Culture

Anna Mouglalis dans un film québécois: une «vraie guerrière»

L'actrice française Anna Mouglalis incarne une photojournaliste qui enquête en Asie sur le tourisme sexuel, dans le plus récent film du Québécois Charles-Olivier Michaud. Entrevue avec le réalisateur.

Pourquoi avoir choisi Anna Mouglalis ?

On me demande si j’ai écrit le film pour elle puisque le personnage s’appelle aussi Anna, mais ce n’est pas le cas. C’est une actrice avec qui je rêvais de travailler, que j’avais découverte dans Gainsbourg, vie héroïque, où elle jouait Juliette Gréco. Je l’avais aussi adorée dans Coco et Igor [elle y incarnait la célèbre couturière]. Elle possède une voix extraordinaire et une beauté tragique.

Dès le départ, je ne voulais pas que Sam [Pierre-Yves Cardinal] et Anna, mes deux personnages qui se rencontrent en Asie, soient québécois. Et le plus important, c’était de trouver Anna avant n’importe qui d’autre. J’ai donc fait parvenir le scénario à l’agent d’Anna Mouglalis alors que j’étais en vacances à Paris. Il m’a appelé le lendemain et m’a dit : « Elle l’a tout lu hier. Elle n’a pas été capable de déposer le scénario et veut absolument te rencontrer. Peux-tu venir à Paris ? » J’ai répondu : « Ça tombe bien, j’y suis déjà ! » On s’est rencontrés dans un petit café près de Pigalle, on a bu un verre de vin, et ça a été une rencontre coup de cœur. 

Ce ne sont pas toutes les actrices qui auraient accepté de s’investir autant et de jouer un rôle si dur physiquement et mentalement…

Vraiment pas. Elle a complètement embarqué, et ça a été une chance. Ce n’est pas facile de demander à un acteur de porter une telle noirceur et une telle violence pendant si longtemps. Anna était rendue là dans sa vie personnelle. Elle n’a pas d’ego, elle ne voulait pas être belle à l’écran. Elle voulait jouer quelque chose de vrai, aller dans des zones d’ombre. Elle a été une guerrière et c’était beau à voir. On a développé une relation profonde.

ANNA-Film3

Anna Mouglaglis et le réalisateur Charles-Olivier Michaud lors du tournage.

Et ce, même si tu l’as fait tourner ici en hiver et que tu lui as fait dévorer un burger et de la poutine dans une scène…

[Rires]. Oui, le froid, ça n’a pas été tant agréable pour elle. On a tourné ici en octobre et en novembre, puis en Thaïlande en janvier, et on est revenus à Montréal en février pour la dernière partie du film. En octobre, je lui avais offert un manteau Canada Goose et elle le portait déjà fièrement ! Je lui ai dit : « Ouf, Anna, tu vas voir que c’est pas mal plus froid que ça au Québec en février ! » Et elle me disait : « Mais non, ça va aller. » Pour elle, l’hiver, c’est Val-d’Isère, c’est Chamonix… rien à voir avec ici.

J’ai lu que tu avais écrit cette histoire parce que tu avais été frappé par le tourisme sexuel en Thaïlande… Comment t’es-tu documenté ?

Il y a beaucoup de statistiques sur le sujet, ce n’est donc pas si difficile de se documenter. Aussi, j’ai vécu à Singapour en 2003-2005, et j’allais souvent en Thaïlande et à Bangkok pour le travail. Là-bas, tu ne peux pas ne pas voir le tourisme sexuel, ça fait partie du décor, c’est partout. Ça m’avait un peu répugné. Et ça me restait en tête. Je trouvais que c’était une réalité dont on ne parlait pas beaucoup.

