ce moment, continuer à m’enraciner. Les racines, c’est une affaire de ferme, ça. On n’arrête pas de me demander : vas-tu aller en France ou là, ou là ? Faut tout le temps partir, se promener partout. Moi, je veux rester, m’installer. Dans 10 ans, je ne sais pas si je vais faire un autre show d’humour, des films ou une business de poterie, mais je sais que ce sera dans le domaine de la création. C’est un choix que j’ai fait, c’est déjà réglé dans mon cerveau. J’aimerais peut-être aussi enseigner à l’École nationale de l’humour, un p’tit cours on the side. Et faire de la mise en scène. J’aimerais tout faire, et c’est ça qui est plate, car on a juste une vie, tsé. Pis dans 60 ans, quand je serai vraiment, vraiment vieille, mon rêve, ce serait de ne jamais prendre ma retraite, et de faire comme mon grand-père, arrêter de travailler et tout de suite après mourir. Mais ça, on verra, on ne peut pas tout planifier… »

Deux jeunes fans veulent savoir…

Alice et Clara, deux ados, aiment BEAUCOUP Katherine Levac. Et elles m’ont refilé trois questions à lui poser.

As-tu toujours voulu être humoriste ? Sinon, qu’aurais-tu fait ?

Ben non, j’ai jamais voulu être humoriste. Je ne suis pas une passionnée de l’humour, mais une passionnée de la communication. À 14 ans, j’écrivais beaucoup, je voulais devenir journaliste, sans savoir ce que c’était, et maintenant que je sais, je ne voudrais pas en être une. C’est trop dur ! À la fin de mon bac à l’Université d’Ottawa (lettres françaises et théâtre), je ne savais pas quoi faire et ça me faisait chier quand on me demandait : tu vas faire ta maîtrise ? J’étais perdue. Je le dis souvent aux jeunes : même si t’as pas toujours voulu faire quelque chose, ça ne veut pas dire que tu le veux moins. À l’École de l’humour, des étudiants rêvaient depuis l’adolescence d’avoir le parcours de Louis-José Houde. Je me disais que j’étais en train de voler le rêve de quelqu’un… Mais non, on ne vole le rêve de personne, on peut changer d’idée, on a du temps.

Est-ce que c’est difficile d’être une femme dans le milieu de l’humour ? Surtout avec ce que l’on a appris sur les agissements du plus grand patron de l’humour au Québec…

Je me considère comme chanceuse, j’ai toujours évolué dans des milieux de gars qui ont été très respectueux. Je ne pense pas que c’est plus ardu de faire sa place, c’est une question de personnalité. Ça l’est plus sur le plan personnel, parce que des modèles de femmes qui ont une famille, qui font des tournées et pour qui tout va bien, j’en ai zéro. Lise Dion a eu ses enfants avant de commencer sa carrière, Cathy Gauthier a dû arrêter pour avoir des bébés. Alors, mes aspirations personnelles ne fittent pas avec mes aspirations professionnelles. Et je trouve ça difficile. Je sens que j’aurai à choisir et ça me fait de la peine.

Les gens font beaucoup de commentaires sur ton apparence. En as-tu assez ? Nous, on t’a connue à tes débuts, alors que tu étais plus ronde, et on t’aimait comme tu étais. (Bien sûr, on t’aime encore !) [Émue] C’est-tu assez cute ! Bon, là ça va beaucoup mieux, les choses se sont calmées. Hier encore, une fille m’a écrit un mot : j’aimerais tellement ça, consulter une nutritionniste ! Si c’est le rêve de ta vie de maigrir, pourquoi tu demandes des conseils à une humoriste de la relève sur Facebook ? Parles-en à ton médecin. Toute cette histoire m’a apporté une sorte de responsabilité que je ne me sens pas capable d’assumer. Oui, je peux aider en ce qui concerne l’inspiration, mais pas au point de vue concret. Le concret,
c’est à toi de le trouver, à toi de prendre les rênes de ta vie.

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