Nos hommes ont besoin d’aide

Une majorité de Québécois croient qu’il n’y a pas assez de services offerts aux hommes vivant de la détresse psychologique. Et ils voient juste si on se fie aux experts qui dénoncent le manque de ressources.

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Un homme désespéré, au bout du rouleau, en crise, frappé de panique ou sur le point de commettre un geste de folie n’a quasi nulle part où aller au Québec. S’il devient violent, là, on saura le diriger : il existe 33 organismes pour conjoints violents dans la province. Et s’il commet un homicide, on sait aussi où l’envoyer : en prison. Mais avant d’en arriver à ces extrêmes, rarissimes sont les planches de salut.

« Pourtant, le malheur n’est pas réservé à un sexe. Il y a aussi des hommes qui souffrent ! » lance Gilles Rondeau, professeur à l’École de service social de l’Université de Montréal. Chez l’homme, le désarroi, la tristesse profonde et le malheur peuvent rapidement s’exprimer par la colère, l’agressivité, voire la violence. C’est tout simplement génétique, explique Yvon Dallaire, psychologue en thérapie conjugale et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. D’où l’importance de faire de la prévention, d’aider les hommes en détresse avant que la mauvaise passe qu’ils traversent puisse dégénérer.

« Il faut prendre conscience des différences génétiques entre le comportement des hommes et celui des femmes », répète Yvon Dallaire. Les deux sexes ne vivent pas la souffrance de la même façon et, contrairement aux femmes, les hommes ne demandent pas d’aide. Ils s’enferment dans le silence. « Quand on élève des garçons, on ne leur apprend pas à appeler à l’aide, on juge que c’est un signe de faiblesse. Un homme doit en tout temps être responsable, et compter sur ses propres ressources », dit le psychologue.

« Si une femme pleure, on sait quoi faire avec elle. Mais avec un homme… on est pris au dépourvu », croit aussi Geneviève Landry, directrice générale de L’Entraide, un des rares organismes au Québec auxquels un homme peut faire appel s’il se sent au bord du gouffre. Depuis 1993, en Montérégie, L’Entraide offre des services à deux types de clientèle : les hommes au comportement violent et ceux qui, à la suite d’une rupture éprouvante par exemple, vivent de la détresse psychologique. « Les organismes qui n’aident que les hommes en détresse n’obtiennent aucun financement gouvernemental. Ils ne peuvent pas survivre », lâche Geneviève Landry. L’Entraide, en accueillant également les hommes violents, réussit à subsister avec un maigre 140 000 $ par année.

Au total, les organismes voués à la cause des hommes violents se partagent des subventions de quelque cinq millions de dollars. « On dirait que lorsque les mots violent ou violence font partie du nom de l’organisme, ce dernier a plus de chances de recevoir des fonds », avance Lise Bilodeau, présidente-fondatrice de l’Action des nouvelles conjointes et nouveaux conjoints du Québec (ANCQ). Le professeur Gilles Rondeau fait le même constat : « Très peu d’organismes communautaires travaillent directement pour les hommes, avec les hommes. Ceux qui sont subventionnés traitent de violence chez les hommes ou de violence conjugale. »

Pourtant, nos hommes ont manifestement besoin d’aide. Au Québec, le nombre de suicides est effarant : 2,7 hommes en moyenne se sont enlevé la vie, chaque jour, en 2005, selon l’Institut de la statistique du Québec. La violence retournée contre soi-même est révélatrice : « Les hommes qui ont fait une tentative de suicide sont plus susceptibles que d’autres de tuer leur conjointe ou leurs enfants », dit Joël Bertomeu, réalisateur de L’amour qui tue.


 

L’amour qui tue sera diffusé le 9 décembre, à 19 h, sur Canal Vie.

