Rêver d’une famille nombreuse

Alors que ses camarades de classe racontaient au retour des vacances de Noël leurs péripéties familiales et agitées, Geneviève Pettersen, enfant unique, rêvait de famille nombreuse et de bataille d’oreillers.

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Ma_parole

C’est à cause de Noël que j’ai décidé de faire trois enfants. Et c’est encore à cause de la fête du petit Jésus si je fantasme à l’idée d’en adopter un quatrième dans quelques années. Je dis « adopter » parce qu’il est hors de question que je porte un autre bébé neuf mois. Mon corps a assez donné. Il tire sa révérence et ne se consacrera désormais qu’à ma petite personne ainsi qu’aux minihumains qu’il a créés.

Je suis enfant unique. J’ai bien un demi-frère, mais il a toujours vécu avec sa mère et ne nous visitait que rarement quand j’étais petite. J’ai grandi seule, entourée de milliers de jouets et de beaucoup trop d’animaux de compagnie. À un moment donné, notre maison abritait simultanément un berger allemand, deux pinsons, un couple de poissons rouges, un Betta, quatre lapins et deux cochons d’Inde. Je pense que mes parents voulaient faire en sorte que je ne me sente pas trop seule. Et ça marchait, sauf à Noël.

Photo: Ronnie Commeau/Stocksy

Photo: Ronnie Commeau/Stocksy

Même si on m’emmenait réveillonner à Québec, où ma mère avait une sœur et beaucoup de frères, j’étais la seule enfant de la famille. Je passais la soirée à m’inventer des jeux pendant que les adultes se racontaient des histoires trop grivoises pour que ma mère me laisse les écouter. Je me construisais une cabane dans le salon, juste à côté du sapin et de la montagne de cadeaux, et je jouais à être la fée des Glaces en attendant le père Noël. Je le guettais par le châssis du salon, lui, son traîneau et son attelage de rennes. Je savais confusément que je ne le verrais jamais descendre du ciel et se glisser par la cheminée. D’ailleurs, ma marraine n’avait même pas de cheminée. Et ça n’a pas pris beaucoup de temps avant que l’habit rouge et la fausse barbe qu’enfilait mononcle Michel ne me trompent plus. Mais je faisais semblant. Ça passait le temps jusqu’au déballage des cadeaux.

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Vers minuit, on dépouillait l’arbre de ses boîtes multicolores. Je développais mes présents à la chaîne et, même si j’étais contente de recevoir tant de jouets, l’angoisse montait dans ma poitrine lorsque je découvrais un jeu de société en dessous du papier déchiré. Je me demandais avec qui je jouerais à Docteur Maboul ou au Monopoly. Ma mère et mon père accepteraient bien de faire une ou deux parties, mais pas dix.

Quand je revenais à l’école après le congé des fêtes, la maîtresse nous demandait toujours ce qu’on avait fait pendant les vacances. Julie racontait qu’elle s’était construit un gigantesque fort avec ses cousins et cousines. Catherine était allée faire du ski avec sa mère et ses sœurs. Jean-Pascal s’était cassé le nez en se bataillant avec son grand frère et Marie-Hélène avait passé ses vacances à se chicaner avec sa petite sœur. Je me rappelle que je les enviais et que leurs jeux familiaux étaient pour moi un mystère impénétrable. Pendant que tout le monde racontait ses exploits, je m’imaginais faire partie d’une fratrie nombreuse. Je pensais aux batailles d’oreillers qu’on pourrait mener, aux mauvais coups qu’on ferait aux parents et aux vêtements que je pourrais emprunter à une hypothétique grande sœur. Ma prof me ramenait vite à la réalité lorsque mon tour arrivait. Je racontais alors mon Noël en solitaire passé à attendre un père Noël qui empestait le gin. La réalité me frappait alors en pleine face : jamais je ne m’obstinerais avec ma sœur ou mon frère pour savoir lequel allait s’asseoir à côté de ma mère au réveillon. Il n’y aurait personne pour m’arracher ma nouvelle Barbie des mains ou couper les cheveux de ma pouliche préférée avec des ciseaux à bouts ronds.

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Je pense qu’il n’y avait pas plus cruel temps de l’année pour l’enfant unique que j’étais. Même encore aujourd’hui, je trouve ça triste de ne pas avoir de frères et de sœurs avec qui partager les préparatifs du repas de Noël. À eux, je me plaindrais que notre mère est donc fatigante avec sa manie de vouloir planifier le 2 juin ce qu’on fera le 24 au soir. Oui, c’est pour ça que j’ai fait trois enfants. Pour qu’ils puissent être jaloux des cadeaux des autres, jouer à la tag dans le salon en attendant que la tourtière sorte du four et, surtout, pour qu’ils ne soient pas seuls, le nez contre la fenêtre du salon, à espérer le père Noël.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)

 

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