Pourquoi cette hésitation à élire une présidente ?

Nous avons demandé à Pascale Navarro, journaliste, auteure, et essayiste féministe, de nous livrer les réflexions que lui inspire cette étonnante campagne présidentielle américaine qui entre dans sa dernière ligne droite.

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Quelques heures avant le dernier débat de cette pénible présidentielle américaine, j’ai relu de nombreux articles et chroniques sur Hillary Clinton, et je suis encore sous le choc. Comme toutes les femmes, ou presque, je crois que je me suis habituée à lire la haine à petites doses, mais en me livrant à cet exercice, j’en ai pris plein la figure. Sidérant de constater 840le flot d’injures et de haine auquel Hillary Clinton doit faire face depuis presque 30 ans.  Dans son numéro d’octobre, le magazine The Atlantic publiait  un article troublant, « Fear of a Female President », qui analysait les réactions à sa candidature. Lors d’une convention républicaine, des slogans affichaient des formules lapidaires sur la candidate démocrate : « Enfermez-la », pouvait-on lire sur des affiches, et d’autres insultes à caractère scatologique et pornographique.

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Si, depuis la parution de mes livres sur les femmes et la politique (Femmes et pouvoir, les changements nécessaires, Leméac, 2015; Les femmes en politique changent-elles le monde, Boréal, 2010)  j’essaie d’encourager mes consoeurs à se présenter, parler et s’exposer, je perçois vivement à quel point la tâche est titanesque et pourquoi tant d’entre elles hésitent. Parmi les obstacles expliquant leur résistance à faire le saut en politique, l’exposition de soi-même figure certainement en haut de la liste. Que ce soit aux États-Unis, au Canada, en France ou en Australie, nous savons que notre féminité est attaquable : nos mimiques, nos rides, nos vêtements, notre silhouette, etc.  Plusieurs commentateurs, humoristes, chroniqueurs s’en donnent à cœur joie, et déblatèrent depuis longtemps sur le physique et l’âge de Hillary (l’animateur radio Alex Jones : « She looks like she’s got, I’m sorry, Down syndrome whenever she’s out there with the balloons falling, like she’s a three-year old with a lobotomy. »  (« On dirait qu’elle a, pardonnez-moi,  le syndrome de Down, quand elle est là, avec tous ces ballons qui tombent du plafond, on dirait une enfant de trois ans après une lobotomie », Media Matters.) S’ajoute à cette charge qu’elle supporte courageusement, la toile de fond d’une campagne faite de violence sexuelle, en paroles et en actes, contre les femmes : au dernier débat télévisé, Donald Trump lance en guise d’argument qu’il souhaite faire boucler Hillary Clinton, après avoir attaqué une autre rivale lors de l’investiture républicaine: « ‘“Look at that face, Would anyone vote for that? » déclarait-il . (Regardez-moi ce visage; qui voudrait voter pour ça ?)

 

Photo: Patrick Semansky/AP

Hillary Clinton et Donald Trump lors du débat télévisé, le 9 octobre dernier. Photo: Patrick Semansky/AP

Ce qui arrive en ce moment à Hillary risque de faire reculer encore plus d’Américaines qui auraient aspiré à un engagement politique. Sans compter que les frasques de son adversaire semblent avoir libéré la parole d’hommes blancs en colère (angry white males), républicains, qui ne veulent rien savoir d’une femme comme présidente, après avoir « enduré » pendant 8 années un leader afro-américain. Trop c’est trop,  déclare le président de la National Rifle Association, Wayne LaPierre, au journaliste du magazine SalonI have to tell you, eight years of one demographically symbolic president is enough», 28 septembre 2016). (Il faut que je vous dise :  huit ans d’un président démographiquement symbolique, c’est bien suffisant.)

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Ces républicains ont donc opposé à la candidate démocrate ce qu’il y a de pire : une caricature d’homme, aux comportements misogynes, racistes, et un intimidateur de première. Il réunit tout ce que les hommes en colère aiment. Mais, surtout, il projette l’assurance de sa propre domination masculine, comme si c’était l’essence de sa légitimité. Le patriarcat dans toute sa laideur. Que ce symbole soit complètement creux, dépassé et remis en question par beaucoup de femmes et d’hommes, cela ne paraît pas effleurer les partisans du chef républicain. Ce qui compte pour eux :  remettre les choses à leur place, l’argent dans leur portefeuille et leur femme à portée de main. Certains commencent toutefois à réaliser que leur vedette n’est peut-être pas à la hauteur de leurs attentes…

Photo:Andrew Harnik, AP

Photo: Andrew Harnik, AP

Hillary Clinton traîne des casseroles, elle dont la feuille de route politique compte plusieurs « fautes », mais n’est-ce pas le cas de beaucoup de politiciens ? Pourquoi donc faudrait-il qu’elle soit parfaite? Parce qu’elle est une femme, évidemment. Dans Hating Hillary, un texte publié dans le New York Magazine en 1993, le chroniqueur Michael Kelly la décrivait comme quelqu’un de rigide, de moralisatrice et un brin illuminée. Depuis 25 ans, cette politicienne américaine cristallise la détestation des femmes politiques, qui a cours un peu partout (voir le site de femmes parlementaires françaises qui ont décidé de dénoncer : chaircollaboratrice.com). Son pire crime? Ce n’est pas d’avoir utilisé son compte personnel pour recevoir des courriels officiels, ni le scandale financier de Whitewater, ni la gestion de la représentation diplomatique à Benghazi (Libye). Non, selon moi son pire travers est simplement de prétendre au pouvoir dans un poste hautement symbolique. La « présidence américaine », c’est le signal fort envoyé au reste du monde que le pays est entre bonnes mains, demeurant la puissance économique et politique qui a fait sa réputation internationale. Et avec ce symbole de pouvoir suprême, viennent une autorité et une légitimité que les femmes, encore aujourd’hui, ne peuvent se voir attribuer.

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J’admire Hillary parce qu’elle se mesure à un énorme tabou patriarcal. Mais plus encore parce qu’elle le fait en bataillant contre un homme qui ne mérite même pas d’être sur le podium avec elle. Un homme qui ne la considère aucunement, elle qui, à ses yeux, n’a aucune légitimité.  C’est selon moi la pire insulte faite à une femme et par ricochet, à nous toutes.

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Photo.Pascale.NavarroPascale Navarro vient tout juste de se voir décerner un Prix du gouverneur général en commémoration de
l’Affaire «personne». Cette marque de reconnaissance est remise chaque année à des Canadiennes oeuvrant à l’avancement de l’égalité entre les sexes. Elle a été créée en 1979 en l’honneur des cinq Canadiennes (Emily Murphy, Henrietta Muir Edwards, Louise McKinney, Irene Parlby et Nellie McClung) qui, en 1929, ont obtenu la reconnaissance des femmes comme « personnes » à part entière au Canada. Pascale Navarro recevra son prix (en compagnie de cinq autres lauréates) le 15 novembre prochain, lors d’une cérémonie tenue à Winnipeg.

La traduction d’un de ses ouvrages paraîssait au début du mois d’octobre, Women and Power: The Case for Parity (Linda Leith Publishing, 2016) 

Cover.Pascale.Navarro

 

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