En proie au désespoir, des hommes vont frapper à la porte de L’Entraide. « On voit de plus en plus d’hommes vivant une rupture difficile, souffrant de dépression, entretenant des idées suicidaires, explique sa directrice, Geneviève Landry. Notre équipe est petite et la liste d’attente, épouvantablement longue. Avant de pouvoir se joindre à un groupe de thérapie, un homme doit patienter de quatre à huit mois. » Un délai beaucoup trop long pour quelqu’un qui souffre. « Le gars a le temps de faire une rechute, de retomber dans la violence (avec, parfois, une issue dramatique) ou carrément de changer d’idée. Quand on le recontacte, il dit : “ Je suis guéri… ” 

L’homme en détresse essaie parfois de se tourner vers les CLSC, mais eux aussi manquent cruellement de ressources. En 2003, des 142 CLSC du territoire québécois, seulement cinq avaient des programmes destinés à la clientèle masculine, selon Robert Cormier, directeur général du Carrefour d’hommes en changement (CHOC). « Notre réseau de services sociaux n’est pas du tout orienté vers les hommes. Leur réalité et leurs besoins sont occultés. » Excédé, il déplore l’image que la société – et les médias – fait des hommes québécois. « Ils sont peints comme des agresseurs, des prédateurs, des violeurs, des meurtriers. » Conséquence : « Le Québec dispose de ressources quand il s’agit de violence conjugale, de programmes de réhabilitation pour les abuseurs, mais il n’existe pas de service de prévention. »

Autre problème : on manque de thérapeutes masculins spécialement formés pour aider les hommes, estime Gilles Rondeau. « Ce sont surtout des femmes qui occupent ces emplois, ce qui ne cause pas de problème en soi, sauf quand l’objet de la thérapie est justement… les femmes, dit-il. Dans les professions liées à la psychologie, à la criminologie, à la psychoéducation, au travail social, aux services de garderie, on ne compte que 10 % d’hommes environ. Il en faut davantage. Ça prend des politiques pour encourager les garçons à les choisir. Il y a un déséquilibre. »

Déséquilibre. Ce mot sera répété par les différentes personnes interrogées par Châtelaine. Plusieurs reprochent au gouvernement d’en faire beaucoup pour les femmes, et trop peu pour les hommes.

C’est vrai que les femmes se battent pour l’égalité depuis des décennies. Vrai aussi que la grande majorité des victimes de violence, d’abus et d’agressions sont des femmes. Pour leur venir en aide, 300 points de service pour femmes violentées existent aux quatre coins du Québec. Et pour les hommes violents ? Une trentaine. « Dans la réalité, la violence, c’est une escalade entre deux personnes, elle implique deux personnes. On a donc besoin d’aide pour les deux… » laisse tomber le psychologue Yvon Dallaire.

Les subventions versées aux organismes d’entraide pour les femmes, incluant les centres de femmes, les maisons d’hébergement et les centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), se chiffreraient à plus de cinquante millions de dollars. En comparaison, la somme de cinq millions de dollars destinée aux centres pour hommes semble anémique. Cela dit, Gilles Rondeau ne croit pas que la solution se résume à réclamer autant d’argent pour les hommes. « Les femmes ont obtenu de longue lutte ce qu’elles ont actuellement. Elles se sont battues pour l’égalité. Mais on dirait que notre société a été tellement préoccupée par ce rattrapage qu’on a oublié les hommes en difficulté dans le processus. » Pourtant, si on donnait aux hommes ce dont ils ont besoin, les femmes et les enfants y gagneraient aussi.

