Inde : roses et rebelles

Des Indiennes se lèvent pour défendre leurs droits et protéger leurs sœurs d’infortune. Quitte à sortir le bâton qu’elles gardent sous leur sari rose. À leur tête, une chef de gang qui a du front!

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À gauche, Sampat Pal Devi et son armée rose, prêtes à intervenir pour venir en aide à l’une des leurs. À droite, forte en gueule, elle ne tolère pas que les droits de quiconque soient bafoués… et le fait savoir.

Elle chique du tabac, tient tête aux autorités et vit avec un homme qui n’est pas son mari. Pis encore, elle ne croit pas en Dieu!

Dans l’Inde profonde, on répudie les femmes qui se comportent comme Sampat Pal Devi. Pourtant, cette dernière est la fierté de ses proches et suscite une étrange fascination partout où elle passe. Surtout en Uttar Pradesh, une province rurale du nord de l’Inde où elle vit.

Sampat Pal est la chef du Gulabi Gang (littéralement, « Gang rose »), qu’elle a fondé il y a cinq ans. Au départ, c’était une vingtaine de femmes de 40 à 70 ans – victimes de violence conjugale ou veuves expulsées par leur belle-famille.

Maintenant, sa petite armée rose compte des centaines de membres. Elle organise ici des ateliers de formation, là, des activités d’entraide. Sit-in, rassemblements, plaintes au député ou au magistrat, tous les moyens sont bons pour dénoncer les iniquités sociales. Quitte à s’en prendre aux coupables à coups de lathi (long bâton de berger traditionnel) si nécessaire!

Un homme bat son épouse en pleine nuit? Un policier refuse d’inscrire une plainte pour harcèlement sexuel? Il y a de fortes chances que le Gulabi Gang débarque dès le lendemain pour faire pression sur le fautif…

Bang, bang, bang. Sampat Pal cogne de toutes ses forces à la porte de tôle d’une bicoque délabrée.

Ce matin, elle vient à l’aide de Sasnemara, qui a le crâne fendu par le seau en métal que lui a balancé sa belle-mère. Sasnemara est veuve, sa belle-famille n’a plus aucune obligation envers elle et l’a jetée à la rue. Après avoir apostrophé la belle-famille en question devant un attroupement de badauds, Sampat Pal court au poste de police.

« Vous allez arrêter la belle-mère et son fils », hurle-t-elle à l’agent qui se dresse devant elle. La bravade dure une bonne demi-heure, et les protagonistes sont finalement convoqués.

Cette fois-ci, Sampat Pal a gagné : le policier a obtempéré et il ne semble pas humilié qu’une femme lui ait parlé de cette façon.

Elle a eu de la chance. Car ses dénonciations de policiers corrompus et de députés aux agissements douteux lui ont souvent valu des représailles. Pour avoir démantelé – à la place des autorités! – un réseau qui revendait au marché des denrées qu’une organisation donnait à des démunis, elle a reçu des menaces de mort… et la visite de tueurs à gages!

Elle fait mine de s’en moquer. « Je n’ai peur de rien. De toute façon, on va tous mourir un jour », lance-t-elle en tirant une certaine fierté de son esprit frondeur.

La grande force de Sampat Pal? Bien sûr, son cran. Mais aussi et surtout son aptitude à mobiliser les gens. Professeure de couture, elle a d’abord offert son soutien aux femmes en détresse qui frappaient à sa porte. Celles-ci lui sont toujours demeurées fidèles.


 



 


À gauche, toutes les membres du Gang rose doivent savoir manier le lathi pour pouvoir se défendre, au besoin. À droite, quatre Indiennes sur 10 sont victimes de violence domestique. Un fléau que combat avec vigueur Sampat Pal Devi.

Mais pourquoi se drapent-elles de fuschia? Tout simplement parce qu’il fallait bien pouvoir repérer les militantes dans les foules monstres. Le vert était déjà associé au Parti du Congrès (Congress Party ou Indian National Congress), tandis que le bleu avait été attribué au parti de Kumari Mayawati, première ministre élue de l’Uttar Pradesh – qui provient de la caste des intouchables, la plus basse de l’Inde, comme la chef de gang en sari rose.

Aucun doute, Sampat Pal dérange. Pour les femmes de sa région, c’est une héroïne, un ange – cornu! – qui n’hésite pas à défier le pouvoir des hommes, phénomène rare dans cette société ultra-machiste. Ayant grandi dans la pauvreté, issue des gadaria, gardiens de troupeaux, une sous-caste des intouchables, elle a les deux pieds sur terre. « Je suis une femme comme il y en a des millions en Inde », laisse-t-elle tomber.

Une femme comme les autres, vraiment? Pas tout à fait. Surtout quand on l’écoute raconter ses bons coups. « Un jour, j’ai demandé à un policier de libérer un homme détenu sans mandat. Il refusait et je suis revenue avec 100 femmes. Il m’a dit qu’il m’agresserait… Je l’ai frappé. »

Mais elle insiste : elle ne prône pas la violence, même si elle considère comme importants les cours d’autodéfense qu’elle donne aux femmes avec le lathi. « C’est plutôt pour frapper par terre, comme pour chasser un chien dans la rue. Mais parfois, un petit coup réussit à faire peur », dit-elle avec un sourire.

Le travailleur social Jay Prakash, qui ne la quitte pas d’une semelle, est plein d’admiration pour sa complice dans le travail – et non dans la vie, comme le disent les mauvaises langues. « Elle répète toujours que, pour changer les mentalités, elle n’a pas besoin de pouvoir ni de balles de fusil. Que de bonnes idées », résume-t-il. Dès leur première rencontre, il a vu dans l’énergie de Sampat Pal le complément de sa nature conciliante. Croulant sous les dettes (il a été victime d’escroquerie), il a subi harcèlement et intimidation. Une intervention de Sampat l’a sauvé de la prison. Ce fut le début d’une longue collaboration et d’une amitié solide.

