Le déclin de l’autorité: pourquoi les parents doivent devenir adultes

Si quelqu’un décide dans les familles modernes démocratisées, c’est l’enfant.

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Young girl shouting to camera. (Stuart McClymont/Getty Images)

(Stuart McClymont/Getty Images)

« Chérie, pourrais-tu me faire une faveur ? Pourrais-tu prendre juste une petite bouchée de tes pois ? » Pour la plupart des gens, cet échange entre un père et sa fillette au restaurant semblerait normal, voire moderne : on invite l’enfant à coopérer sous forme de question, de façon à respecter son autonomie et à éviter une scène.

Témoin de la conversation, le DLeonard Sax, médecin de famille et psychologue renommé pour ses livres sur le développement de l’enfant, affirme qu’elle est caractéristique d’un grave problème : le déclin de l’autorité parentale, en partie responsable selon lui de l’embonpoint, de la surmédication, de l’anxiété, du manque d’estime de soi et de respect pour les autres chez les enfants.

Elle montre comment trop souvent les adultes donnent le contrôle aux enfants, parce qu’ils ont renoncé à faire preuve d’autorité et perdu confiance en eux-mêmes. Ils sont motivés par le désir de favoriser le développement de l’enfant de façon réfléchie et respectueuse. En théorie, leurs intentions sont bonnes et leurs efforts impressionnants : les parents d’aujourd’hui tentent de responsabiliser leurs enfants – ils veulent aussi les contenter et éviter les conflits. En réalité, ils risquent de perdre leur primauté sur leurs enfants.

La table de la salle à manger est l’épicentre. « Quand les parents commencent à céder le contrôle à leurs enfants, c’est l’alimentation qui change en premier », remarque le DSax dans The Collapse of Parenting : How We Hurt Our Kids When We Treat Them Like Grown-Ups. « Pas de dessert avant d’avoir mangé ton brocoli » est devenu « Trois bouchées de brocoli et ensuite le dessert, qu’en dis-tu ? » La commande s’est transformée en question, avec une promesse de récompense, ajoute-t-il. Le choix du repas exige de nos jours un sondage auprès des enfants pour savoir ce qu’ils acceptent de manger : poulet rôti et pommes de terre ou croquettes de poulet et frites. Leur choix est évident. Parfois, les parents renégocient : « Des frites de patates douces, qu’en dites-vous ? »

L’inconfortable prise en charge 

Aujourd’hui, les parents demandent plutôt que d’exiger. C’est naturel, selon Gordon Neufeld, éminent pédopsychologue de Vancouver cité dans un livre du Dr Sax. « D’instinct, nous savons que si nous les obligeons, nous rencontrerons une résistance. » Il est d’avis que cette approche est correcte pour des choix sans importance, comme la couleur d’un chandail. « Mais quand vous consultez vos enfants sur des questions fondamentales du rôle des parents comme l’alimentation, vous les placez en position de contrôle. » Ce qui déclenche une réaction psychologique innée chez eux : « Ils ne se sentent pas pris en charge et commencent à jouer le rôle alpha. »

Ainsi, si la fillette mange une bouchée de pois comme le lui demande son père, « elle se dira qu’elle lui a fait une faveur et qu’il lui en doit une en retour », mentionne le Dr Sax. Un changement de l’alimentation de l’enfant est souvent la première manifestation du déclin de l’autorité parentale, mais beaucoup d’autres problèmes découlent de cette confusion des rôles. Ce qui se passe aux repas n’est qu’un exemple de l’inconfort qu’ont les parents à assumer leur rôle de chef de famille, de personne en position d’autorité. D’adulte.

À la base de cet inconfort, il y a l’amour, bien sûr. Beaucoup de parents sont déterminés à ne pas élever leurs enfants comme ils l’ont été. « Je ne peux pas reproduire ce que j’ai connu dans mon enfance, ça ne semble pas être la bonne façon. Je ne veux pas crier, je ne veux pas donner la fessée », disent les parents à Andrea Nair, une psychothérapeute qui donne des cours sur l’éducation des enfants à London, en Ontario. « On voit une énorme différence entre notre génération et la précédente. Nous sommes loin de l’époque où l’on appelait son père “monsieur” et où l’on se levait de sa chaise en vitesse quand il rentrait à la maison. »

