Nuits folles à Beyrouth

New-Yorkaise d’adoption, notre correspondante se replonge dans l’ambiance festive de sa ville natale, au Liban. Et nous entraîne avec elle…

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Les hublots se remplissent du cobalt de la mer. Les passagers s’animent. Certains ont voyagé pendant de longues heures, partant d’Australie ou du Canada avec leurs enfants. Malgré leur exil quasi forcé, les Libanais reviennent toujours à leurs racines. Les applaudissements rituels trahissent la joie des voyageurs de se retrouver, enfin, chez eux.

À Beyrouth, certaines choses ne changent pas. Dès l’atterrissage, deux hommes en uniforme camouflage attendent de jeunes voyageurs. Ces chanceux ont une wasta, un piston, pour passer la file. Le pays entier fonctionne à la wasta, des bureaux de police aux emplois et aux places dans les hôpitaux.

On arrive sur le bord de la mer, avec son horizon bleu, ses rochers ocre et ses douces brises salées. Puis on longe la corniche qui serpente au bord de la Méditerranée. C’est l’un des seuls lieux de la cité de deux millions d’habitants où se retrouvent musulmans et chrétiens de toutes confessions, riches et pauvres, Beyrouthins et touristes. Sur le sol, des coques de pistaches décortiquées, des mouchoirs usés et des paquets de cigarettes vides. Parmi les odeurs fruitées de narguilé et de parfums de contrefaçon, des femmes voilées flanquées de poussettes papotent entre elles. Des familles en pique-nique mangent des sandwichs au poulet à l’ail ou au shawarma, du bœuf épicé cuit sur le gril. De jeunes touristes prennent des photos, des femmes en tenue moulante font leur jogging, des amoureux se promènent main dans la main.

Une ville qui renaît


 

On a surnommé le Liban tour à tour «la terre du lait et du miel», «la Suisse» (pour son raffinement) et «le Saint-Tropez» (pour son hédonisme) du Moyen-Orient. Ce pays de près de quatre millions d’habitants est devenu indépendant en 1943. Il a connu 20 ans de guerre civile, dont témoignent encore les façades lépreuses criblées de balles ainsi que les tensions sociales qui perdurent en sourdine. Sans compter les nombreuses familles éparpillées de l’Australie à l’Allemagne en passant par la France et, bien sûr, le Canada, terre d’asile des réfugiés de guerre.

Mais que Beyrouth soit paisible, comme durant les quelques années de reconstruction d’après-guerre (1991), ou tendue, les Libanais entretiennent leur légendaire joie de vivre avec leurs repas gargantuesques, leurs boîtes de nuit bondées, leurs plages et leurs rituels esthétiques raffinés. Ils n’ont pas peur. Et même, depuis quelques années, une masse de jeunes reviennent d’Europe ou des États-Unis, déterminés à faire leur marque dans le pays.

C’est le cas de Léa Sednaoui, jolie brune aux grands yeux bleus de 23 ans. Elle a étudié les arts plastiques à Central Saint Martins, à Londres, avant de rentrer inaugurer sa propre galerie, Running Horse, dans un local de la Quarantaine, zone industrielle en marge du centre-ville. Pendant la guerre, la Quarantaine a abrité un camp palestinien et a été le lieu de plusieurs massacres. C’est aujourd’hui un quartier qui monte, malgré les relents de poubelles et de déchets d’usines. À preuve, c’est là que l’architecte avant-gardiste Bernard Khoury a construit le B 018, sa boîte de nuit souterraine, un espace morbide et glam où des banquettes-tombeaux de velours accueillent les jeunes éméchés. Quelques rues plus loin, la galerie Sfeir-Semler représente les meilleurs artistes contemporains de la region et vend leurs œuvres au MoMa, à New York, et à la Tate Modern ou à la Saatchi Gallery, à Londres.



 

Que la fête commence!
«Ce pays a une énergie folle», dit Olivier Gasnier Duparc, Parisien jovial qui a lancé, il y a trois ans, la boîte la plus branchée de la ville, Behind the Green Door, située entre Mar Mikhael et Gemmayzé, les quartiers généraux bobo-chics de la fête. «Autant les gens que la ville bougent, alors qu’à Paris il y avait une certaine monotonie. Ici, c’est comme une fontaine de Jouvence. C’est une petite ville mais c’est aussi une capitale mondiale. Tu croises des gens qui viennent de partout. Et il fait tout le temps beau.»

