Vers une vraie égalité entre parents ?

Dans son essai Maternité – La face cachée du sexisme, Marilyse Hamelin s’en prend au statu quo au foyer, aux stéréotypes qui perdurent dans nos façons, hommes et femmes, d’être parents et de gérer la maison. Car, croit-elle, c’est par là qu’il faut commencer pour que s’opère un vrai changement de société.

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De l’histoire ancienne, les rôles de « reine du foyer » et de « père pourvoyeur » qui ont traditionnellement défini la parentalité ? Pas tout à fait. Ou plutôt, pas encore, si l’on en croit l’ouvrage Maternité La face cachée du sexisme, de Marilyse Hamelin. S’appuyant sur des études, des entretiens (avec autant d’hommes que de femmes) et des statistiques, la journaliste et conférencière féministe illustre combien ces stéréotypes continuent de nuire à l’égalité des sexes à la maison et sur le marché du travail. Et si on revalorisait le rôle du père afin de favoriser l’équilibre de tous ? Et si les mamans comme les papas pouvaient « tout avoir » ?

Vous n’avez pas d’enfant. Pourquoi avoir écrit sur la maternité ? 

Elle est au cœur des luttes féministes. Dès qu’il est question de la sous-représentation des femmes en politique, dans les médias, dans les conseils d’administration, dans les postes de décision, pour moi, il est évident que c’est lié à la maternité. Si l’on veut donner plus de chances aux femmes, il faut absolument s’y intéresser. J’ai écrit ce livre dans un geste de solidarité envers les parents de toutes les classes sociales – notamment parce que les familles monoparentales et précaires sont particulièrement laissées pour compte.

Qu’est-ce qui fait obstacle à l’égalité des chances, actuellement, sur le marché du travail ? 

Les mères sont désavantagées en matière d’employabilité, sont moins considérées pour des promotions et des augmentations salariales, voient souvent leur poste aboli au retour d’un congé de maternité et n’ont donc pas accès à l’assurance-emploi. Par ailleurs, les entreprises sont réfractaires à l’idée de consentir des accommodements aux parents. À leurs yeux, la parentalité est féminine et privée : ça ne les concerne pas. Je crois qu’il nous faut des mesures gouvernementales phares ainsi qu’une prise de conscience collective quant à la féminisation de la parentalité. Il faut la « dégenrer ».

C’était important pour vous de vous adresser aussi aux hommes ?

Absolument. Mon livre ne fait pas le procès des hommes, mais du statu quo. Je ne jette le blâme sur personne. Je veux juste susciter une conversation honnête entre les deux sexes. C’est pour cette raison que j’ai tenu à interviewer autant de gars que de filles. Je pense qu’il trouvera écho auprès des mères, mais j’aimerais qu’il soit également lu par les pères. Par Philippe Couillard, les chefs d’entreprises, les directeurs des ressources humaines… On a tort de croire que la parentalité ne relève que de la sphère intime, car elle touche à des enjeux collectifs. On doit revoir comment on choisit d’éduquer nos petits, comment on les socialise. Offrons des poupées aux garçons, et qu’ils gardent des enfants eux aussi ! Changeons notre façon de voir les choses. Les hommes sont également pris dans des carcans très lourds. Renversons le conditionnement traditionnel afin que le libre choix de rester à la maison ou non se fasse indépendamment du sexe du parent, et que tous soient gagnants.

1950s housework

QUELQUES EXTRAITS
« Tant que les mères seront considérées comme
“les parents premiers
répondants”, il n’y aura pas
de vraie égalité en ce qui concerne les soins et
l’éducation des enfants,
de même que le partage
des tâches ménagères. »

« Malgré l’intégration
massive des femmes au marché du travail depuis les cinquante dernières années, elles accomplissent encore en moyenne 70 % des tâches domestiques et des soins
aux enfants. »

 « Un travailleur sur trois
est d’avis que la prise d’un congé par le père à la
naissance d’un enfant est mal perçue par son employeur. »

« Du côté du marché du travail, allonger décemment
le congé réservé au père sonnerait le glas du réflexe trop répandu chez les employeurs de regarder d’un œil soupçonneux les candidates à l’embauche. Les candidats deviendraient de facto tout aussi susceptibles
de s’absenter pour une
longue période. »

« Le fait que le “congé” parental soit majoritairement pris par les femmes nuit à leur embauche, freine la progression de leur carrière et génère un écart de revenu entre les sexes dont les impacts sont durables. ». 

 

On parle beaucoup des charges mentale et émotionnelle depuis quelque temps. Aurait-on crevé un abcès ? 

Je le pense, et c’est d’ailleurs au cœur de mon essai. Les charges mentale et émotionnelle, qui consistent à tout coordonner dans le foyer afin que personne ne manque de rien, sont invisibles et difficiles à quantifier. Or, tant qu’elles ne seront pas mieux partagées, il y aura des discriminations à la maison comme au travail. De tout temps, les femmes ont hérité de ces tâches et de la responsabilité de toujours veiller au grain. C’est ancré en nous. Et on ose les culpabiliser sous prétexte qu’elles s’en font trop, qu’elles ne décrochent pas, qu’elles ne délèguent pas ! Comme si elles étaient les contremaîtres attitrées de la famille !

Vous faites allusion dans votre livre à une entrevue qu’Éric Salvail et Louis Morissette avaient accordée à Châtelaine en 2015, dans laquelle, parlant de leur travail de producteur et de gestionnaire des ressources humaines, ils avaient dit : « […] la fille qui tombe enceinte, t’es content pour elle mais en même temps… » (Morissette), « Ça te met dans la m… ! » (Salvail). Le fait que la journaliste ne les avait pas repris vous avait dérangée… 

Je me doutais bien que vous m’en parleriez ! [Rires] Les mentalités ont toutefois évolué depuis, et j’aime à croire qu’un tel commentaire passerait moins dans le beurre aujourd’hui. Peut-être même qu’ils ne diraient plus une telle chose. D’ailleurs, Louis Morissette a depuis dénoncé publiquement les inégalités entre les hommes et les femmes, qu’il juge insidieuses et hypocrites.

Parmi les pistes de solution que vous proposez afin d’atteindre l’égalité, laquelle vous semble la plus importante ? 

Ce serait de rallonger le congé de paternité. Je suis persuadée que si les pères prenaient une partie de ce congé pour s’occuper de leur enfant seul à seul durant plusieurs semaines, lorsque la mère retourne au travail par exemple, ça changerait complètement la donne pour la suite des choses. En plus de revaloriser le rôle du père, tout indique que ça contribuerait au maintien en emploi des femmes à long terme.

 

Maternité – La face cachée du sexisme,
par Marilyse Hamelin, Leméac, 14,95 $

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