Avant que je commence à écrire le film, ma trame de base, c’était une photoreporter qui devient son sujet, qui va vivre et subir les mêmes horreurs que ses sujets, et y survivre. Mon amour de l’Asie, ma fascination pour les textures et l’univers de ce continent en ont fait le cadre naturel. Mais je ne voulais pas dénoncer quoi que ce soit. Je ne faisais pas un pamphlet, mais un film. On découvre le sujet à travers les yeux d’une Occidentale qui vit tout ça pour la première fois. Anna a beaucoup apprécié cet aspect.

ANNA-Film1

Le pays n’est jamais nommé. Est-ce parce que tu as eu des difficultés avec les autorités de la Thaïlande ?

Oui, c’est exact. Mais je ne voulais pas montrer du doigt un pays. Je n’avais pas besoin d’un lieu précis, c’est un parcours humain, un reportage. Les méchants n’ont pas de nom, pas d’identité. Pour moi, ces méchants-là, c’est l’Homme avec un grand H, qui a créé la barbarie humaine, celle à laquelle Anna va succomber pour assouvir sa vengeance et qu’elle doit dépasser pour être plus grande que la violence.

Il y a beaucoup d’acteurs thaïlandais, évidemment, mais celle qui accompagne Anna dans son enquête ressort du lot…

Oh oui ! Aux auditions, on a vu des dizaines de jeunes filles qui s’étaient toutes poupounées – cheveux crêpés, maquillage criard, lentilles cornéennes de couleur comme c’est la mode là-bas, ongles longs – et je déteste ça. Dans le film, les jeunes filles qui témoignent à la caméra d’Anna n’étaient pas maquillées, et Anna non plus ! Je ne voulais pas. J’étais donc découragé. Chonticha Lauruangthana était la première à passer, et ça a été horrible. À la fin de la journée, elle est revenue. Elle s’était mise en jean et t-shirt, avait enlevé ses lentilles de contact et ses faux ongles, aplati ses cheveux, et elle a demandé à refaire l’audition. On a vécu un moment magique. J’en avais des frissons. Elle a joué la scène du début, quand elle confesse s’être fait violer, j’étais… wow ! On l’a prise. Et elle a tout donné.

Tu dis qu’Anna n’était pas maquillée, mais elle l’était un peu puisqu’on voit des remerciements à Chanel au générique pour les produits utilisés…

C’est à cause des crèmes hydratantes qu’on a utilisées. Anna est ambassadrice Chanel, c’est-à-dire qu’elle est habillée par cette marque et participe à toutes sortes d’événements partout dans le monde… elle n’est vraiment pas chanceuse ! [Rires] La première journée des tests, on s’est aperçus que la fausse cicatrice qu’elle devait avoir au visage irritait sa peau. Elle a donc fait venir des crèmes hydratantes Chanel pour s’aider. Mais sinon, elle n’a aucun maquillage. Notre coiffeuse s’occupait de Pierre-Yves Cardinal et de Pascale Bussières, mais pas d’Anna.

ANNA-Film2

Tu lui as peut-être offert le rôle de sa vie …

En tout cas, elle a été habitée par le rôle, elle est devenue le personnage pendant les quatre mois du tournage. C’était une modeste production québécoise, à petit budget, et elle était de tous les plans. C’était donc un travail physique. Et il y avait les scènes de viol, de torture, où elle-même torture aussi, ce n’est facile pour personne. On a eu un rapport créatif stimulant, car elle me faisait confiance à 100 %. Elle avait envie d’être là, et elle n’avait aucun problème à faire quoi que ce soit. Elle voyait qu’on faisait ça dans le respect et pour l’amour du cinéma.

Qui sait, on la reverra peut-être l’an prochain aux Jutra ?

Ça serait « malade ». Beaucoup de bon monde font des films, mais Anna a fait quelque chose de physique, qu’on ne voit pas souvent : elle s’est livrée ; ce que tu vois à l’écran, c’est ce dont elle a l’air dans la vie. Elle s’est mise à nu et j’aimerais que les membres des Jutra le reconnaissent, parce que je suis vraiment fier d’elle.