Et la transition n’a pas été facile. « Nous essayons de les guider dans la gestion de leurs émotions sans en avoir reçu la formation, estime Andrea Nair. C’est comme leur enseigner l’anglais pendant qu’on l’apprend soi-même. » La priorité des parents, c’est que leurs enfants se sentent entendus et respectés dès le plus jeune âge. Ils veulent être émotionnellement disponibles pour eux, de façon à ce qu’ils puissent exprimer leurs émotions. « On donne maintenant la permission aux enfants de piquer des crises pour qu’ils apprennent à gérer leurs émotions, assure Andrea Nair. On m’a déjà demandé si les enfants piquaient plus de crises maintenant qu’avant. On se le demande… »

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Les parents veulent aussi une maison démocratique où chaque membre a son mot à dire sur tout : jouer dehors, prendre le bain, organiser une fête, et ils valorisent la liberté de penser chez leurs enfants. L’obéissance stricte était autrefois louangée ; elle est aujourd’hui vue comme dépassée et peut-être dangereuse. On suppose qu’un enfant obéissant est de nature à se laisser faire, ce qu’aucun parent ne souhaite, surtout à l’heure où le phénomène de l’intimidation dépasse les limites de la cour d’école et se propage sur Internet.

D’autres influences plus générales modifient la dynamique parents-enfants. Au cours des 50 dernières années, la population s’est indignée des déséquilibres de pouvoir basés sur le sexe, l’origine, la religion et l’orientation sexuelle, et des gains historiques ont été réalisés. Même de grandes entreprises remplacent la gestion pyramidale par une structure organisationnelle sans hiérarchie. En Occident, où l’égalité entre tous est une valeur culturelle et un droit constitutionnel, les enfants apparaissent comme un autre groupe minoritaire que l’on doit reconnaître et auquel on doit accorder plus de pouvoir. « Donner du pouvoir semble vertueux de nos jours », affirme le Dr Sax. « Donner du pouvoir à tout le monde, pourquoi pas ? »

À qui le pouvoir?

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Cependant, nombre d’enfants détiennent déjà plus de pouvoir que leurs parents. C’est là le problème, d’après ceux qui étudient le développement des enfants. Une unité familiale fonctionnelle repose sur un ordre social que la société contemporaine travaille fort à démanteler : la hiérarchie. « Vous devez faire preuve de leadership pour inciter un enfant à vous faire confiance et à dépendre de vous », affirme Gordon Neufeld. « Si nous ne disposons pas d’un pouvoir suffisant, nous avons beaucoup de mal à exprimer nos exigences et à imposer des limites. Un parent doit toujours être considéré comme la personne de référence. Nous devons redonner les commandes aux parents. »

Sinon, les conséquences pourraient être nombreuses, à commencer par de mauvaises habitudes alimentaires pouvant entraîner de l’embonpoint ou de l’obésité. Comme le père de la fillette au restaurant, de nombreux parents n’arrivent pas à convaincre leurs enfants de manger les aliments sains. Que la malbouffe soit une récompense pour un examen réussi ou un but marqué n’aide en rien. Le message : ce qui est bon pour la santé, c’est pour les perdants. De plus, les collations sur demande, dans l’auto, au centre commercial, au cours d’une promenade, perturberaient le métabolisme et le rythme circadien des enfants, ainsi que leur équilibre hormonal. Que beaucoup de parents suivent leurs enfants avec l’équivalent d’une cantine partout où ils vont constitue une autre preuve de la volonté de combler les enfants, au sens propre comme au figuré. « Je ne veux pas qu’ils deviennent hypoglycémiques », a expliqué au Dr Sax une mère qui trimballait dans sa voiture un sac de collations pour un déplacement de 30 minutes.

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Contribuant aussi à l’extraordinaire gain de poids des enfants nord-américains au cours des dernières années, leur condition physique décline. Il y a même un terme médical pour nommer ce phénomène : le déconditionnement, euphémisme pour parler de mauvaise forme physique dans The Collapse of Parenting. Des enfants de 11 ou 12 ans se retrouvent dans le cabinet d’un cardiologue pour se plaindre de symptômes associés aux maladies cardiaques, comme une sensation de serrement à la poitrine et le souffle court. Certains hôpitaux des États-Unis ont créé des cliniques de cardiologie pédiatrique préventive.

Ironiquement, même si les enfants sont moins actifs que jamais, ils manquent aussi de repos. Le Dr Sax pose souvent aux étudiants la question : « Qu’aimez-vous faire dans vos temps libres, quand vous êtes seuls ? » La réponse la plus fréquente ces dernières années : dormir. Les enfants sont trop occupés par les devoirs et les activités parascolaires pour se coucher de bonne heure, et souvent le téléphone, l’ordinateur et les jeux vidéo les suivent au lit.

