Maison Flora Tristan: une lueur d’espoir

Réfugiées à la Maison Flora Tristan, des femmes issues du monde entier pansent leurs blessures et apprennent leur nouveau rôle de chef de famille.

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Photo: Louise Savoie

Moulée dans un legging crème et un t-shirt corail, Sonia* était jusqu’à récemment drapée de noir de la tête aux pieds. Depuis qu’elle vit à la Maison Flora Tristan, à Montréal, cette Algérienne de 22 ans s’est métamorphosée. « Mon mari m’obligeait à porter le jilbab, mais c’est fini tout ça ! » assure-t-elle en secouant ses cheveux bouclés. Sonia a réussi à fuir ce conjoint violent, deux fois plus âgé qu’elle, qui avait confisqué son passeport et les séquestrait, elle et son bébé, dans leur appartement du centre-ville.

Œil au beurre noir, bleus sur les bras et les cuisses… les traces de coups ont disparu. À l’abri dans la maison d’hébergement nichée dans une rue paisible de l’arrondissement du Sud-Ouest, Sonia reprend sa vie en main. « Mon fils est à la garderie, je suis des cours de francisation, j’aurai bientôt un logement HLM et je compte redevenir coiffeuse », dit-elle, moitié en arabe, moitié en français, tandis que Sarah Meziti, intervenante mère-enfants originaire du même pays, lui sert d’interprète. Malgré l’horreur de son histoire, la jeune femme affiche une humeur aussi gaie que décidée. « La joie, c’est ici qu’elle m’est revenue ! »

Les rires fusent d’ailleurs souvent dans cet immeuble moderne de trois étages sans charme, mais accueillant. Spécialisée dans l’accueil des femmes immigrantes victimes de violence conjugale, la Maison Flora Tristan ouvre aussi sa porte aux Québécoises lorsque des places sont disponibles. L’endroit est une vraie tour de Babel : arabe, créole, roumain, swahili, espagnol… Ensemble, les intervenantes – formées en travail social, psychologie ou sexologie, et souvent issues des communautés ethnoculturelles – parlent 14 langues. Elles s’occupent de problèmes qu’on ne traite pas ailleurs : mariage forcé, absence de réseau social, papiers d’immigration, etc.

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Du réconfort pour toutes

Ce midi, dans la cuisine collective, c’est le français qui réunit tout le monde. Une quinzaine de femmes et d’enfants en journée pédagogique sont attablés devant des pizzas géantes. L’ambiance est aussi joyeuse que dans un club de vacances. Forte en gueule, Florence fait pouffer son coin de table avec des anecdotes salées sur son ex, aujourd’hui en prison. Cette Montréalaise de 48 ans en a vu de toutes les couleurs – la fine cicatrice striant sa paupière et sa joue droites en témoigne. Sa voisine, Aldegonde, 32 ans, rit de bon cœur. Débarquée du Congo il y a un peu plus d’un an, elle a été jetée à la rue par son mari après quelques mois au Québec. « Parler de nos problèmes, ça fait du bien ! On réalise que d’autres ont vécu des histoires semblables et on s’encourage », dit-elle.

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Photo: Louise Savoie

Leur pizza engloutie, Alice et Emma, 10 ans et 6 ans, s’esquivent vers le sofa usé pour se faire des tresses. Peu intéressé par cette activité, Thomas, 5 ans, le petit frère d’Alice, s’attaque à un dessin. Après les avoir observés depuis sa chaise haute, Fatou, 15 mois, insiste pour descendre et part explorer la pièce, un toutou délavé sous le bras. « Elle connaît déjà tout le monde », se réjouit sa maman, Chantal, 30 ans, en la couvant du regard. Arrivée il y a deux semaines, cette Camerounaise semble aussi à l’aise que sa petite. Après avoir mis le café en route, elle débarrasse la table avec Aldegonde. Très élégantes, les deux Africaines arborent des pagnes éblouissants. Rapportés de leurs pays natals, ils comptent parmi leurs rares effets personnels.

Soudain, l’air se charge d’électricité. En furie, Nathalie déboule dans la cuisine.

« L’écœurant, il plaidera pas coupable ! » lâche-t-elle, tremblante de rage, les yeux pleins d’eau. Retour brutal à la réalité. Aldegonde et Florence s’approchent d’elle, prêtes à l’écouter. Cette Québécoise de 40 ans vient de recevoir un appel de l’enquêteur chargé de son dossier. Son ex-conjoint, emprisonné en raison des blessures qu’il lui a infligées, refuse de reconnaître les faits, même s’il a failli la tuer. Côtes fracturées, doigt cassé, dents brisées… les marques sont aussi flagrantes que les tatouages qui dépassent de son t-shirt. « Le mien est pareil : tout est de ma faute… Laisse-toi pas faire ! » l’exhorte Florence.

Le groupe parvient à apaiser Nathalie, qui finit par attraper une pointe de pizza froide et boire un grand Coke en rigolant avec les autres.

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Se refaire une vie

Si des amitiés se nouent et durent au-delà du séjour, cohabiter avec des femmes qu’on n’a pas choisies, parfois de cultures diamétralement opposées, n’est pas facile. « La personnalité, la façon de cuisiner ou d’élever les enfants, les valeurs, le partage des tâches… tout peut être sujet à frictions », dit Chloé Deraiche, directrice générale, une brune cordiale et énergique.

