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Simone de Beauvoir

Publié dans Châtelaine d’avril | © Les Éditions Rogers ltée
 
Celle qui prêcha aux femmes de ne pas sacrifier leur autonomie à l’amour avoue à notre reporter Hélène Pilotte : « Elles ont raté leur libération. Le sort des femmes n’a pas changé. »
 

J'étais exacte au rendez-vous pour ne pas perdre une minute. Elle m'avait demandé au téléphone : « Une heure vous suffira ? » J'avais répondu oui en pensant non. Depuis, j'ai appris que ce rendez-vous constituait une faveur rarement accordée.

Notre rencontre eut lieu avant la parution du troisième tome de ses Mémoires : La force des choses. Elle achevait d'en corriger les épreuves, persuadée qu'après 1668 pages il ne persisterait pas l'ombre d'un malentendu entre elle et son public. Et pourtant, on se perd encore en hypothèse sur Simone de Beauvoir, femme écrivain.

Elle le sait : « On a forgé de moi deux images, écrit-elle. Je suis une folle, une demi-folle, une excentrique... Oui, souliers plats, chignon tiré, je suis une cheftaine, une dame patronnesse, une institutrice (au sens péjoratif que la droite donne à ce mot)... Et rien n'interdit de concilier les deux portraits. On peut être une dévergondée cérébrale, une dame patronnesse vicelarde ; l'essentiel est de me présenter comme une anormale... Le fait est que je suis un écrivain : une femme écrivain, ce n'est pas une femme d'intérieur qui écrit mais quelqu'un dont toute l'existence est commandée par l'écriture. »


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Simone de Beauvoir a cinquante-six ans. Elle est née à Paris le 9 janvier 1908. Elle a publié son premier roman, L'Invitée, en 1943. Quinze ans ont passé depuis Le Deuxième Sexe paru en 1949. Vingt ans depuis que Sartre et elle, en 1944, déclenchèrent « l'offensive existentialiste » qu'ils n'avaient pas voulue et dont ils furent les premiers agacés. Si je rappelle ces quelques dates, c'est que la légende de Simone de Beauvoir est tenace : existentialiste, par conséquent amorale et sans scrupules; féministe, par conséquent célibataire, aigrie et malheureuse. Telle fut jugée Simone de Beauvoir jusqu'à ses Mémoires d'une jeune fille rangée, en 1958, suivies de La Force de l'Âge, en 1961 et de La Force des Choses, en 1963.

Ces deux livres l'ont en quelque sorte réhabilitée aux yeux de plusieurs. Du monstre qu'elle était devenue pour les hommes en défendant la femme, de la femme dévoyée qu'elle fut pour les croyants en niant Dieu, elle redevint Mademoiselle Simone de Beauvoir, née de famille bourgeoise. Les milieux conformistes conclurent que Mademoiselle de Beauvoir ayant été une jeune fille rangée, seuls des égarements de jeunesse rachetés par le succès, avaient fait naître ce bruit autour d'elle. Quant au Deuxième Sexe, il leur était facile d'en faire un livre dépassé. Ils estimèrent que depuis le temps, la condition féminine s'était nettement améliorée.

De la place Denfert-Rochereau au studio que Simone de Beauvoir habite à Montparnasse, il n'y a pas cinq minutes de marche. J'entends déjà les hommes me demander, comme s'il s'agissait de Brigitte Bardot : « Alors, comment est-elle ? » Car cette intellectuelle avare de publicité a réussi à provoquer la curiosité, autant qu'à l'époque de sa gloire, Greta Garbo.

Elle est tout le contraire de ce qu'elle écrit dans La Force des choses. Ni vieillie, ni sèche, ni triste. Ridée, oui. Comme les autres femmes, beaucoup trop tôt. Mais pas amère ni désabusée.



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