Cette fatigue chronique pourrait être associée à l’augmentation du nombre de diagnostics de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et de la prise de médicaments d’ordonnance chez les enfants. « La privation de sommeil imite presque à la perfection le TDAH », écrit le Dr Sax. D’après son expérience, le manque de sommeil est l’une des raisons pour lesquelles des enfants reçoivent un diagnostic de TDAH. En général, « il est maintenant plus facile d’obtenir un médicament prescrit par un médecin que d’être ferme avec un enfant et de le punir pour un mauvais comportement. » Stephen Camarata, professeur de sciences de la parole et de psychiatrie à l’Université Vanderbilt, à Nashville, le confirme : « Les parents disent que leur enfant n’arrive pas à faire un exercice donné, à être attentif, alors je dois déterminer quel est le problème de santé. » Un diagnostic peut donc masquer un manquement du parent ou un mauvais comportement de l’enfant. « On déplace le problème. »

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Dans son plus récent ouvrage, The Intuitive Parent : Why the Best Thing for Your Child Is You, Stephen Camarata s’inquiète que les parents en demandent trop à leurs enfants, et trop tôt. Il montre du doigt les livres, jouets et logiciels promettant une accélération de l’apprentissage. Comme les parents entendent que les enfants sont des éponges, ils les saturent d’exercices éducatifs. « Nous les traitons comme de petits disques durs, illustre Stephen Camarata, mais cette volonté de pousser les enfants au maximum de leurs capacités ne leur donne pas le temps de réfléchir et de résoudre des problèmes. En fait, ça mine leur confiance en eux et leur faculté de raisonner ou de penser. »

Les écoles aussi mettent davantage l’accent sur la réussite scolaire que sur la socialisation. Le DSax relate qu’il y a 30 ans, aux États-Unis, les enfants apprenaient à la maternelle et en première année des règles comme « ne pas prendre ce qui ne nous appartient pas », « ranger ses affaires », « partager ses choses » et « ne pas frapper les autres ». Mais quand, à la fin des années 1980, des pays ont dépassé les États-Unis dans les performances scolaires, les priorités sont devenues la littératie et la numératie. Au Canada aussi, ajoute Gordon Neufeld, « nous avons mis la culture de côté. Nous nous préoccupons beaucoup plus des performances. Les écoles seront toujours portées vers la quête de résultats. »

C’est en partie pourquoi une culture du manque de respect a émergé en Amérique du Nord. Au fur et à mesure que les adultes perdaient de leur influence sur les enfants, ce sont les autres enfants de leur âge qui en gagnaient. C’est l’un des thèmes du livre de Gordon Neufeld, Hold On to Your Kids : Why Parents Need to Matter More Than Peers, coécrit avec le Dr Gabor Maté. Les jeunes enfants « ne sont pas des êtres rationnels », affirme-t-il. Une part de leur développement consiste à tester les limites; les enfants ne peuvent pas compter les uns sur les autres pour se responsabiliser – et ne devraient pas avoir à le faire.

« Les enfants ne viennent pas au monde avec les notions de bien et de mal », explique le Dr Sax. Des études longitudinales montrent que les enfants qu’on laisse distinguer seuls le bien du mal risquent davantage d’avoir des problèmes plus tard. « À la fin de la vingtaine, ils sont plus sujets à l’anxiété ou à la dépression, ont plus de mal à trouver un emploi bien rémunéré, sont en moins bonne santé et sont plus susceptibles d’être alcooliques ou toxicomanes. Nous savons maintenant que les enfants de parents autoritaires ont de meilleures perspectives d’avenir, et l’effet est plus important que l’origine, les revenus familiaux ou le quotient intellectuel. »

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Les parents doivent devenir adultes

Compte tenu de si grands enjeux, le retour de l’autorité parentale semble impératif. Mais les parents ont d’abord un obstacle psychologique à surmonter, selon Andrea Nair : « comment à la fois décider avec fermeté et respecter l’enfant ». Une partie du défi, c’est que les parents ne veulent pas échouer – à simultanément favoriser le développement de l’enfant et prendre les décisions – ni que leur enfant échoue sur les plans personnel, scolaire et social. Ces inquiétudes s’alimentent entre elles dans l’esprit des parents et poussent ces derniers à remettre en question leur façon de s’adresser aux enfants et leurs décisions à propos de l’alimentation, des activités ou de la discipline.