Le lundi à minuit, c’est l’hystérie sur le trottoir du Behind the Green Door. On est dans le paradis de l’apparence, du clinquant, du fastueux. Des autos de luxe klaxonnent, les voituriers ne savent plus où donner de la tête. Cheveux plaqués de gel, musculature soulignée par des jeans et des blazers étriqués, deux jeunes hommes se disputent. Il s’agirait d’une femme. De très jeunes filles, moulées dans des robes courtes de marque et couvertes de bijoux, sont pendues à leur téléphone – comme tout le monde ici, d’ailleurs. «?Hi, kifak, ça va???»

Les Libanais mêlent souvent les trois langues courantes du pays, l’anglais, l’arabe et le français, dans une même phrase, sans nécessairement en maîtriser aucune.

Les hommes ont réservé la table et le champagne?; les femmes ont passé la journée à se laquer les ongles de la dernière teinte Chanel, à s’épiler les sourcils, à se lisser les cheveux. Les trois quarts ont le nez refait?: de la large protubérance sémite au fin nez pointu de Grace Kelly, il n’y a qu’un pas, ou quelques centaines de dollars. Leurs lèvres et leurs pommettes sont repulpées dès le plus jeune âge. Deux grands gaillards refusent l’entrée aux trop jeunes et aux trop laids. À l’intérieur, on se trémousse sur des tubes de Brigitte Bardot ou de Siouxsie and the Banshees, la flûte de champagne dans une main, la cigarette dans l’autre. Ça sent Hermès, Dior, Gucci, mais aussi la fumée et la moiteur des gens qui dansent. Sur les canapés de velours pourpre, protégés par la pénombre, des couples s’embrassent. Un grand mince se déhanche sur le pole de strip-tease installé devant le poste du D.J. La foule hurle, extasiée. «Ce pole, c’est le fantasme de tout Beyrouth, dit Olivier Gasnier Duparc en rigolant. Ce qui est sympa, ici, c’est le mélange?: tu as des Suédois de 50 ans et des petits jeunes.»

Sexe, drogues et… traditions
Il est vrai que Beyrouth est la capitale de la débauche du Moyen-Orient et que les cheikhs des pays du Golfe y viennent à la recherche d’alcool, de drogues et de filles. Que des orgies sont organisées dans les hôtels de luxe et les maisons particulières. Que la plaine de la Bekaa offre héroïne, haschisch, cocaïne et opium à très bas prix et à volonté.

Évidemment, tout est relatif. À Beyrouth, la pression – de réussir, d’être belle, de faire un «bon mariage», d’être riche – est étouffante. Les traditions, même dans les milieux les plus ouverts, restent lourdes. Peu de femmes vivent seules. Les relations sexuelles avant le mariage étant interdites, elles se vivent en cachette de la famille et de la police des mœurs. Illégale, l’homosexualité est passible de prison. Bien des femmes travaillent, mais une grande partie restent devant les fourneaux, à préparer le hoummos et le taboulé et à donner des ordres aux domestiques sri-lankaises ou philippines. Leur seule activité sociale est d’aller au salon esthétique ou au café, où elles cancanent avec leurs amies.



 

Sois belle et ne te tais pas
Dans un pays où la valeur de l’être humain est déterminée par son statut social, les apparitions publiques sont de la plus grande importance. Été comme hiver, il est commun de sortir tous les jours, ce qui cause bien des tracas aux bour­geoises de Beyrouth. Qui inviter? Quel cadeau apporter? À quelle heure, le coiffeur? le chauffeur? la manucure? Et, surtout, quoi porter? Des voyages à Paris ou à Milan aux commandes privées, la gestion de la garde-robe occupe à elle seule un pan important de l’emploi du temps surchargé des mères de famille.

Des plus jeunes essaient de se dégager de ce carcan. «Notre pays est comme une femme?: faible, faible à mourir», chante Lynn Fattouh. Malikah (c’est son nom de scène), 24 ans, voix rauque, chevelure frisée et yeux émeraude, est la seule rappeuse du Liban. Débardeur moulant, créoles en or et panama, elle affirme?: «D’un côté, le fait que je sois arabe et musulmane est difficile à vivre, car il est mal vu qu’une femme chante. De l’autre, les chanteuses connues dans la région s’exhibent à moitié nues et répandent une image vulgaire. Je suis assez positive, mais en même temps très agressive.» Malikah donne des concerts dans le monde entier et a produit un album avec Fredwreck, l’homme derrière Eminem. Elle véhicule plusieurs messages. D’abord, au sujet de la femme arabe?: celle-ci doit travailler, dit-elle, et avoir les mêmes droits que les hommes. Et il faut absolument changer le stéréotype des Arabes créé par les États-Unis, raconter l’histoire des musulmans, qui ne sont pas des terroristes. «Je parle contre la guerre, je parle de paix», conclut la rappeuse.

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