Les filles s’attaquent au hockey

Dans le hockey féminin, les filles doivent travailler fort dans les coins pour prendre leur place. Mais plus ça va, plus elles comptent!

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Photo: Jess Desjardins, LCHF (Équipe des Stars de Montréal)

Photo: Jess Desjardins, LCHF (Équipe des Stars de Montréal)

Devant une foule en délire, les Stars de Montréal arrachent la victoire aux redoutables Inferno de Calgary par un pointage de 4-1. L’espace d’un instant, je me croirais à un match des Canadiens tellement il y a d’électricité dans l’air.

Je ne suis pas au Centre Bell mais bien à l’aréna Étienne-Desmarteau, dans l’est de Montréal, en compagnie de 800 supporters. Tous des écoliers venus encourager les meilleures hockeyeuses du pays – du monde ! –, qui évoluent au sein de la Ligue nationale féminine de hockey (LNHF). Parmi elles, plusieurs championnes olympiques. Dans les gradins, ça crie, ça chante. « Leur jeu est plus rapide, plus technique et moins violent que celui des hommes », analyse Éléonore, 11 ans. Ses copines ont porté le drapeau à l’ouverture de ce match dédié aux écoles montréalaises. « J’étais très nerveuse, ce sont mes idoles », s’emballe Lisa-Marie, 11 ans, qui fait partie d’une équipe féminine depuis 3 ans.

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Photo: Isabelle Salmon

Photo: Isabelle Salmon

Les Stars, victorieuses, quittent la glace et montent rejoindre leurs fans pour une séance de signature. Un attroupement se forme autour d’elles. La gardienne Charline Labonté s’adresse à chacun d’eux, tout sourire. « Des journées comme celle-là nous permettent d’aller à leur rencontre, me dit-elle à la sortie des vestiaires. Notre défi, c’est de les faire revenir. » L’attaquante Caroline Ouellette, 5 pieds 11, enchaîne : « On veut inciter les filles à pratiquer un sport, quel qu’il soit. Quand j’ai commencé, c’était pas cool pour nous de jouer au hockey. Aujourd’hui, même les gars sont impressionnés. Ça dit beaucoup sur l’évolution de la société. »

Nagano. Salt Lake City. Turin. Vancouver. Sotchi. Depuis que le hockey féminin a fait son entrée aux Jeux olympiques, en 1998, et que les hockeyeuses canadiennes en sont revenues presque chaque fois la médaille d’or au cou, le Québec a découvert le secret le mieux gardé depuis 100 ans : les filles aussi jouent au hockey ! Et elles sont bonnes.

Mais elles ont dû en donner, des coups de patin, pour qu’on leur cède la glace. Car la société n’était pas prête à les voir descendre dans l’aréna. « Longtemps, on a essayé de les détourner de notre sport national – les curés proclamaient que c’était péché, que leur job était de faire des bébés », explique Lynda Baril, qui retrace l’histoire du hockey féminin au Québec dans Nos Glorieuses (Les Éditions La Presse). « On leur laissait les mauvaises heures de glace et on leur disait qu’il n’y avait pas de toilettes pour femmes ! Les tournois, les trophées et les applaudissements étaient réservés aux garçons. Mais elles ont tenu bon, quitte à s’entraîner à minuit ! Parce que leur passion était sans bornes. »

Photo: Isabelle Salmon

Photo: Isabelle Salmon

« Eux oui, pas toi ! »

L’ex-entraîneuse de l’équipe olympique Danièle Sauvageau, 53 ans, se rappelle très bien ses premiers pas dans cet univers masculin. Elle frappait la rondelle avec ses frères. « Quand mes parents ont voulu nous inscrire dans une ligue à Saint-Eustache, le coach a dit : “Eux peuvent jouer, mais pas toi.” »

Elle se souvient aussi de son désarroi. Et de sa ruse pour se faufiler sur la glace. « J’ai demandé si je pouvais aider. J’apportais les bouteilles d’eau, je servais les hotdogs. Pendant les pratiques, je tirais la puck dans le coin. Mais je n’ai jamais joué dans une ligue organisée. » Qu’importe, Danièle deviendra coach. Policière à la division des stupéfiants, elle s’investit dans le hockey féminin et dirige les plus talentueuses – Danielle Goyette, France St-Louis, Caroline Ouellette, Kim St-Pierre… Six fois plutôt qu’une, elle accompagne l’équipe canadienne aux Jeux olympiques. Il y a six ans, elle a créé le club de hockey féminin de l’Université de Montréal. « Elle est loin, l’époque où on refusait aux filles le droit de manier le bâton », dit-elle en mesurant les avancées. Aujourd’hui, elles foncent dans la mêlée dès l’âge de quatre ou cinq ans, participent à des programmes sport-études en hockey sur glace et intègrent des équipes féminines au cégep et à l’université.

Photo: Jess Desjardins, LCHF

Photo: Jess Desjardins, LCHF

Mélanie Riendeau avait 10 ans quand la Fédération de hockey sur glace du Québec (mieux connue sous le nom de Hockey Québec) a mis sur pied un réseau de hockey féminin mineur, en 1990. Elle qui, jusque-là, jouait dans la cour avec ses frères aînés avait enfin son équipe à elle, à Mercier, en banlieue sud de Montréal. « Tous les âges étaient mélangés. Certaines ne savaient pas patiner ni même comment jouer ! » relate en riant l’enseignante en éducation physique de 34 ans. À cette époque, les tournois se comptaient sur les doigts. Et il fallait aller loin pour affronter les adversaires. Mélanie est la seule de sa gang à avoir continué. « Moi qui baragouinais l’anglais, j’ai choisi expressément le Collège John Abbott et l’Université McGill pour leurs équipes de filles. » Aujourd’hui, elle se mesure à de grosses pointures dans la Ligue de hockey féminin Montréal-Métro, en plus de jouer, pour son plaisir, comme remplaçante dans deux autres équipes, en Montérégie.

