Qui sont les jeunes féministes?

Elles ont compris que le sexisme, et même la haine des femmes se porte encore très bien, merci. Voici comment ces jeunes féministes s’y attaquent.

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Photo: Marion Ellisalde

« Si vous entendez le mot “féministe”, vous pensez à qui, à quoi ?

– Mmm ?

– Euh…

– Bof…

– Me semble qu’il y en a une, là… Simone de Beauvoir, qu’elle s’appelle ? »

C’était il y a six ans à peine, dans une classe typique d’Élisabeth Mercier. Elle donnait alors le cours Médias, sexe et genre à l’Université de Montréal (UdeM). Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que ses étudiantes avaient une notion brumeuse de ce que les anglos ont surnommé le F Word.

« Aujourd’hui, elles arrivent avec le fameux t-shirt “Je parle féministe”, connaissent les enjeux qui touchent les femmes ici comme ailleurs dans le monde et militent parfois depuis le cégep », observe la sociologue, à présent professeure adjointe à l’Université Laval.

Naïma Hamrouni, sa collègue au Département de science politique, n’en revient pas encore de la foule de jeunes femmes venues assister l’an dernier au lancement d’un recueil de textes savants qu’elle a codirigé, Le sujet du féminisme est-il blanc ? « On se serait cru à un show rock ! On a dû refuser des gens à la porte. Sur la page Facebook de l’événement, 5 000 personnes ont manifesté leur souhait d’y prendre part ! »

« Regain », « réenchantement », « momentum », tout le monde s’accorde sur le fait que le mouvement féministe est plus populaire qu’il ne l’a été depuis au moins 20 ans. Et pas que chez nous – dans le reste du Canada et aux États-Unis aussi. En 2014, le prestigieux magazine américain Time a même inclus le terme feminist dans sa liste de mots à bannir pour cause de pu-capable-de-l’entendre, aux côtés de kale et de influencer – la rédaction s’en est excusée par la suite.

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Les militantes n’avaient pourtant pas raccroché leurs patins. Au contraire, elles n’ont jamais cessé de se désâmer pour améliorer le sort des femmes, aussi bien dans le milieu communautaire, universitaire que politique. Mais elles avaient du plomb dans l’aile. « Il y a eu un gros backlash dans les années 1990, après la tuerie à Polytechnique Montréal, explique Élisabeth Mercier. L’idée que les féministes étaient allées trop loin dans leurs revendications avait réussi à pénétrer les esprits. À part peut-être celle de Lise Payette, leurs voix se faisaient rares dans les médias. »

Puis, il y a eu le Printemps érable et ses carrés rouges en 2012. Et boum ! Les inscriptions aux programmes en études féministes ont jusqu’à triplé dans certains établissements. À l’Université de Montréal, où cette option n’avait jamais été offerte, on a même dû concocter une toute nouvelle mineure en féminisme, genres et sexualités cet automne, sous la pression des étudiantes.

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Photo: Marie Lamarre

Assez, c’est assez

Et ce n’est pas que la faute à Beyoncé. Certes, la vedette a frappé l’imaginaire collectif il y a trois ans au MTV Video Music Awards, lorsqu’elle a interprété sa chanson ***Flawless devant un fond de scène où s’inscrivait en lettres géantes le mot feminist. D’autres stars ont aussi fait leur profession de foi dans les dernières années – Miley Cyrus, Emma Watson, Taylor Swift, pour en citer quelques-unes. Et ça a sans doute contribué à revamper le mouvement, à lui donner un emballage glamour attirant, constatent les spécialistes consultées. Mais le retour en force du girl power est surtout le fruit d’une série de ballounes dégonflées.

