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Les jeunes féministes: Naïma Hamrouni

« On doit valoriser notre parole », dit Naïma Hamrouni, 33 ans, professeure associée au Département de science politique de l’Université Laval et chercheuse en philosophie féministe.

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Photo: Marjorie Guindon

Naïma Hamrouni ne fait pas de tapage. C’est une personne discrète aux gestes doux dont les yeux de velours trahissent une sensibilité extrême. Accorder des entrevues, se mettre de l’avant, ce n’est vraiment pas son truc – la journaliste a été avertie avant même la première question. N’empêche que, sur des pattes de colombe, elle opère de petites révolutions.

Déjà, il faut avoir du front tout le tour de la tête pour enseigner la philosophie à l’université quand on est une fille. C’est l’une des professions qui en comptent le moins en leurs rangs, et, en général, la culture des départements n’est pas très ouverte aux dames. Alors quand, en plus, la dame en question refuse de se conformer au standard du maître dominant l’auditorium pendant trois heures et que ses thèmes de recherche sont résolument féministes…

C’est que, pour Naïma, se battre pour accéder à égalité aux mêmes institutions que les hommes, ça ne suffit pas. « Une fois qu’on a obtenu ce poste de professeure, ou toute autre fonction traditionnellement masculine, on subit encore la pression de vivre selon les normes érigées par et pour eux, explique-t-elle tout en donnant le sein à sa petite qui rechigne. Travailler de longues heures, s’exprimer avec éloquence dans un style argumenté, mettre le poing sur la table… En essayant d’imiter les hommes, on méprise tout ce qui est associé au féminin, et on perpétue le statu quo. »

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Ses classes se déroulent donc à sa manière. D’abord, ce n’est pas tout le temps la professeure qui parle : une partie de ses cours est consacrée à la discussion, et les étudiants doivent préparer une intervention, selon la formule qui leur convient. Lue, pas lue, avec ou sans PowerPoint – à la limite, ça pourrait même être un télégramme chanté. Pour autant que tous participent. « Les études montrent que, lorsque la majorité est constituée d’hommes blancs, les femmes et les personnes issues de minorités ethniques hésitent à s’exprimer. Et quand elles le font, c’est avec moins d’assurance. Je veux que les étudiants se rendent compte des rapports de pouvoir qui s’installent entre eux, et que les filles apprennent à prendre la parole. Qu’elles accordent de la valeur à ce qu’elles pensent et à ce qu’elles vivent plutôt que de se discréditer, comme on leur enseigne à le faire. »

Naïma n’est pas au-dessus de tout ça. Pour elle aussi, gagner en confiance est une lutte quotidienne. À la fois parce qu’elle est femme et parce qu’elle appartient à une « minorité visible ». Dans le petit village où cette fille d’immigrant tunisien a grandi, près de Trois-Rivières, une seule main suffisait à compter les gens de couleur, et les moqueries dont elle et ses sœurs ont fait l’objet lui ont laissé des bleus au cœur. « Ça a bousculé l’image positive que je me faisais de moi-même. Mais, en même temps, ça m’a éveillée très tôt aux inégalités. »

Son « radar à injustices » s’est mis à fonctionner à plein régime quand elle a commencé l’université en philo. D’abord, elle a été heurtée par le fait que ses profs, presque tous des hommes, présentaient les grands penseurs occidentaux (tous des hommes aussi !) sans jamais critiquer leurs propos misogynes.

Des exemples ? Le philosophe Aristote affirmait que les femmes sont moins qu’humaines, Emmanuel Kant disait qu’elles ne sont pas des êtres autonomes, Jean-Jacques Rousseau soutenait que leur rôle était de servir les hommes et de faire des bébés… « Et on nous exposait ça comme étant la vérité avec un grand V ! »

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Plus tard, en étudiant le mouvement féministe, elle a aussi été choquée de constater que les combats et les idées des Blanches éduquées étaient priorisés au détriment des voix des autres femmes. Prenons la lutte pour le droit à l’avortement, dans les années 1970-1980. « Ça a généré tout un débat, alors qu’au même moment, des autochtones étaient stérilisées de force au Canada. Cet enjeu, qui relevait pourtant aussi du droit des individus de disposer de leurs capacités reproductives, a été complètement balayé sous le tapis. » Autre exemple : la question du plafond de verre en emploi. « Les revendications de celles qui veulent accéder comme les hommes aux plus hauts échelons des entreprises occultent la réalité des immigrantes qu’elles embauchent comme nounous ou femmes de ménage à des salaires parfois dérisoires… »

Même si c’est exigeant et que ça l’oblige souvent à remettre ses propres positions en question, Naïma s’applique, autant dans ses cours que dans ses activités de chercheuse, à accorder de l’espace à tous les points de vue. Ceux des Noires, des musulmanes, des autochtones, des lesbiennes…

« La société a tout à gagner à s’opposer en même temps aux multiples visages de la discrimination. Et ce n’est pas irréaliste : ces derniers temps, plusieurs causes se sont côtoyées dans les médias. La culture du viol à travers l’affaire Ghomeshi, la défense des droits autochtones derrière le mouvement Idle No More, le racisme systémique envers les Noirs avec Black Lives Matter… C’est en s’alliant qu’on pourra vraiment transformer les institutions qui entretiennent l’oppression des minorités. »

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Mes influences

« L’écrivaine britannique Virginia Woolf, pour sa critique élégamment grinçante de nos institutions sociales qui privilégient les hommes ; Simone de Beauvoir, pour l’immense liberté qu’elle s’est accordée dans sa vie de femme, écrivaine, penseuse et amoureuse ; les féministes Iris Young et Angela Davis, dont la force des mots et le militantisme montrent à quel point la lutte des femmes est indissociable des luttes contre toutes les formes d’oppression. »

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