Y a-t-il une volonté politique d’accorder plus de ressources aux hommes ? Oui, assure Michel Lavallée, coordonnateur du dossier de la santé et du bien-être des hommes au ministère de la Santé et des Services sociaux. Les choses changent peu à peu. « Nous menons des études pour cerner les besoins. Notre constat, c’est qu’il faut une utilisation optimale des ressources déjà existantes. Ensuite, on évaluera ce qu’il faut ajouter. »

Plusieurs intervenants contactés par Châtelaine croient que les hommes sont victimes de boycottage quand vient le temps de leur accorder de l’aide. « Certains regroupements et associations féministes forment un lobby [communément appelé le groupe des 13] qui veut maintenir l’hostilité entre les hommes et les femmes au Québec, croit Robert Cormier du CHOC. Ce lobby est l’éminence grise de la défense des femmes et il semble exercer beaucoup d’influence au ministère de la Santé et des Services sociaux. »

Réplique de Michel Lavallée : « C’est sûr qu’il y a des groupes féministes plus radicaux. Certains groupes de femmes ont des craintes et se méfient. Mais dans les faits, le Ministère travaille à répondre aux besoins de la population en général, femmes et hommes. »

D’ailleurs, des ressources pour les hommes, il y en a déjà, rappelle Michel Lavallée. Le réseau d’aide en matière de violence conjugale est solide partout, soutient-il. Les médecins sont mieux formés en prévention du suicide. Dans tout le réseau de la santé, on répond de mieux en mieux à la clientèle masculine. Michel Lavallée ajoute qu’une campagne de prévention des comportements violents, lancée l’hiver dernier, a été soutenue financièrement par le gouvernement. « Mais pour joindre les hommes, ce n’est pas toujours ce qui est le plus efficace, dit-il. C’est pourquoi on a développé un réseau de sentinelles dans les milieux de travail où il y a une forte proportion d’hommes. Ce sont des gens formés pour répondre à leurs besoins particuliers. »

L’optimisme de Michel Lavallée, du Ministère, et le vent de changement dont il parle laissent sceptiques les experts interrogés. Les progrès, ils ne les constatent guère sur le terrain. « J’ai récemment reçu une belle lettre du sous-ministre adjoint Denis Lalumière affirmant qu’il soutient la cause, dit, cynique, Gilles Rondeau de l’Université de Montréal. Mais, grosso modo, le portrait ne change pas vraiment. »

Un rapport « tabletté » ?
En juin 2002, Gilles Rondeau, professeur à l’École de service social de l’Université de Montréal, est mandaté par le ministère de la Santé et des Services sociaux pour produire un rapport sur la situation des hommes au Québec. Avec neuf experts, il met sur pied le Comité de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes. Un an et demi d’études, de consultations et de cueillettes de données plus tard, le Comité présente un rapport de 49 pages, Les hommes : s’ouvrir à leurs réalités et répondre à leurs besoins, remis au Ministère le 7 janvier 2004. « C’était le tout premier rapport sur la santé des hommes », dit Robert Cormier, directeur général du Carrefour d’hommes en changement (CHOC) et expert dudit comité de travail.

Les conclusions du Comité, en gros : partout au Québec, les hommes ont besoin de services pour prévenir les crises ; les intervenants de première ligne doivent être mieux formés ; le nombre d’organismes d’aide est insuffisant et ceux qui existent doivent être mieux financés ; les hommes sont victimes de préjugés auxquels des campagnes de sensibilisation doivent s’attaquer.

Le rapport a-t-il reçu toute l’attention requise ? « Il n’y a pas eu de lancement officiel, se rappelle Gilles Rondeau. Le ministre de la Santé – Philippe Couillard à l’époque – n’a pas fait de déclaration, il n’a pas pris position. » Robert Cormier ajoute : « Pas de conférence de presse, pas de tournée provinciale, rien. »

Des 16 recommandations du rapport, aucune n’a été appliquée. « Je n’ai rien vu de concret ressortir de ce rapport-là », affirme Geneviève Landry. Bref, selon plusieurs, le document a été « tabletté ». Michel Lavallée, responsable du dossier hommes au Ministère, s’insurge : « Tabletté ? Pas du tout ! Il est à la base de tous mes travaux. »

Gilles Rondeau, le « père » du rapport, veut rester optimiste. « Ça avance à pas de tortue. Il va falloir que la pression soit plus forte pour que les choses changent plus vite. Mais en parler, c’est déjà bien… »

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