« On ne se lève pas un matin en se disant : “Ah, tiens, je suis féministe”, affirme Mélissa Blais, chargée de cours à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQÀM. Ça part toujours d’expériences personnelles qui réveillent le besoin de mettre des mots sur des injustices ressenties. »

Voir sa mère sur les rotules, croulant sous les responsabilités familiales et professionnelles, par exemple. Subir les gestes déplacés des clients du bar où on bosse le week-end. Avoir la peur au ventre en rentrant seule le soir en métro. Vivre avec la honte de son corps imparfait. Avoir l’impression diffuse de ne pas jouir tout à fait des mêmes chances ni des mêmes libertés que son chum, son frère, son collègue.

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Pour Stéphanie Pitre, 23 ans, le déclic s’est produit alors qu’elle travaillait l’été dans des entreprises minières de la Côte-Nord. Elle s’est rendu compte de l’énorme fossé salarial entre les sexes – d’un côté, la job ultra payante de monsieur à ArcelorMittal, de l’autre, le revenu modeste de madame au CLSC ou à l’école. Or, la vie coûte cher dans les régions dominées par le secteur primaire,
ce qui fait qu’une femme seule est condamnée à vivre plus pauvrement. « Et quand elle devient mère de famille, il n’est pas rare qu’elle sacrifie sa carrière et laisse son chum devenir seul pourvoyeur. C’est que les places en garderie ne courent pas les rues et qu’elles ne sont pas données. Dans tous les cas, cela désavantage les femmes sur le plan économique, bien qu’elles soient souvent plus scolarisées que les hommes. »

Ce constat a suffisamment indigné Stéphanie Pitre pour qu’elle s’inscrive au microprogramme en études du genre à l’Université Laval. Elle s’intéresse à l’équité salariale, en particulier dans le cadre du Plan Nord. Et plus elle en apprend, moins elle est de bonne humeur. « Avant, je me prononçais avec prudence, je nuançais… “je ne suis pas féministe, mais…” Aujourd’hui, j’assume totalement ! »

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Photo: Natalie Topa

Alerte générale

Si les filles dénoncent le sexisme avec plus de vigueur en ce moment, c’est sans doute parce que l’époque s’y prête, observe Denyse Baillargeon, professeure d’histoire à l’UdeM. « Le féminisme s’est toujours renforcé dans des périodes de grands bouleversements sociaux, alors que d’autres groupes revendiquaient aussi. »

Au 19e siècle, par exemple, la bataille des Américaines pour obtenir le droit de vote s’est organisée en même temps que celles contre l’esclavage et le commerce de l’alcool. Même chose dans les années 1960, où la ferveur féministe a fleuri au milieu d’un paquet de mouvements contestataires sur la planète, comme les grèves étudiantes de Mai 68 et la montée du Front de libération du Québec.

Quant à la mobilisation actuelle des féministes, elle se prépare depuis le Sommet des Amériques de Québec en 2001, selon plusieurs. C’est à partir de là qu’a commencé à s’affirmer la révolte contre la corruption des gouvernements, la soif de profits des entreprises, la destruction de la planète. Ça a culminé chez nous avec Occupons Montréal, en 2011, puis avec le mouvement des casseroles l’année suivante.

Or, le fait de se battre pour diverses causes incite souvent les femmes à réfléchir à leur propre oppression. « Elles remarquent en plus que les gars ne les écoutent pas au sein des groupes militants, observe Denyse Baillargeon. Elles sont les bienvenues quand il faut préparer le café, les sandwichs et les pancartes. Mais à l’heure de discuter stratégies, on ne veut pas les entendre. C’est là qu’elles claquent la porte pour former leurs propres regroupements. »

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Féminisme 3.0

La sociologue Mélissa Blais le confirme – elle-même a vécu ce scénario il y a 15 ans, au moment où elle participait aux luttes altermondialistes. Et rien n’a vraiment changé, lui assurent ses étudiantes activistes. Sinon qu’à ce mépris s’ajoute maintenant celui qu’elles essuient en ligne, notamment sur les réseaux sociaux. Le mépris, mais aussi une violence à donner froid dans le dos.

