Djemila Benhabib : l’insoumise

On l’a suivie de Montréal à Trois-Rivières.

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Photo: Édouard Plante-Fréchette

Photo: Édouard Plante-Fréchette

Montréal, mi-décembre
« Djemila, je vous admire beaucoup, continuez votre combat ! » Djemila a souri et remercié la dame qui a poursuivi son chemin dans le café bondé. « Ça m’arrive tout le temps, les gens me prennent dans leurs bras, m’embrassent… Bon, où on en était ? Ah oui, le voile. Les musulmans n’ont rien inventé. Dans l’histoire de l’humanité, la domination des femmes n’a cessé de se perpétuer. Le voile islamique exprime ce schéma de domination. Et philosophiquement, ce schéma, je le refuse et le récuse. »

Juchée sur un tabouret inconfortable, Djemila Benhabib ne passait pas inaperçue dans ce Première Moisson du chemin de la Côte-des-Neiges. Quand on parle de vous au Bye Bye, c’est que le Québec entier sait qui vous êtes. Cette célébrité, elle la doit à Jean Tremblay, maire de Saguenay. Qui, en pleine campagne électorale l’été dernier, alors que Djemila se présentait dans le comté de Trois-Rivières sous la bannière du Parti québécois, a déclaré à l’animateur Paul Arcand : « Nous, les mous, les Canadiens français, on va se faire dicter comment se comporter, comment respecter notre culture, par une personne qui arrive d’Algérie… » Il terminait son cri du cœur par l’inoubliable : « Et on n’est même pas capable de prononcer son nom ! »

La dame au nom si imprononçable était déjà connue dans un certain milieu, à titre de polémiste et d’auteure à succès. Publiée en 2009, Ma vie à contre-Coran (vlb éditeur), son autobiographie, s’est écoulée à plus 25 000 exemplaires. À l’époque, elle travaillait comme fonctionnaire à Ottawa, vivait à Gatineau. Et avait suivi « avec beaucoup d’intérêt, d’émotion et de larmes », écrit-elle, le débat autour des accommodements raisonnables, qu’elle estime déraisonnables. « La prosternation cinq fois par jour me dégoûte. […] Si les musulmans ne se voient qu’en esclaves d’Allah, c’est leur problème. Qu’ils prient chez eux ! » Pour elle, la laïcité était et reste la seule voie de cohabitation possible. « La laïcité n’est pas une idéologie, explique la récipiendaire du Prix international de la laïcité 2012. Elle est surtout la neutralité de l’État face aux diverses religions ou visions du monde. »

« Quand j’ai lu Ma vie à contre-Coran, dit Louise Beaudoin, ex-ministre et pilier du Parti québécois, je me suis dit : “Il faut que je rencontre la fille qui a écrit ça.” » Elle était alors députée dans l’opposition. « Pauline [Marois] m’avait confié la responsabilité du dossier de la laïcité. Djemila est venue à mon bureau, je l’ai beaucoup appréciée. Je lui ai demandé de participer au congrès du Parti pour convaincre mes collègues de l’importance d’une charte de la laïcité, un dossier compliqué et difficile. Elle a été impressionnante. Un jour, je lui ai dit : “Faut que tu te présentes.” Puis elle a rencontré Pauline… »

On ne la voit pas, mais elle est dans le landau, en Ukraine, où elle est née. Photo: Collection personnelle

On ne la voit pas, mais elle est dans le landau, en Ukraine, où elle est née. Photo: Collection personnelle

L’arrivée de Djemila dans le débat a été remarquée par d’autres. « Madame Benhabib prône une laïcité fermée, veut interdire tout symbole religieux dans les institutions publiques, et c’est contreproductif », estime la vice-présidente du Forum musulman canadien, Kathy Malas. Née au Québec, orthophoniste, Kathy se déclare « musulmane féministe » et porte le voile « par choix personnel ». « Je trouve déplorable son discours aussi islamophobe contre une communauté déjà autant discriminée. »

Kathy Malas pensait surtout au deuxième livre de Djemila. Dans Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident (2011, vlb éditeur), elle met en garde contre la présence d’un islamisme radical au Québec. Et accuse les tenants de la gauche féministe et altermondialiste comme Québec solidaire d’être « des idiots utiles aux islamistes ». Le quotidien La Presse s’est déchaîné contre elle. Selon la chroniqueuse Rima Elkouri, Djemila est devenue « l’idiote utile » des islamophobes. Dans un texte intitulé « La lapidation, c’est mal », Patrick Lagacé estimait que Djemila décrivait dans son livre la lapidation des femmes avec « la prose des romans Harlequin », précisant que « rien ne justifie ce ton hystérique, ces formules alarmistes… » Pour Marc Cassivi, du même journal, Les soldats d’Allah « est un brûlot catastrophiste sur l’islam, un bazar de sophismes… à prendre avec une bonne poignée de sel dans le contexte québécois ». Quand je lui rappelle ce commentaire, Djemila se redresse sur son tabouret, exaspérée. « On va parler sérieusement. Mon livre est archidocumenté. J’attends de Marc Cassivi qu’il fasse la même chose et là on pourra discuter. Mais on ne peut pas débattre sur la base d’humeur, de niaiserie et de connerie. »

