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Pourquoi les femmes ont-elles peur de parler de sexe?

Internet, cinéma, télé, pub, mode: le sexe est partout. Mais il manque souvent quelque chose, non? La voix des femmes peut-être? Au moins, ça change.

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Le discours ambiant est impitoyable. Il faut être sensuelle, mais pas vulgaire. Libérée, sans jamais avorter. Porter des enfants, puis retrouver au plus vite sa ligne. Allaiter, mais pas trop longtemps ni en public. Et, bien sûr, veiller à conserver un canal vaginal étroit.

« On en a assez ! dit la sexologue Marie-Christine Pinel, cofondatrice d’Unisexéducation, une plateforme d’éducation sexuelle en ligne. Jusque dans les années 1960, c’est le clergé qui dictait comment vivre notre sexualité. Aujourd’hui, la pub, les médias, la porno véhiculent des messages violents envers nous, notamment par la dictature du corps parfait et de la performance… »

A shocked trendy girl with wind blowing her hair back alongside copyspace

Photo: PeopleImages/Getty Images

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La voix des femmes, et pas seulement celle de quelques activistes et intellectuelles, s’élève maintenant sur la place publique. Elles revendiquent leur droit d’être bien dans leur peau et d’avoir une vie sexuelle épanouie.

« On a du pain sur la planche, constate la journaliste Lili Boisvert, animatrice de l’émission documentaire et ludique Sexplora (Ici Explora). La révolution sexuelle, tant vantée depuis les années 1960, n’est pas du tout achevée. »

Prendre sa place

Mélanie Couture, 40 ans, était sexologue quand elle a compris qu’elle aurait plus d’impact sur une scène que dans un bureau de consultation. Elle est donc devenue humoriste et auteure. On lui doit le roman 21 amants – Sans remords ni regrets (Recto-Verso), ainsi qu’un populaire numéro dans lequel elle décrit ce qui se passe dans l’esprit d’une femme quand « elle a une tête entre les jambes ». Pour se délester de la honte judéo-­chrétienne qu’on porte encore, pas le choix, selon elle, de transformer le discours dominant en une conversation franche et ouverte, et de rejeter un à un chacun des propos violents proférés à notre égard. « On est tannées de se sentir coupables ! lance-t-elle. Notre corps et notre sexualité n’appartiennent qu’à nous. On va le répéter jusqu’à ce qu’on sente qu’on arrive enfin à contrer le discours négatif dont on est victimes depuis toujours. »

Le besoin d’aborder la question sexuelle de façon simple et rationnelle est ce qui a amené Lili Boisvert, 31 ans, à animer Sexplora, qui examine sans détour de multiples facettes de celle-ci telles que le fétichisme et la masturbation. « J’étais agacée par la façon dont le sexe était traité, dit-elle. Soit on en parlait d’une façon très théorique, presque médicale, soit on tombait dans le registre “insolite”. Je ne trouvais rien qui l’approchait avec de simples faits, comme on parle d’économie ou de politique. »

C’est aussi cette constatation qui a poussé l’écrivaine Marie Gray, 53 ans, à se mettre à l’écriture, il y a plus de 20 ans. « J’avais envie d’une littérature où la sexualité pourrait être agréable, joyeuse, exubérante, dit-elle. Mais je n’en trouvais pas. » Les héroïnes de Rougir (Guy Saint-Jean Éditeur), sa ­populaire – et souvent rigolote – série de recueils de nouvelles érotiques, sont en pleine possession de leurs moyens. Elle signe aussi Oseras-tu ?, une collection destinée aux adoslescents.

Petit à petit, l’œuvre des pionnières comme elles a eu un impact. Et la relève est là. Pour Sarah-Maude Beauchesne, 26 ans – auteure des romans jeunesse Cœur de slush et Lèche-vitrines (Éditions Hurtubise) et du blogue « soft-sexu » Les fourchettes –, écrire sur le sexe allait de soi. « Quand j’ai commencé ces chroniques il y a six ans, je découvrais encore ma propre sexualité et je l’ai juste abordée sans gêne, un peu naïvement. Par simple désir d’authenticité, en fait. » La réponse a été positive. « J’ai vite été suivie par des milliers de personnes, surtout des filles, dit-elle. J’ai la chance d’avoir un lectorat ouvert et respectueux. »

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Une question d’éducation

S’il y a là de quoi être enthousiaste, il demeure que, même chez nous en 2017, les femmes ne sont pas encore libres de parler de sexualité. Lili Boisvert en sait quelque chose. À la suite de la diffusion de la première saison de Sexplora, l’an dernier, elle a été harcelée sur les réseaux sociaux. « Certains hommes pensent que si je parle de sexe c’est que je suis une nymphomane qui cherche à les exciter. Je réalise que les adultes aussi ont beaucoup manqué d’éducation sexuelle ! »

L’éducation est le nerf de la guerre. Marie Gray et Sarah-Maude Beauchesne ont choisi de s’y attaquer en optant pour la prévention et en s’adressant aux adultes comme au jeune public. « C’est en voyant mon fils grandir que j’ai voulu écrire à propos de la sexualité des ados, se souvient Marie Gray. C’est notre responsabilité à nous, parents, de faire l’éducation sexuelle de nos enfants. Mais comme tous ne se sentent pas toujours outillés pour le faire, j’ai voulu les aider à démarrer la conversation. »

« J’ai envie de dire aux jeunes que le sexe, ça peut être vraiment beau ! dit Sarah-Maude Beauchesne. Je sais que mes livres aident parents et enfants à en parler. Rien ne me fait plus plaisir que de recevoir le courriel d’un papa qui me dit que mes romans lui ont permis de comprendre ce que vivait sa fille adolescente. »

L’humoriste Mélanie Couture, pour qui un orgasme c’est « comme la fête dans tes fesses », abonde dans le même sens. « Sur scène comme dans mes écrits, je cherche à faire vivre une émotion positive. Parce que je sais bien que c’est dans ces dispositions que le cerveau retient le mieux les informations ! »

De telles démarches portent leurs fruits, croit la sexologue Marie-Christine Pinel. À force de voir des femmes empoigner un même porte-voix, nous en venons, consciemment ou non, à nous affirmer davantage nous aussi. Même les propos qui semblent choquants sont essentiels au débat, puisqu’ils nous incitent à assumer notre sexualité, à définir nos limites et à les nommer.

« Oui, ça va prendre du temps, conclut Lili Boisvert. Mais on va y arriver ! »

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