Le problème avec le boule-o-thon

Lettre à Zoé Zebra, l’actrice porno.

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Lea-et-Louise-hires

Chère Zoé Zebra,

J’ai cru que c’était une blague quand j’ai lu le titre de la nouvelle qui te concernait. Il était question d’un boule-o-thon pour financer une augmentation mammaire.

Toi, l’actrice porno de 22 ans, tu souhaites avoir des plus gros seins. Pour ce faire, quoi de mieux qu’une campagne de financement? Tu auras des relations sexuelles avec 25 hommes lors d’une soirée à Gatineau afin de payer ta chirurgie esthétique. Des implants mammaires, ça coûte cher. L’événement sera filmé et fera l’objet d’un film porno dont tu seras la vedette.

Ma fille, pauvre, pauvre, pauvre fille. À quoi as-tu pensé?

As-tu pensé un peu à ta dignité dans toute cette histoire? La dignité est le respect que l’on porte à quelqu’un ou quelque chose. Je ne suis pas dans ta peau ni dans ton corps, mais j’ai un peu de peine à te voir t’exhiber de la sorte. Au fait, toi, t’aimes-tu?

Dans une société libérale où le relativisme moral prime, on dirait bien qu’il est difficile d’amener une critique d’un phénomène de société sans se faire traiter de puritain. Or, il est tout à fait opportun de se questionner sur la légitimité du bien-fondé d’un tel geste. Au nom de certaines valeurs qui font consensus, l’égalité des sexes par exemple, je m’interroge. Ça te dit quelque chose? Tu vois, dans le monde dans lequel nous vivons, des femmes se sont battues pendant des années pour parvenir à se faire respecter pour ce que nous sommes, pas juste pour notre petit cul.  Zoé Zebra, tu n’es peut-être pas consciente de l’avancée gagnée par nos grands-mères pour parvenir à une société plutôt égalitaire sur le plan juridique.

Quand tu organises ton boule-o-thon, tu me fais croire que tout reste à reconstruire.

La femme est conditionnée à plaire et séduire les gars depuis l’enfance. C’est ce qu’on nous enseigne dès les premiers balbutiements de vie. La fille est belle, le mec est fort. Puis, la fille devient objet de séduction. À ton âge, à notre âge, on nous valorise ainsi.

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Il y a des extrêmes comme toi. Je pèse mes mots. Et je ne tombe pas dans le slut shaming. Non. N’importe quel être humain qui se donnerait en spectacle de la sorte me ferait pitié. C’est fou comme tu es prête à tout pour te faire aimer. Pourquoi vivre exclusivement dans le regard des hommes?

Tu dis, ma chère, que les féministes comme moi sont jalouses. Jalouses de quoi? On a du chagrin de voir une jeune femme se ridiculiser sur la place publique. Est-ce vraiment ça le girl power?

Avec l’émancipation sexuelle qui a eu lieu dans les années 70, on assiste aujourd’hui au retour de la femme-objet, objet de désirs et de prétendus fantasmes masculins. On croyait avoir gagné, mais on a perdu.

Si c’était seulement cela. Mais, non. Ton boule-o-thon financera l’achat d’une paire de boules. Et tu as 22 ans. Que feras-tu quand tu auras 50 ans? 60 ans? 70 ans? Quand les hommes ne te regarderont plus de la même façon. Quand la première raison de ton existence, faire bander les hommes, ne sera plus?

As-tu déjà pensé lire des livres? Jouer dehors? T’intéresser à ce qui se passe dans le monde? Tiens, à la seconde où l’on se parle, il y a probablement deux ou trois filles de ton âge qui sont mortes, bombardées à Gaza. Y avais-tu pensé à ça, Zoé?

La vie n’est pas un film porno.

Que diras-tu à ta progéniture qui voudra faire 25 fellations devant un grand public gloussant de malaise?

Je ne sais pas trop quoi te dire. Je ne te connais pas. Mais, tu me rends triste. Je suis triste pour toi, pour moi, pour nous. Et je me dis que malgré tes airs de femme assurée, tu dois être très, très, très triste toi aussi et seule.

Appelle-moi si tu veux qu’on parle.

P. S. Et tu diras au tarla qui finance l’événement de m’appeler. J’aurais aussi une lettre à lui remettre.

Léa

Léa Clermont-Dion. Photo par Maude Chauvin.

Léa Clermont-Dion. Photo par Maude Chauvin.

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