Dans d’autres contrées, la croisade de Djemila pourrait lui coûter plus cher qu’un crêpage de chignon avec Marc Cassivi. Pour avoir dénoncé l’impact de l’islam sur les femmes de son pays, la Bangladaise Taslima Nasreen a été condamnée à mort par fatwa, et une prime a été promise à quiconque la décapiterait. Ayaan Hirsi Ali, née en Somalie où elle a été excisée, politicienne aux Pays-Bas, s’est cachée pendant plusieurs années dans la crainte d’être assassinée pour avoir critiqué elle aussi l’islam. Plus récemment, Malala Yousafzai, la jeune Pakistanaise de 15 ans victime d’un attentat perpétré par les talibans, a ému le monde entier. Malala vient de recevoir le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes 2013, une récompense internationale. Et parmi les trois autres mises en nomination de divers continents, il y avait… Djemila. Elle fait désormais partie de cette famille.

« Djemila n’a pas peur », croit Hafida, une architecte qui a quitté l’Algérie pour le Québec « à cause de l’islam » il y a 25 ans et qui est une amie très proche. « Je l’ai vue tenir tête à des barbus [ainsi que l’on surnomme les islamistes]. Elle ne plie pas. Elle a une tête de cochon. » En effet, elle n’a pas peur d’accuser haut et fort la Fédération des femmes du Québec d’avoir « trahi le combat des femmes en banalisant le port du voile islamique dans les institutions publiques québécoises ». Et c’est avec un haussement d’épaules qu’elle m’a dit être l’objet d’une poursuite orchestrée par les écoles musulmanes de Montréal à la suite d’une entrevue à Dutrizac au 98,5 FM. On ne la fera pas taire.

À Chypre, Djemila a 2 ans. Elle vit chez ses grands-parents maternels, pendant que  sa mère termine ses études à Moscou et que son père fait son service militaire en Algérie. Photo: Collection personnelle

À Chypre, Djemila a 2 ans. Elle vit chez ses grands-parents maternels, pendant que sa mère termine ses études à Moscou et que son père fait son service militaire en Algérie. Photo: Collection personnelle

« J’ai déjà eu peur, dit Djemila. J’ai été terrorisée quand j’étais en Algérie. Plus maintenant, même si, quand on s’engage dans ce combat, on sait que ça peut aller jusqu’à la mort. On le garde un peu dans un coin de la tête. Je suis toujours dans une optique d’évaluation des risques. » Quand nous marchons sur le chemin de la Côte-des-Neiges, après l’interview, j’ai l’impression qu’elle est aux aguets. « Je ne viens pas souvent dans ce quartier. » Et pourtant, elle le connaît bien.

C’est dans le Côte-des-Neiges multiethnique de l’ouest de la ville, surplombé par l’oratoire Saint-Joseph et où les femmes voilées sont monnaie courante, que Djemila Benhabib s’est installée en 1997. Elle était seule, avait 25 ans, un statut de réfugiée politique sur son passeport et, dans sa valise, trop de souvenirs de son pays adoré mis à sang. L’Algérie, déchirée par une guerre civile, comptait ses morts par milliers. Parmi lesquels des proches de Djemila, des amis de ses parents, universitaires éminents, militants et laïques. Condamnée à mort par un groupe islamique radical, toute la famille fuit en France. Son papouné et sa mamitou, comme elle les appelle, vivent encore à Paris, d’où m’a téléphoné son père, son héros, qui écrit des poèmes qu’il lui envoie par courriel. « Quand elle est partie au Québec, elle l’a fait en catimini, sans nous avertir, m’a-t-il dit d’une voix posée. C’est tout à fait Djemila. Une femme libre, comme nous l’avons élevée. » Suivant l’exemple de ses parents (un physicien et une mathématicienne), Djemila s’est inscrite à la maîtrise en physique des plasmas, domaine très pointu avec ions et électrons, à l’Université de Montréal. Elle a vite bifurqué vers la maîtrise en science politique et en droit international. « Elle s’est rendu compte que la physique, c’était pas son truc, raconte Stéphane Béranger, un collègue de faculté qui deviendra, l’année suivante, son colocataire. « Elle suivait ce qui se passait en Algérie, s’indignait que l’information ne se rende pas ici. Elle louait des salles, faisait des performances pour exprimer son vécu, faire passer son message : “N’oubliez pas l’Algérie.” » Elle n’oubliait pas non plus de s’amuser. « On vivait dans le Village gai, on sortait en boîte, on recevait beaucoup. Elle organisait des soirées de baladi avec ses copines et cuisinait pour tout le monde. »

Perchée sur son tabouret et sirotant un Perrier, ses grands yeux noirs plantés dans les miens, Djemila gardait ses distances. Il était clair que c’était elle qui me cuisinait, pour voir si j’avais bien fait mes devoirs, lu ses livres. La moindre erreur était attrapée au vol, corrigée sur-le-champ.