C’est d’autant plus vrai chez le nombre croissant de parents qui attendent d’être « prêts » avant d’avoir des enfants : emploi stable, grande maison et partenaire de longue date. « Ils retardent jusqu’au moment où ils pourront faire un sans-faute », remarque Bria Shantz, une Vancouvéroise de 35 ans et mère de deux enfants. « La pression est donc encore plus forte. Ils veulent être des parents parfaits. » Bria Shantz est la fille de Gordon Neufeld et fait appel à lui pour obtenir des conseils et des confirmations. Que la fille d’un pédopsychologue renommé puisse parfois céder à l’insécurité parentale en dit long. « Il y a une petite panique. On veut tout faire correctement, ajoute-t-elle. Rien ne vous prépare à vouloir autant que tout se passe bien. »

Par conséquent, aussitôt que les parents apprennent qu’ils attendent un enfant, ils partent en quête de livres pour tout savoir sur le fabuleux petit chaos qui entrera dans leur vie. La collection s’enrichit à chaque étape de la vie de l’enfant. Ils s’abonnent à des infolettres et téléchargent des applications sur leur téléphone intelligent, dont certaines vous alertent chaque fois qu’une étape dans la vie de l’enfant devrait être franchie. Après la naissance, les parents surveillent la progression de l’enfant, indicateur de leur réussite. Pour chaque professionnel consulté par téléphone ou en personne, ils interrogent aussi le sage Google. Ce qui n’aide presque jamais.

Aucune inquiétude de parents n’est trop inusitée pour qu’il n’existe pas de forum sur la question. Bria Shantz est membre de l’un d’eux, qui concerne les porte-bébés, car elle hésite entre l’écharpe et l’ajustable avec anneaux pour son bébé de neuf mois. « C’est bizarre. On lit les commentaires et on se sent coupable parce que les parents emmènent leur bébé partout, font plein de choses. » Pourtant, Bria n’arrive pas à se désinscrire, même si elle en a l’intention. Et elle ne sait toujours pas quel porte-bébé choisir.

Ce tiraillement – entre le désir de s’intéresser à ce que font les autres parents et le refus du jeu des comparaisons – est typique de cette génération, pour le meilleur et pour le pire. Katie Hurley, psychothérapeute à Los Angeles et auteure de The Happy Kid Handbook: How to Raise Joyful Children in a Stressful World, affirme que « nous sommes conditionnés à nous remettre en question, à sans cesse chercher de l’information pour nous assurer que ce que l’on fait est bien. Pour cette raison, les parents sont dans un état d’impuissance acquise. »

Que faire ? La réponse est si simple qu’elle peut sembler insatisfaisante. D’abord, selon Katie Hurley, aucun parent ne sait ce qu’il fait quand il sort de l’hôpital avec le bébé. Chacun apprend par essais et erreurs, à chaque étape et avec chaque enfant. C’est aussi vrai aujourd’hui que de tout temps, et ceux qui l’acceptent s’inquiéteront moins et se culpabiliseront moins. Andrea Nair ajoute que les parents doivent « mieux tolérer ce qui ne se passe pas à merveille ». Leur façon de réagir à leurs propres erreurs, colères, pertes de patience ou mauvaises décisions sera plus déterminante pour l’enfant que leur comportement dans les bons moments. « On ne profite pas de ces occasions d’apprendre, ajoute-t-elle. C’est pourtant ainsi qu’on gagne en confiance. »

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Le Dr Sax consacre une partie substantielle de son livre à l’importance pour les parents d’adopter les comportements qu’ils souhaitent voir leur enfant reproduire. En priorité, être humble et consciencieux, ce qui aide l’enfant à développer son estime de soi sans réagir comme si tout lui était dû. À cette fin, il encourage les parents à renforcer la relation entre eux afin d’éviter de satisfaire leur besoin d’affection en essayant de combler l’enfant. Pour sa part, Gordon Neufeld insiste pour que les parents veillent à ce que l’entourage de l’enfant – proches, voisins, éducatrices – ne remette pas en question leur autorité, mais au contraire les seconde quand ils en ont besoin.

Et tôt ou tard, ils en auront besoin. En particulier quand les enfants se conduisent mal, « les parents se sentent frustrés et parfois démunis », observe Gordon Neufeld. Dans ces moments, il recommande aux parents de rassurer leurs enfants quant à leur indéfectible affection. « Quand les parents comprennent qu’ils sont la meilleure ressource pour leur enfant, ils gagnent en maturité. » Ils apprennent par la même occasion à se faire confiance pour décider de ce qui est bon ou non pour leurs enfants et s’y tenir – une preuve d’amour qu’exige leur rôle. Ils deviennent ainsi les grandes personnes dont leurs enfants ont besoin.

 La version originale de cet article est parue sur le site macleans.ca.

 

 

 

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