Un exemple ? Cet automne, lorsque Marie Hélène Poitras et Léa Clermont-Dion ont fait paraître Les superbes – un ouvrage dans lequel elles présentent des Québécoises qui réussissent, comme Fabienne Larouche et Cœur de pirate –, un individu réputé pour ses propos malveillants a publié sur Twitter : « Wow malade ! De l’au-delà, Marc Lépine [celui-là même qui a tué 14 femmes à Polytechnique Montréal en 1989] a mis à jour sa fameuse liste #lol. » Aussi, plus tôt cette année, la célèbre féministe américaine Jessica Valenti a annoncé qu’elle quittait les réseaux sociaux, où elle était très active, à la suite de menaces de mort et de viol à l’endroit de sa fille de cinq ans.

Le web a permis à ceux qui haïssent les femmes de se faire entendre plus fort, analyse Mélissa Blais. Si bien que le cyber-harcèlement est le pain quasi quotidien de celles qui sautent dans l’espace public. « Ça en a convaincu pas mal que la lutte pour l’égalité des sexes était encore nécessaire. Certaines avaient vécu à l’abri du sexisme, au sein de milieux familiaux et sociaux ouverts, jusqu’à ce qu’elles soient confrontées à des commentaires machistes et hargneux dans le monde virtuel. C’est un choc pour elles, et c’est souvent là que naît leur intérêt pour le féminisme. »

En même temps, Internet est un indispensable allié pour ces jeunes femmes en quête de réponses. Car il foisonne de communautés virtuelles, plateformes de publication et webzines à vocation féministe (dont Françoise Stéréo, Filles Missiles, Caresses magiques et jesuisfeministe.com). « Tout ça constitue une sorte d’école en ligne, gratuite et accessible à toutes, résume Véronica Gomes, qui s’est intéressée au phénomène dans le cadre de son mémoire de maîtrise à l’UQÀM. Les filles y partagent de l’information, affûtent leur pensée critique, apprennent à s’exprimer, à défendre leurs idées. »

De nouvelles tactiques pour se mobiliser s’y déploient. Les campagnes de mots-clics pour dénoncer la culture du viol en sont un exemple, tout comme le mouvement des SlutWalk, né à Toronto en 2011 quand un policier a suggéré aux femmes d’éviter de « s’habiller comme des salopes » pour se protéger du viol. « Le bouche à oreille numérique a fait que l’histoire s’est répandue, relate
Élisabeth Mercier. Des étudiantes canadiennes ont organisé un rassemblement baptisé “Marche des salopes”, puis d’autres pays ont repris le concept, entre autres en Amérique latine et en Inde. Grâce au web, la solidarité féministe est désormais sans frontières. »

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Photo: Caroline Blair

Féminin pluriel

Cet accès au monde entier en un clic a sans doute aussi contribué à conscientiser les jeunes femmes à la diversité des réalités (et des misères !) des autres.

Leur sensibilité frappe Caroline Roy-Blais, modératrice du blogue jesuisfeministe.com. Créé en 2008 pour sortir la nouvelle génération de féministes francophones de l’isolement, le site diffuse les écrits de « correspondantes » de partout au Québec. « Beaucoup se préoccupent des discriminations qui ne les touchent pas nécessairement, mais qui affectent les immigrantes ou les personnes trans, par exemple. Elles comprennent les privilèges dont elles jouissent à titre de membres de la majorité. »

Car, en effet, l’oppression subie par les femmes dans ce monde mené par les hommes n’est pas la même selon qu’on s’appelle Geneviève ou Fatima, qu’on porte le voile ou non, qu’on soit riche ou pauvre, pétante de santé ou handicapée.

