Voir plus loin que le burkini

Fichu burkini. Anti-féministe, anti-démocratique disent certains. Le tolérer serait faire preuve d’une naïveté qui pourrait nous coûter cher, affirment d’autres. Djemila Benhabib voudrait l’interdire et Francine Pelletier le tolère. Elles répondent chacune aux arguments les plus souvent soulevés sur le sujet.

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Photo: Édouard Plante-Fréchette

Photo: Édouard Plante-Fréchette

Djemila Benhabib : «Le burkini n’est pas un vêtement et n’est pas musulman!»

Djemila Benhabib est Algérienne, de culture musulmane. Elle a grandi à Oran, sur le bord de la Méditerranée et a passé tous ses étés de jeunesse à la mer. Pour elle, c’est clair, le burkini est une arme. Et on doit l’interdire. Elle répond aux arguments des tolérants.

Interdire le burkini est raciste?

«C’est faux. Je suis de culture musulmane et je me suis toujours baignée en bikini. Je n’avais jamais vu de burkini, ça ne fait pas partie de ma culture.

Il permet à plus de femmes d’accéder à la baignade?

«C’est le contraire ! Il y a 20 ans, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, la majorité des femmes se baignaient en maillot. Pendant que d’autres, couvertes de la tête aux pieds, restaient sous le parasol et nous regardaient, probablement avec envie.  Aujourd’hui, celles qui portent un maillot normal se sentent menacées. Et vont moins à la mer. Le burkini compromet la sécurité et la paix d’esprit de toutes les musulmanes…  L’ordre moral salafiste, qui n’était qu’à la mosquée,  nous surveille maintenant jusque sur la plage. Il nous montre du doigt.  «Toi, femme musulmane en bikini, je t’ai à l’œil, tu es une pariah dans ta communauté, tu es impure.» Pour nous, c’est un rappel permanent. Moi, femme de culture musulmane, je risque bien plus qu’une Occidentale.  Et je demande à l’État qu’il me protège. On invente des prisons ambulantes qui permettent aux hommes de traîner leur prison là où ils vont. On tient les femmes en laisse pour leur donner l’illusion de la liberté.»

De toute façon, l’interdire va à l’encontre des droits individuels. S’habiller à sa guise est un droit individuel?

«Pourtant personne ne peut se balader tout nu dans la rue…. La société et l’État l’interdisent.

Et puis, il faut voir la perspective historique. En France, tout a commencé en 1989 avec trois gamines d’origine marocaine dont les parents exigeaient qu’elles portent le voile sous menace de les retirer de l’école. On s’est dit que ça ne dérangerait personne…. Regardez la France aujourd’hui, empêtrée dans des histoires de voile intégral.

Les islamistes sont de très bons stratèges ; ils investissent le champ des droits individuels parce qu’ils savent pouvoir y faire des gains. Ils pensent à long terme, grignotent des espaces petit à petit. Nous sommes piégés. Il faut sortir de cette logique des droits individuels.

Au Caire, je ne me balade pas en mini-jupe, par respect pour les valeurs et les sensibilités des gens, pour ne pas troubler la quiétude et l’ordre public. Se pavaner en burkini sur la Côte d’Azur après l’attentat de Nice, c’est de la pure provocation. Le burkini n’est pas un vêtement, c’est une arme morale et politique au service d’une idéologie totalitaire, menaçante, violente. Il faut que l’État joue son rôle et protège la société de cet envahissement qui veut nous faire reculer de 14 siècles. Ça exige une vision et une volonté politique, une vraie analyse. Que l’État défende sa vision de l’égalité des sexes, comme il l’a fait en interdisant la violence conjugale, par exemple. Alors oui, il faut interdire le burkini. Mais je ne sais pas comment. Il faut en parler, tous ensemble.»

 

Photo: Presse canadienne

Photo: Presse canadienne

 

 

Photo: Presse canadienne

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Francine Pelletier: «Soyons cohérents !»

De La Vie en rose, magazine féministe, qu’elle a cofondé en 1980, au Devoir, où elle chronique aujourd’hui, Francine Pelletier réfléchit à la condition des femmes depuis plus de 30 ans. «Affaiblir les droits de certains affaiblit les droits de tous, dit-elle. Interdire le burkini nierait le principe de la libération des femmes et celui des droits fondamentaux.» Elle répond ici aux arguments des tenants de l’interdiction.

L’interdiction du burkini est un acte de résistance face aux islamistes qui tentent d’imposer leur loi?

«Interdire le burkini ostracise tous les musulmans et fait le jeu des extrémistes qui tentent de démoniser l’Occident.»

L’interdiction du burkini protège les musulmanes des fondamentalistes?

«On dépeint les adeptes du voile ou du burkini comme de pauvres esprits égarés faisant la propagande des mouvements terroristes ou comme des victimes manipulées par leur mari. Or, au Québec, la grande majorité des musulmans est non-pratiquante. Les musulmanes ne sont pas des «nounounes». Elles forment la communauté d’immigrantes la plus scolarisée. Si certaines affichent une plus grande religiosité, c’est parfois une forme de résistance à une société qui les marginalise et les méprise. Depuis qu’on les interdit, les ventes de burkinis ont quadruplé en France. On ne règlera rien de cette façon.»

Il faut interdire le burkini pour protéger la laïcité?

«Il y a chez certains Québécois (comme en France, d’ailleurs) une mésentente profonde. Laïcité n’égale pas interdiction de la religion. Elle signifie que l’État reste neutre pour mieux permettre la pratique religieuse individuelle, y compris dans les lieux publics. On ne peut régler une vie démocratique à partir des mauvais souvenirs de ceux qui ont vécu dans des États totalitaires ou encore de ceux qui craignent de voir les curés débarquer pour leur dire quand faire des enfants. On ne peut oublier les principes fondamentaux sous prétexte de mettre la religion au ban.»

Le burkini est un affront à nos valeurs morales et à l’égalité des sexes?

«Interdire une tenue vestimentaire au nom de la liberté des femmes est une aberration. Les femmes se sont émancipées en réclamant le contrôle sur leur corps. Et on veut intervenir exactement à ce niveau ? C’est une négation même du féminisme et, plus largement, du principe des droits fondamentaux.

On tombe à pieds joints dans l’espèce de règles moralistes de tous les régimes autoritaires et arbitraires. Forcer des femmes à s’habiller d’une certaine façon c’est cracher sur la Charte des droits et libertés. Toutes les féministes ont des réserves et une certaine appréhension face au burkini. Mais là n’est pas la question. La question est celle de la liberté de pensée et de croyance. Tout le monde y a droit, même ceux et celles avec qui nous ne sommes pas d’accord. La liberté qu’on enlève à d’autres femmes, on se l’enlève aussi. Je ne m’insurge pas seulement pour elles. Je le fais aussi pour moi. Je me suis battue pour les femmes et je veux que la liberté qu’on s’est donnée demeure intacte. Une véritable liberté veut dire qu’on n’est pas toujours d’accord avec tout le monde. C’est ça la démocratie. C’est compliqué.»

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