Profession infirmière

Le Québec compte aujourd’hui 72 000 infirmières (et infirmiers). De plus en plus de jeunes, et de moins jeunes, décident d’embrasser cette carrière.

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Elles sont au centre de nos vies. Elles assistent au premier cri du nouveau-né, entendent le dernier souffle du mourant. Le Québec compte aujourd’hui 72 000 infirmières (et infirmiers). Leur allure a changé, leur rôle a évolué, les façons d’exercer cette profession ont explosé. Pensons à l’arrivée des «superinfirmières», qui font certains gestes jadis réservés aux médecins et qui devraient aider à «désengorger le système», pour employer une expression souvent reprise dans les médias. Car les infirmières ornent régulièrement la une des journaux, et rarement pour de bonnes nouvelles. Surprise?: malgré les grands titres alarmistes (pénurie, heures supplémentaires, burnout…), de plus en plus de jeunes, et de moins jeunes, décident d’embrasser cette carrière. Dans cet article dédié aux femmes d’exception, nous tenions à leur rendre hommage.


 

Le moment : une culture de gorge

Annabelle Rioux
30 ans, infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne, CSSS Jardins-Roussillon à Châteauguay.

C’est une pionnière. Une des toutes premières infirmières praticiennes spécialisées en soins de première ligne (IPSPL) du Québec. Celles que les médias ont surnommées les superinfirmières. Mais ne l’appelez pas ainsi. « C’est un terme que nous n’aimons pas utiliser. Nous ne sommes pas les seules infirmières à être super… » Le geste d’Annabelle semble anodin : en réalité, avant l’arrivée des sup…, euh, des IPS, seuls les médecins pouvaient faire une culture de gorge. Prescrire certains médicaments, tels des antibiotiques, commencer la contraception chez les jeunes filles, renouveler les ordonnances de malades chroniques, faire des examens gynécologiques… Le nombre d’actes médicaux permis aux IPS, peu élevé, est suffisant pour réduire les listes d’attente, comme l’Ontario, avec ses 2 000 IPS, l’a constaté. Le Québec en compte 103. « Nous sommes trop peu, et c’est encore trop tôt pour que notre apport soit significatif, dit Annabelle. Pourtant, en collaboration avec l’équipe médicale, nous augmentons déjà l’accessibilité aux soins et la qualité des suivis, et nous permettons aux médecins de se libérer des cas plus légers et de s’occuper des plus complexes. » Et ça, déjà, c’est super.



 

Le moment : discussion préopératoire avec la chirurgienne Françoise Heyen (à droite)

Guylaine Marquis
52 ans, chef clinico-administrative du bloc opératoire,Hôpital Maisonneuve-Rosemont

Guylaine Marquis ne travaille plus au quotidien comme infirmière soignante : elle administre tout le programme de chirurgie pour s’assurer du bon déroulement des opérations. Son bureau jouxte celui de la chirurgienne, qu’elle surnomme affectueusement « ma docteure » et avec qui elle parle d’égale à égale. Guylaine Marquis est retournée sur les bancs d’école pour décrocher en 2010 une maîtrise en gestion des organisations. Et pourtant. « Quand quelqu’un me demande ce que je fais dans la vie, je réponds : “Infirmière.” » Une profession qu’elle a embrassée avec fougue dans les années 1970. « À une époque où une femme avait le choix entre trois carrières : infirmière, secrétaire ou hôtesse de l’air. » Depuis, tout a changé : l’hôpital, « l’industrie » de la santé, même la maladie. Et aussi, bien sûr, le rôle d’infirmière. « Les modèles d’hier ne fonctionnent plus. Il faut faire progresser le personnel soignant et laisser la place aux jeunes qui veulent des carrières plus cliniques, comme les IPS. C’est ce que je fais. Je me vois comme une guide. Je veux transmettre mes connaissances. »



 

Le moment : changement de garde

Catherine Legault
21 ans, infirmière diplômée, Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, étage de chirurgie-traumatologie

« Je carbure au stress, à l’urgence. » Elle est au bon endroit : accidentés de la route, suicides manqués, victimes de règlement de compte arrivent à son étage. Parfois en morceaux. « Ils ont souvent le même âge que moi, alors ils me racontent leur vie. Je dis à mon frère qui a 19 ans de ne pas conduire vite, de ne pas boire, parce que je vois le résultat… » Elle s’avoue très émotive. Raconte que, étudiante, il lui arrivait de pleurer pendant ses stages à l’hôpital. Une mission humanitaire au Mali l’a endurcie… un peu. « Des hôpitaux qui manquent de tout, des conditions tellement extrêmes que c’en était surréaliste. » Rien à voir avec la réalité québécoise, malgré ce qu’on entend. « Oui, parfois, je fais des heures supplémentaires. En travailler 16 de suite, c’est difficile, mais moins que je ne pensais. En plus, on dirait que les patients se rendent compte quand ça arrive. Ils sonnent moins souvent, comme pour ne pas nous déranger… »