« Vous vous dites féministe, musulmane et laïque.
– De culture musulmane, car je ne suis pas croyante. »

Elle a (parfois) un petit côté maîtresse d’école ou première de classe qui peut agacer : « Sachez qu’en démocratie le droit de critiquer toute religion y compris l’islam est un principe inaliénable », écrit-elle dans Ma vie à contre-Coran.

Avec sa mère, à 25 ans, à Paris, où a fui la famille en 1994. Photo: Collection personnelle

Avec sa mère, à 25 ans, à Paris, où a fui la famille en 1994. Photo: Collection personnelle

Sa méfiance s’expliquait peut-être par le fait que, quelques jours plus tôt, lors de son passage à l’émission Bazzo.tv (Télé-Québec), une phrase qu’elle croyait anodine avait soulevé un tollé. « Je souhaitais aller à Trois-Rivières vivre dans le Québec profond », avait-elle confié à l’animatrice pour expliquer son choix étonnant de se présenter dans ce comté. Elle qui choisit ses mots avec précision avait dit « le Québec profond » comme elle aurait dit « la France profonde », vraie, plus accueillante que Paris, disons, alors que les téléspectateurs ont compris autre chose…

Je lui ai avoué qu’à la télé, chez Bazzo ou à Tout le monde en parle, sérieuse comme un pape, elle a souvent l’air fâchée… « Oui, je sais tout ça, mais c’est pas évident, car on réagit parfois dans des contextes révoltants. La colère n’est pas mauvaise en soi, elle peut être le moteur du changement. »

Par contre, selon Stéphane Béranger, « dans la vie de tous les jours, elle est beaucoup plus décontractée ».

J’allais le découvrir. Car, après deux heures d’entretien, elle m’a fait la bise en m’invitant après Noël dans son nouveau patelin, à Trois-Rivières, où elle déménageait dans les prochains jours, question d’honorer une promesse électorale : « Que je gagne ou non, je vais venir vivre ici. » Signe que j’avais réussi l’examen et que nous étions passés à une autre étape, elle a laissé tomber le vouvoiement. « Tu vas rencontrer mon conjoint, ma fille, et on va fumer la chicha… Oh, il y aura aussi mon amie Hafida. Attache ta tuque ! »

Trois-Rivières, mi-janvier
Elle m’attendait au terminus d’autocar, et n’était pas seule. « Je te présente M. Rocheleau. » Yves Rocheleau, longtemps député du Bloc québécois de Trois-Rivières, a vécu la dernière campagne électorale vissé à Djemila. Chauffeur, guide et mentor délégué par le PQ, vite devenu confident et ami, l’homme posé de 68 ans, qu’elle refuse d’appeler par son prénom, forme avec la dynamo de 40 ans un tandem étonnant.

Le ciel, la neige, les maisons : à Trois-Rivières, tout était gris. Tout le contraire d’Oran, en Algérie, cité en bord de Méditerranée où a grandi Djemila, mais aussi Albert Camus, qui en a fait la toile de fond de son roman La peste, et Yves Saint Laurent, le célèbre couturier, qui décrivait une ville « étincelante dans un patchwork de mille couleurs, sous le calme soleil d’Afrique du Nord. » Mais Oran, c’est le passé, et Djemila vit – intensément – au présent. « Je vais te faire découvrir “mon” Trois-Rivières ; tu verras, monsieur, qu’il n’y a pas qu’à Montréal qu’il se passe des choses intéressantes. » Les boîtes à peine défaites, déjà la Trifluvienne en herbe semonçait le Montréalais nombriliste…

Toute la famille dans l’appartement parisien, en 1999 : Djemila, Salim, Kety, sa mère, et Fewzi, son père. Photo: Collection personnelle

Toute la famille dans l’appartement parisien, en 1999 : Djemila, Salim, Kety, sa mère, et Fewzi, son père. Photo: Collection personnelle