Ensemble, ils se sont lancés dans la lutte contre la violence domestique (qui touche 40 % des Indiennes), l’humiliation des castes inférieures – qui perdure, malgré l’abolition de ce système discriminatoire il y a plus de 60 ans – et les mariages arrangés de fillettes.

Car malgré certaines lois progressistes, les Indiennes perdent tous leurs droits en se mariant. Pire, elles deviennent la propriété de leur époux. « Pourquoi n’aurions-nous pas le droit de choisir notre partenaire de vie? Nous devons pouvoir choisir par nous-mêmes. Point. Pas parce que nous sommes autorisées ou forcées à le faire », tonne Sampat Pal en froissant un pan de son sari rose.

Rose. La couleur dans laquelle elle se drape, si romantique soit-elle, n’arrive pas à atténuer son apparence sévère. Elle a la carrure trapue des gens de sa caste ; son visage rond est encadré d’une épaisse chevelure de jais toujours nouée. Elle porte un bindi au milieu du front – son troisième œil – et des bijoux sans valeur aux poignets, aux oreilles et au cou. Ses yeux de chat, parfois jaunes, parfois verts, adoucissent un peu la dureté de ses traits. Malgré ses dents noircies par les noix de bétel qu’elle chique, sa meilleure arme demeure le sourire qui l’illumine lorsqu’elle rit aux éclats. En entendant une journaliste baragouiner le hindi, par exemple.


 



 


À gauche, à 49 ans, la tête dirigeante du Gulabi Gang préfère l’action citoyenne à la politique… pour l’instant. À droite, son groupe ne passe pas inaperçu dans les villages de l’Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde.

L’indépendance qu’elle affiche fièrement aujourd’hui, elle l’a conquise à la dure. Sampat Pal est née quelque part en novembre 1961, autour de la fête de Divali, la grande célébration des lumières. Mariée à 12 ans à un homme d’au moins 10 ans son aîné, elle a fini par être expulsée de chez elle sous prétexte qu’elle déshonorait sa belle-famille.

C’est qu’elle était incapable – et l’est toujours – de rester coite devant l’injustice. « J’ai toujours été forte. Jeune, je pouvais frapper et mordre si on m’embêtait. J’allais jouer avec les garçons même si c’était défendu. Plus on m’interdisait quelque chose, plus je le faisais », fanfaronne-t-elle en hindi.

Si elle arrive à lire aujourd’hui, c’est grâce à un oncle qui croyait en l’instruction des filles. Elle ne l’oublie pas et lui en est reconnaissante.

Selon elle, les femmes – souvent par ignorance – reproduisent les inégalités sociales dont elles sont victimes. « On se fait du mal entre nous, déplore-t-elle. Les mères se désolent d’enfanter des filles qui seront accueillies comme un fardeau par la famille de leur mari. Il faut briser cette mentalité. »

Jeune mariée, elle a suscité l’ire de sa belle-mère en envoyant paître des brahmanes (seigneurs de caste supérieure) ou en dénonçant le racket de revente de céréales qu’elle avait découvert sous le toit familial. Avec la complicité de la belle-mère, qui stockait chez elle les denrées, l’épicier du coin achetait à des prix ridiculement bas une partie des récoltes des villageois et les revendait au prix fort. Cette délation lui a coûté cher, se rappelle Sampat Pal : enceinte, elle a vécu pendant plusieurs mois dans une remise à bois avec un sac de riz… et sa fille d’un an.

« Quand mes beaux-parents m’ont mise dehors, j’en ai profité pour apprendre à coudre », raconte-t-elle. Plus tard, lorsqu’elle quittera définitivement sa belle-famille et emménagera dans une minuscule bicoque avec son mari et ses enfants, ce métier sera son salut.

Elle a commencé un jour à assister – en cachette – à des réunions organisées par un groupe local portant sur l’autonomie des femmes. Une révélation : d’autres femmes, comme elle, ne toléraient pas les injustices sociales et voulaient s’en sortir. Son mari, qui a fini par découvrir le but de ses escapades, l’a sévèrement réprimandée. Mais ce n’était rien pour arrêter Sampat Pal, qui venait de saisir toute l’importance de se regrouper pour poursuivre la lutte. C’est à ce moment qu’elle a commencé à encourager les femmes à dénoncer les abus mais surtout à se prendre en main, notamment en démarrant des petites entreprises grâce au microcrédit.

Songe-t-elle à faire le saut en politique comme Kumari Mayawati et Sonia Gandhi? (L’une est à la tête de l’Uttar Pradesh, l’autre, présidente du Congress Party.) Non, pas pour l’instant. « Il y a tellement de femmes qui font de la politique aujourd’hui… Savent-elles vraiment ce qui se passe partout en Inde? Sont-elles allées dans les régions les plus reculées? J’en doute », s’exclame-t-elle.

« Je me battrai en politique lorsqu’il y aura d’autres femmes comme moi. Quand nous serons nombreuses à être cons­cientes de la gravité de la situation, du chômage et de la pauvreté. Mais je le ferai comme indépendante, ce ne sera jamais sous l’autorité de quelqu’un! » Nous n’en doutons pas.


La traite des jeunes filles en Inde


 
La traite des jeunes filles en Inde


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La traite des personnes est une problématique mondiale, qui touche les êtres les plus vulnérables de notre société. C’est un marché extrêmement lucratif, dont l’apport financier mondial est estimé à 40 milliards de dollars par année (Sex Trafficking: Inside the Business of Modern Slavery, Siddharth Kara). Son succès est basé sur les simples règles commerciales de l’offre et de la demande.

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