Dans sa chambre aux murs pistache, Chantal pleure à chaudes larmes, tandis que Fatou dort à poings fermés dans son lit à barreaux. Dès qu’elle a rejoint son mari au Québec avec leur fille, elle a enduré les brimades de ce dernier, un Camerounais de 39 ans. Un calvaire de cinq mois. Le mariage ayant été arrangé par leurs familles alors que l’homme étudiait au Québec, Chantal n’avait jamais vécu avec lui. « J’ai compris qui il était en arrivant, dit-elle de sa voix douce. Il m’interdisait de sortir et partait chaque matin avec la clé, me laissant sans téléphone, sans Internet, rien… »

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Photo: Louise Savoie

« La séquestration à domicile est une réalité quotidienne pour un grand nombre d’immigrantes », confirme Sandrine Inecta, coordonnatrice clinique. Certains conjoints enferment leur épouse avec sa belle-mère, chargée de respecter les ordres de son fils. D’autres barricadent portes et fenêtres et y placent des repères pour vérifier qu’elles n’ont pas été ouvertes en leur absence.

Au début, Chantal a enduré sans broncher. Ni elle ni Fatou ne mettaient le nez dehors. « On n’avait même pas de poussette ! » Puis l’argent a manqué, la bourse d’études de son mari ne suffisant pas à les faire vivre. « J’avais honte d’en parler à ma famille : chez nous, on t’inculque toute petite que la femme doit garder les secrets de son ménage. » Mais un jour, enceinte d’un deuxième enfant et affamée, elle ose se plaindre à son conjoint. « On s’est disputés et les voisins ont appelé la police. »

À la demande de son père, enfin mis au courant, la jeune femme décline un rendez-vous avec une travailleuse sociale. Là encore une question de coutume. « Dans mon pays, on doit régler nos problèmes en privé, pas avec des étrangers. » Elle est aussi contrainte de laisser une seconde chance à son mari, sous peine de se voir retirer le soutien familial. « Ce genre de pression n’est pas rare, observe Sandrine Inecta. Le père, un oncle ou un médiateur reconnu par la communauté vient ensuite juger de l’amélioration de la situation, faute de laquelle la femme sera autorisée à partir. »

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C’est ce qui s’est passé. Aujourd’hui enceinte de cinq mois, Chantal ignore de quoi sera fait son avenir. « Une chose est sûre : je ne retournerai plus avec mon mari ! » Mais ce n’est pas le cas de toutes. Pour des raisons financières ou de papiers d’immigration, beaucoup rentrent au bercail. Et y font quelques allers et retours avant de quitter leur foyer pour de bon. « Nous les aidons autant que possible à établir leurs conditions de retour et à développer des stratégies de défense si la violence recommence », dit Sandrine Inecta.

Vers l’indépendance

L’ambition de la Maison Flora Tristan est de rendre les résidentes autonomes. « L’idée n’est pas de tout faire à leur place, mais de les accompagner », souligne Chloé Deraiche, qui a insufflé cette dynamique à l’établissement dès son arrivée à la fin de 2014. Ateliers collectifs, analyse des besoins, plan d’intervention personnalisé… tout est fait pour qu’à la fin de leur séjour les femmes puissent s’organiser seules, aller à l’école, trouver un emploi. Un défi de taille pour ces immigrantes qui choisissent pour la plupart de rester au Québec. « Elles se retrouvent chefs de famille après avoir été encadrées toute leur vie par leurs parents, puis par leur conjoint. »

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Photo: Louise Savoie

Rentrer au pays natal n’est guère une option. Dans plusieurs cultures, les divorcées sont stigmatisées, tant par leur famille que par la société. « Elles risquent de perdre la garde de leurs enfants et craignent de nuire à la réputation de leurs sœurs », dit Chloé Deraiche. Certaines résidentes de la Maison ont déjà été ramenées de force au pays par leur mari, qui les a quittées une fois sur place. « Informées grâce à des forums de discussion sur Internet, elles sont arrivées à se rendre au consulat canadien, à récupérer leurs papiers puis à revenir à Montréal. »

Des cris de joie s’élèvent de la petite salle de jeux. Ravigotée par sa sieste, Fatou y a rejoint Alice, Thomas et Emma qui échafaudent une tour avec des cubes de cons­truction. Depuis son bureau vitré, une ­intervenante veille. Dans le salon et coin télé situé en face, Mélanie, la mère d’Alice et Thomas, une Québécoise de 37 ans, profite de ce répit devant un soap d’après-midi. Aldegonde, elle, cogne des clous, allongée sur le sofa. « Avant d’arriver ici, j’avais perdu le sommeil. Je me rattrape ! »

Entre-temps, le soleil est revenu. Nathalie passe la tête dans le salon : « Ça vous tente d’aller faire une marche ? » Aldegonde accepte d’emblée, elle dormira plus tard. Idem pour Chantal, qui possède enfin une poussette, donnée par la Maison. Sa première balade « en liberté » dans Montréal remonte à quelques jours. « Les filles m’ont amenée faire un tour dans le quartier, au parc et à la friperie. Moi qui ne sortais jamais, j’y prends goût ! » Un pas à la fois vers une nouvelle vie.

La Maison Flora Tristan

Sur les 109 maisons d’hébergement que compte le Québec, c’est la seule offrant, sous le même toit, un asile d’urgence (9 chambres) et de transition (9 logements). Fondée en 1987, elle accueille chaque année une centaine de femmes et autant d’enfants, la plupart nouvellement arrivés au Québec. Des services multilingues y sont fournis (ateliers, suivi individuel, activités pour découvrir Montréal…). Pour faire un don ou du bénévolat : maisonfloratristan.com

* Les prénoms des résidentes et de leurs enfants ont été changés afin de respecter leur anonymat.

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