Premier arrêt : une soupe populaire chez Les Artisans bénévoles de la Paix en Mauricie, un centre communautaire très actif dans le quartier Sainte-Cécile. Trois-Rivières a déjà été la capitale du chômage au Canada, elle l’est toujours au Québec. Avant d’attaquer macaroni à la viande, patate douce et minitourtière, Djemila serre des mains et fait l’accolade à ceux – ils sont nombreux – qui la reconnaissent. Une vraie politicienne en action, capable de s’adapter à toutes les situations. Un homme un peu bizarre a droit à cinq minutes de jasette avec Djemila même quand il affirme : « Vous êtes pas dans le bon parti, vous devriez être au NPD. » Elle touche son manteau, le regarde dans les yeux, l’écoute, lui chuchote quelque chose à l’oreille… « Djemila a énormément de charme, indique Stéphane Béranger. Dans le temps, je m’étonnais souvent de son entregent ; avec les chauffeurs de taxi bougons, un petit sourire, un regard en coin, et ça y était. » Son père explique : « Ma fille a hérité beaucoup de sa mère, qui a une logique implacable, un esprit mathématique qui analyse les choses froidement. De moi, elle a hérité de la passion. Ça donne un mélange détonnant. » Et irrésistible.
Départ vers une autre destination. En bon guide touristique, Yves Rocheleau décrit le paysage : « Le dôme là-bas, c’est le monastère des Ursulines ; ici, c’est la vieille prison devenue musée. Djemila, tu te souviens quand on est allés dans ce centre pour personnes âgées ? Il y avait des crucifix partout, des gens en tenaient dans leurs mains. Le pire moment de la campagne. » Djemila en frissonnait encore. « Les journaux ont titré : “Elle veut rouvrir le débat sur le crucifix”. Mais j’ai jamais dit ça. Jamais, jamais. C’est un sujet très sensible. Les gens qui me lisent savent que je n’ai jamais fait de ce crucifix une obsession, je n’irai pas le décrocher du mur de l’Assemblée nationale. »

Nous faisons halte au Centre d’organisation mauricien de services et d’éducation populaire, le COMSEP, qui loge dans une vaste école de quartier. Le concept de cet organisme, voué entre autres à l’alphabétisation, a séduit Djemila. Qui a trouvé une alliée solide et enthousiaste en la personne de la directrice et fondatrice du centre, Sylvie Tardif. « Djemila, ne dis jamais que Trois-Rivières est une petite ville », la réprimande-t-elle gentiment, alors que l’histoire du « Québec profond » refait surface. « Dis plutôt que c’est la neuvième ville en importance au Québec. » Djemila en prend bonne note. « Je ne sais pas si je vais me présenter aux prochaines élections », me glisse-t-elle entre deux arrêts, même si elle a tout de la candidate qui veut aller chercher les 1 000 voix qui lui ont fait défaut la première fois. D’après son père, son goût de l’écriture prendra peut-être le dessus. Mais, selon Louise Beaudoin, « elle a un grand avenir en politique ». En attendant, elle vit de ses droits d’auteure : son plus récent titre, et son livre le plus accessible, Des femmes au printemps (vlb éditeur), un essai journalistique encensé par le quotidien Le Devoir sur les lendemains du printemps arabe pour les Tunisiennes et les Égyptiennes, est en rupture de stock.

Après un dernier arrêt, émouvant, à Carpe Diem, un centre de ressources pour personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer (« Je vais être honnête, on est venus ici parce que j’aimerais que tu écrives un article sur cet endroit exceptionnel »), nous sommes arrivés chez elle. Son conjoint, Gilles Toupin, journaliste politique à La Presse aujourd’hui à la retraite, nous a ouvert, et Frida, leur fille de sept ans, cheveux bouclés et lunettes sur le bout du nez mutin, a fait la fête à sa mère et à Yves Rocheleau.

Monique, la femme de ce dernier, était déjà là. Hafida, l’amie architecte, arriverait plus tard. Alors que Djemila mettait la dernière main à la soupe chorba et au tajine de poulet (« Elle a préparé ça ce matin avant de partir », a dit Gilles, toujours très amoureux 12 ans après le coup de foudre initial), je repensais à ce qu’elle m’avait déclaré à Montréal : « Il faut être très solide pour mener ce combat. Et, surtout, ne pas tomber dans la haine, parce qu’on nous envoie beaucoup de haine. Ça prend un environnement très serein, et je l’ai construit. » Et cet endroit, c’est ici.

J’ai dû partir au dessert. Le lendemain, est tombé dans ma boîte courriel ce message : « J’espère que tu es arrivé à Montréal en un seul morceau et que ton passage à Trois-Rivières ne t’a pas trop traumatisé. Dommage que tu n’aies pas pu fumer la chicha avec nous et participer à la p’tite danse. Même M. Rocheleau s’est laissé aller à ce plaisir. C’est dire… »

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