 

Le moment : fin d’une intervention chirurgicale

Chantal Dézy
25 ans, infirmière au bloc opératoire,Hôpital Sainte-Justine

« Quand les gens apprennent quel est mon métier, la première question est toujours la même : “Comment tu fais ?” » Cet univers particulier, elle l’a découvert lors d’un stage pendant ses études. Et ça lui a plu tout de suite. « On dirait que ce genre de travail attire des personnes plus dévouées, plus attentives et plus dynamiques qu’ailleurs. Des gens qui ont gardé leur cœur d’enfant, qui aiment s’amuser et jouer des tours. » Sans doute une façon de désamorcer la tension qui règne autour et à l’intérieur du bloc opératoire. « Oncologie, grossesse à risque, déformation congénitale, bec-de-lièvre, orthopédie, neurochirurgie… On voit de tout. » Les responsabilités de Chantal sont importantes, surtout avant l’opération. Avec les autres infirmières et l’anesthésiste, elle étudie le dossier du patient pour vérifier s’il est apte à entrer au bloc. Il faut préparer la salle, s’assurer qu’on a tout ce dont on va avoir besoin. Quand le médecin arrive, tout est prêt. Des bambins pâles et frêles avec « de gros dossiers », plus lourds qu’eux, reviennent souvent au bloc. « Les malades chroniques, on finit par les connaître un peu. Les enfants nous confient des choses qu’ils ne diront pas à leurs parents. Ils nous demandent s’ils vont mourir… » Ne pas se laisser envahir par l’émotion est l’une des qualités de l’infirmière, mais il arrive que l’écran de protection se fissure. « Quand on fait une césarienne à 22 ou 23 semaines et que le bébé pèse 600 grammes, je trouve ça difficile. Une fois dans le bloc opératoire, stérilisée et brossée, je ne peux pas me mettre à pleurer. Rien ne doit tomber sur le patient, pas même une larme… » Chantal dit ça en souriant. Côtoyer la maladie, la souffrance, et parfois la mort d’un enfant ne l’empêchera pas d’être un jour maman



 

Le moment : rencontre avec « Allyce » 

Joanna MacLeod
30 ans, infirmière de proximité, Équipe des jeunes de la rue du CSSS Jeanne-Mance, centre-ville de Montréal

De sa voix douce, Joanna raconte un quotidien dur : drogue, prostitution, violence, problèmes de santé mentale, grossesses non désirées, VIH. Depuis cinq ans, c’est dans la rue, les parcs et les bas-fonds du centre-ville qu’elle « trouve » sa clientèle d’ados et de jeunes adultes. « Certains n’ont que 14 ans… » Pour survivre dans la jungle urbaine, dit-elle, les gars et les filles doivent être très résilients et très créatifs. Deux qualités qu’elle-même possède, car l’approche est difficile. « Ça peut prendre des mois avant qu’un jeune me parle sans m’envoyer promener. » Le lien de confiance est fragile. La mission de Joanna : tendre la main et offrir des soins, physiques ou psychologiques. « Et ce, même s’ils n’ont aucune pièce d’identité. » Son sac à dos, qui ne la quitte jamais, est une pharmacie ambulante : pansements, condoms, seringues neuves… et, à moitié sorti, un stéthoscope qui annonce ses couleurs. Mais elle n’en a pas besoin pour écouter leur cœur. « Ils me racontent leurs rêves : retourner à l’école, trouver un appartement, revoir leur famille… Beaucoup s’en sortent. » Car le tableau n’est pas que noir. En partie grâce à Joanna.



 

Le moment : cours de taï chi adapté

Brigitte Chaumont
49 ans, infirmière clinicienne depuis 24 ans au Centre de jour de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal

Des minibus les déposent au Centre chaque matin. Des hommes et des femmes âgés de 60 à… 102 ans, en perte d’autonomie physique ou mentale. Ou les deux. « C’est souvent leur unique sortie. Ici, ce n’est pas un hôpital. C’est un milieu de vie. » Brigitte Chaumont les vouvoie, les appelle Madame, Monsieur. « Je m’attache à eux. » Un jour, elle leur parle nutrition, le lendemain, elle cuisine. « Un p’tit biscuit chaud qui sort du four, ils n’ont plus ça, à la maison. » Qu’elle joue à la nutritionniste ou à la prof de taï chi, elle reste toujours une infirmière, à l’affût d’un malaise, le lecteur de glycémie jamais loin. « Je ne suis pas là pour les traiter mais, s’ils ont une baisse de sucre, je leur donne un verre de jus. » À Brigitte, ils font confiance, révèlent des secrets : un abus financier, l’envie de mourir : « Je suis prête à partir, mais ma fille ne veut pas… » En fin d’après-midi, ils retournent à la maison, dans les mêmes minibus. Mais un peu plus heureux.

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