Ce ne sont ni l’engouement ni les équipes de femmes qui manquent. Le hockey sous toutes ses formes – sur glace, bottine, deck, cosom – n’a jamais été si populaire.

Y en aura pas de facile !

Mais la partie n’est pas gagnée pour autant, du moins pour les filles. Parlez-en aux parents ! C’est toujours difficile de trouver une équipe féminine pour les fillettes près de la maison en dehors des grands centres urbains. La ville de Mercier, par exemple, n’en offre plus. Les filles doivent désormais rallier les rangs des gars. « Il manque de joueuses, c’est ça le problème », m’explique au bout du fil Sébastien Bourassa, président du conseil d’administration de l’Association de hockey mineur de Mercier, qui couvre aussi les villes de Kahnawake, Châteauguay et Sainte-Martine.

Photo: Jess Desjardins, LCHF

Photo: Jess Desjardins, LCHF

Pour permettre à sa fille Audrey, neuf ans, d’intégrer une équipe, Sandra Pimentel devra rouler de Mercier jusqu’à Saint-Rémi – une vingtaine de kilomètres. Sans compter le voyagement pour les tournois. « On ne fait pas assez la promotion du hockey féminin dans les écoles », résume la maman de 38 ans. Elle-même, mordue depuis l’adolescence, joue chaque dimanche comme attaquante dans une ligue organisée, les Crazy Frogs.

J’ai eu envie de rencontrer ces grenouilles folles qui, pour la plupart, se sont mises au hockey sur le tard. Réunies autour d’une bière après un match éreintant au complexe Isatis Sport à Chambly, les joyeuses coéquipières échangent des anecdotes. « Les filles pensent encore que le hockey est réservé aux gars. Naturellement, les parents vont les inscrire aux cours de natation, de patinage artistique, de gymnastique. Il y a un travail d’éducation à faire », observe la défenseuse Line Noël, 48 ans.

Elles veulent faire connaître leur passion « pour inciter les femmes et leurs filles à briser les stéréotypes afin de profiter des avantages de ce formidable sport d’équipe », insiste l’attaquante Isabelle Charron.

Photo: Jess Desjardins, LCHF

Photo: Jess Desjardins, LCHF

Garçons manqués, lesbiennes, joueuses pas vites sur leurs patins… Les préjugés sont tenaces. « Comme le hockey projette une image de sport de contact violent, on craint que les filles, “dociles et fragiles”, se blessent. On s’imagine que celles qui y jouent sont masculines, déplore l’anthropologue Alexandre Jobin-Lawler. En revanche, les sports qui exposent les corps en tenues sexy – volleyball de plage, tennis, badminton – sont davantage appréciés des hommes. »

Le droit à l’égalité

Il y a donc encore pas mal de travail à faire pour que le hockey féminin soit reconnu à sa juste valeur. Et Hockey Québec le sait. L’organisme qui régit la pratique à travers la province cherche d’ailleurs à accroître son effectif féminin, qui stagne à 6 500 ces dernières années, après un boum spectaculaire au lendemain de l’arrivée des hockeyeuses aux Olympiques. Plusieurs facteurs expliquent ce plafonnement, peut-on lire dans son plan stratégique : manque d’argent, attribution inégale des heures de glace,  mauvais état des arénas. Sans parler de la « culture » qui sévit dans le monde du hockey mineur, selon laquelle, pour augmenter leurs habiletés, les filles doivent évoluer avec les garçons. (À noter que, par souci de respect des droits de la personne, la réglementation qui obligeait les filles de plus de 13 ans à s’inscrire dans une ligue féminine a été modifiée.) « C’est paradoxal, observe Sylvain Lalonde, directeur général de Hockey Québec. D’un côté, les femmes revendiquent le droit à l’égalité, de l’autre, elles n’exigent pas celui de jouer dans des ligues bien à elles ! » Or, tout le monde cite en exemple le développement du hockey féminin en Ontario, qui compte 40 000 joueuses. Pour en arriver là, les organisateurs ont établi une règle : les filles jouent avec les filles. À quand la même chose ici ?

Un marché en croissance

À la télé, sur Internet, sur les réseaux sociaux, au Centre Bell… Partout où il est question des Canadiens (ou des joueurs de la LNH), mesdames, vous êtes au rendez-vous ! Et ce, presque en aussi grand nombre que
les messieurs. Or, ça ne se reflète ni dans les émissions ni auprès des annonceurs ou dans l’offre de produits dérivés. Trouvez l’erreur ! Chez Carat, l’agence de conseil média numéro un au Canada, on s’en étonne. « Il y a beaucoup d’occasions manquées, tant sur le plan du placement médias que sur celui des commandites et du marchandisage des équipes », fait valoir Chantal Gilbert, directrice du marketing et des projets spéciaux. Les femmes seraient-elles tenues pour acquises ? Le patron des Canadiens, Geoff Molson, s’en défend. « Peut-être avons-nous un peu négligé ce marché par le passé. Mais plus maintenant. Le positionnement de notre marque se veut inclusif. » Il donne l’exemple du docuréalité 24CH, qui montre les coulisses de l’équipe. « Les femmes adorent l’émission parce qu’elles s’intéressent à la personnalité des joueurs. On les joint aussi par les réseaux sociaux. » Quant aux boutiques du Tricolore, il reconnaît la pauvreté de l’éventail. « Les clientes s’en plaignent : il n’y a que 2 t-shirts pour elle contre 24 pour lui ! C’est un nouveau marché en progression. »

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