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Les jeunes féministes : Maïtée Labrecque-Saganash

« Je veux donner une voix aux autochtones », affirme Maïtée Labrecque-Saganash, 21 ans, étudiante en science politique à l’UQÀM, militante et poète.

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C’est tout nouveau, et encore fragile. Mais pour la première fois, d’aussi loin qu’elle se souvienne, Maïtée Labrecque-Saganash se trouve belle, et peut dire qu’elle est heureuse. Ses grands yeux bruns s’emplissent de larmes et sa voix tremble sous le coup de l’émotion. « Ça peut-tu être ça, la vie, ou je suis en train de rêver ? Ce n’est tellement pas une habitude pour nous, autochtones, de nous sentir bien. »

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Photo: Marjorie Guindon

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Ce bonheur chèrement acquis, elle a envie que toutes ses sœurs des Premières Nations y goûtent. Qu’elles comprennent que c’est possible. Alors, entre deux cours de science politique à l’UQÀM, elle rend visite aux communautés pour leur insuffler de l’espoir, expose la réalité autochtone dans sa chronique du journal Métro, fait partie du mouvement Faut qu’on se parle, et s’implique au sein des organismes Idle No More, Montréal Autochtone et Fondation Paroles de femmes.

Ses nuits sont trop courtes. Et la pression de devoir incarner un « success-story amérindien » lui pèse parfois, comme elle a pesé à son père, le député néodémocrate Romeo Saganash. Premier Cri diplômé en droit au Canada, il a notamment été un acteur essentiel de la Paix des Braves, l’entente historique signée en 2002 entre le gouvernement du Québec et le Grand Conseil des Cris. « Mais c’est correct, parce que ça permet aux autochtones de s’identifier à un modèle positif. Je veux donner une voix aux filles de Kuujjuaq, de Timiskaming, de Waswanipi. Je suis tannée de les
voir malheureuses, tannée qu’on ne les traite pas en êtres humains. »

Maïtée a connu le racisme qui fait germer la haine de soi, insidieusement. À Boischatel, une petite ville près de Québec où elle a grandi, il ne faisait pas bon être la seule autochtone de sa classe. « C’était l’enfer. On me traitait de squaw, de kawish, on riait de ma couleur de peau, de ma pilosité. On a même été battus, ma sœur, mon frère et moi. J’étais comme un petit animal effrayé dans la cour d’école. » Elle a fini par avoir honte d’être à moitié crie. « Tout comme mon père était gêné de ce qu’il était. Je pense qu’il se sentait mal de nous avoir faits autochtones. »

Adolescente, elle a pris les grands moyens pour anesthésier sa tristesse abyssale. « À une époque, je buvais une caisse de douze par jour. Sans compter la coke, le pot, l’ecstasy. » Elle a aussi connu plusieurs fois l’horreur du viol, à l’instar de la majorité des femmes autochtones de son entourage. Ces souffrances, s’ajoutant à des problèmes de santé mentale, l’ont menée à la tentative de suicide, il y a un an et demi.

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Elle en parle publiquement pour briser le silence de ses aïeux, à la suite du génocide culturel orchestré par le gouvernement fédéral à partir de 1876. Comme 150 000 petits autochtones à travers le pays, le père, les oncles et les tantes de Maïtée ont été arrachés à leurs parents et placés dans des pensionnats, dont la mission avouée était de « tuer l’Indien au cœur de l’enfant ». Les évangéliser et les assimiler, quoi. Beaucoup ont été battus, humiliés, agressés sexuellement. Et subissent encore les contrecoups de ces actes de barbarie.

« Mon père a réagi en se refermant complètement. Je voyais bien qu’il avait mal, mais il ne nous disait pas pourquoi. Et ça, c’est très difficile. Notre génération veut en finir avec ce cycle de violences – on a envie de se définir autrement que par les traumatismes de nos parents. On dénonce les injustices et le racisme en notre nom, mais aussi pour eux, pour ceux qui ne parlent pas. »

Parmi les combats qui lui tiennent le plus à cœur, il y a celui d’apprendre aux jeunes autochtones que la sexualité peut être belle et bonne. Et que le consentement, c’est non négociable. « Dur de développer des relations saines et un rapport positif à son corps quand les seuls exemples qu’on a, c’est une cousine qui s’est fait violer, des parents victimes de maltraitance dans les pensionnats… »

Mais cela se surmonte – elle en est la preuve. Dans son cas, les illustrations de l’artiste Annie Pootoogook, morte tragiquement à l’automne, lui ont été d’un grand secours. Ses dessins représentant des Inuites nues l’ont aidée à se réconcilier avec sa féminité.

Elle attribue aussi sa guérison au fait d’assumer désormais son identité autochtone. Un processus de décolonisation de l’âme amorcé pendant son hospitalisation après sa tentative de suicide. Sur les réseaux sociaux, elle se présente d’abord comme une « enfant d’Eeyou Istchee », territoire cri dans le nord du Québec où elle passait ses étés, petite. Elle s’est inscrite à des cours de cri, raffine ses techniques de chasse et rêve de retrouver pour de bon la vallée de la Broadback, à Waswanipi. Avec ses huards, ses épinettes odorantes et ses routes de gravier poussiéreuses.

« Je souhaite aux filles de se laisser bercer par leur territoire, de recouvrer la fierté d’être ce qu’elles sont. Si je peux en aider une seule à y parvenir, je n’aurai pas fait tout ça pour rien. »

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Mes influences
« Ma mère, Élaine, est mon modèle de résilience. C’est une femme très forte qui nous a éduqués seule, mon frère, ma sœur et moi, en plus de gérer une pourvoirie avec mon grand-père dans la vallée de la Broadback. Elle s’est imposé d’énormes sacrifices pour nous. Pendant toutes ces années où je ne m’aimais pas, elle n’a cessé de me soutenir, même quand je lui faisais du mal. Aujourd’hui, je suis fière de lui dire que je me trouve belle. Je lui dois beaucoup. »

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