Prenons une politicienne noire. « Non seulement elle doit se conformer aux standards masculins qui prévalent dans ce milieu, mais elle ressent en plus la pression de lisser ses cheveux et de porter des bijoux qui ne trahissent pas son ethnicité, explique la philosophe Naïma Hamrouni. Il faut être attentive à l’expérience de cette personne quand on discute des difficultés des femmes à accéder au pouvoir. Le racisme qu’on lui inflige n’est pas moins grave que le sexisme dont elle pâtit. »

Les féministes d’avant avaient tendance à gommer ces différences pour prioriser les questions touchant à l’égalité des sexes, estiment certaines des expertes consultées.

C’est que, pour faire des gains, il leur paraissait impératif de miser d’abord sur des revendications communes à toutes les femmes, tel le droit à la contraception, précise l’historienne Denyse Baillargeon. « Ces luttes étaient portées par des Blanches éduquées des classes moyennes, et elles ont peut-être été moins sensibles aux besoins des immigrantes, des Noires, des lesbiennes. Mais, à ce moment-là, il était sans doute préférable, sur le plan stratégique, de réclamer des choses au nom de toutes pour éviter que les divisions soient exploitées par le pouvoir patriarcal. »

Cette décision n’a tout de même pas plu à certaines, par exemple au sein des minorités sexuelles ou des communautés noires ou autochtones de la province. Si bien que ces dernières ont formé des associations autonomes, comme Femmes autochtones du Québec, afin de mieux servir leurs intérêts. Aujourd’hui, ces groupes bien organisés forcent les jeunes féministes québécoises à s’ouvrir à la diversité des enjeux et à réfléchir avec eux aux combats à mener. Notamment face à la pauvreté, à la violence sexuelle et à l’accès au marché du travail.

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Un sport dangereux

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Photo: Natalie Topa

Cette sororité renouvelée est d’autant plus précieuse que l’anti-féminisme prend du galon, lui aussi. Le courant est davantage souterrain qu’à l’époque où l’on emprisonnait les suffragettes et qu’on les gavait de force pour arrêter leur grève de la faim, mais il n’en est pas moins présent, souligne la sociologue féministe Mélissa Blais. Elle-même en a fait les frais au cours des dernières années. « Deux fois j’ai reçu des menaces de mort. Ça m’oblige à la plus grande prudence – mes coordonnées sont confidentielles et mon compte Facebook est sécurisé au maximum. »

Si elles n’ont pas vécu des situations aussi extrêmes, les jeunes militantes Jenna Rose, Manon Fabre et Éléonore Schreiber, toutes trois étudiantes à l’Institut Simone de Beauvoir, trouvent que l’étiquette « féministe » est quand même lourde à porter.

« C’est une manière très efficace de faire le tri entre les gens qui en valent la peine ou non, raconte Éléonore, 25 ans. Certains font exprès de tenir des propos provocants. Il y a des jours où je choisis de ne pas répondre pour me protéger. Sinon, je serais tout le temps fâchée. Tout le temps. » Jenna, 24 ans, juge pour sa part qu’être féministe est accepté en société… tant qu’on ne dérange personne. « Il faut être posée et polie, sinon on se fait dire que notre message ne passe pas, qu’on est trop radicale. »

Mais, pour l’instant, ça n’entame pas leur ferveur. Jenna a abandonné un programme en linguistique pour se consacrer aux études féministes, car elle estime que les connaissances qu’elle y acquiert auront davantage d’impact sur la société. « Je veux comprendre comment fonctionne le système qui nous oppresse pour mieux le combattre sur le terrain, au sein d’organisations militantes. » Éléonore vise plutôt une carrière universitaire, tandis que Manon, 21 ans, commencera une maîtrise en droit l’an prochain.

« Je ne sais pas où j’aboutirai, mais, chose certaine, j’y introduirai la pensée féministe, dit cette dernière. On traverse une période difficile, et l’élection de Donald Trump n’annonce rien de bon pour la suite. J’éprouve le besoin pressant d’agir. Mais je ne me fais pas d’illusions : on sera mortes que l’égalité entre les sexes ne sera pas encore faite ! J’espère juste que ça ira un peu mieux. »

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