Fabienne Colas: artiste, militante et femme d'affaires

Fabienne Colas a rejoint le club sélect des 40 Canadiens les plus performants de moins de 40 ans. L’initiatrice du Festival international du film black est la seule Québécoise et la seule Noire de la plus récente édition de ce prestigieux palmarès. Tout un exploit!

 
Photo: Fondation Fabienne Colas

Après avoir été comédienne, vous êtes aujourd’hui femme d’affaires. Pourquoi ce virage?
Ce n’était pas mon plan de vie au départ. De mon Haïti natal, je suis arrivée à Montréal en 2003. J’étais pleine de naïveté, m’imaginant que j’allais continuer sur ma lancée – parce que j’étais quand même connue dans mon pays. J’ai vite déchanté! En plus, les films dans lesquels j’avais joué n’étaient pas distribués ici. C’est comme ça qu’a germé l’idée de mettre en place une plateforme de diffusion pour des créateurs et des artistes d’Haïti, puis pour la communauté noire en général. Cette initiative est devenue le Festival international du film black, qui en est à sa 15e édition à Montréal, sa 6e à Toronto, et qui sera présenté pour la première fois cette année à Halifax.

Être une femme noire au Québec, qu’est-ce que ça signifie en 2019?
En tant que femme, on doit toujours se démener pour prendre une place qui nous revient de droit. En tant que femme noire, c’est encore plus difficile. Les personnes issues des minorités visibles sont sous-représentées dans les sphères décisionnelles, entrepreneuriales et artistiques, alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses dans la société en général. Au cinéma et à la télévision, c’est frappant. Le nombre d’acteurs noirs se compte encore sur les doigts d’une main. Et personne ne semble s’en soucier – pourtant, un film ou un téléroman est lu et analysé par des dizaines de professionnels avant d’arriver à l’écran: scénaristes, réalisateurs, producteurs, diffuseurs… Dans les années 1980, il y avait bien quelques Noirs à la télévision, par exemple Normand Brathwaite. Trente ans plus tard, l’immigration atteint des sommets et on n’en voit pas beaucoup plus. C’est encore plus insensé dans les séries qui se passent à Montréal, une ville tellement multiculturelle.

Pourquoi le nouveau visage du Québec n’est-il pas transposé à l’écran?
Parce que tout le monde se ressemble dans les comités de sélection des projets! Pas étonnant que ces personnes ne se retrouvent pas dans des histoires racontées du point de vue des minorités visibles ou des immigrants… Elles n’ont pas cette expérience, voilà tout. S’il y avait davantage de diversité autour de la table, ça changerait tout.

Selon vous, quel rôle les arts jouent-ils dans la société?
Les arts bâtissent des ponts entre les gens. J’en suis convaincue. Le racisme et la discrimination sont le fruit de l’ignorance. Quand monsieur et madame Tout-le-Monde font connaissance avec des artistes qui leur proposent des histoires différentes, et que les artistes rencontrent à leur tour un public qui leur est moins familier, on apprend à se connaître, on a moins peur et, finalement, c’est l’amour fou! [Rires]

Êtes-vous en faveur de l’instauration de quotas pour les minorités?
Vivement qu’on impose des quotas à la télévision et au cinéma! Ils seraient comme une arme d’inclusion massive, un plan Marshall pour diversifier nos écrans bien trop blancs pour un Québec métissé. Quand on a des quotas, on trouve des solutions et des talents issus de la diversité. Quand il n’y en a pas, on trouve des excuses… Comme en ce moment!

Selon votre expérience, le Québec est-il raciste?
Je ne dirais pas « raciste », c’est beaucoup trop fort. On parle plus que jamais de diversité et d’inclusion. Mais, en pratique, on sent encore une fermeture. Pour nous, c’est comme être invité à poser pour une photo de famille, se faire beau et sourire, puis se rendre compte qu’on a été effacé du portrait… De plus, les projets portés par des personnes issues de la diversité sont souvent relégués au rang de petits projets communautaires sans envergure. Quelle erreur! Un Québécois qui réussit, c’est un succès pour tout le Québec et un enrichissement collectif, peu importe la couleur de sa peau.

Quelle a été votre réaction au spectacle SLAV, qui a semé la controverse l’été dernier?
J’ai été choquée. Les artistes noirs ont déjà peu d’opportunités de se produire, voilà une occasion complètement ratée! Invoquer la liberté de création pour justifier le fait de ne pas en avoir engagé est aberrant. Imaginez un spectacle en l’honneur de la femme où ne joueraient que des hommes! Ça rappellerait l’époque où le théâtre était un lieu de discrimination à l’égard des femmes et où elles n’avaient pas le droit de monter sur scène. Pour SLAV, nous avons ressenti exactement la même chose. Protester et faire entendre notre voix a été salutaire.

À ceux qui disent que la diversité ethnique ne concerne qu’une partie du Québec, que répondez-vous?
Que c’est faux. La première fois que j’ai atterri au Québec, en 2000, je venais passer des vacances chez une amie, à Chicoutimi. Toutes les personnes que je rencontrais étaient à la fois très accueillantes et très intéressées par mes origines. On ne croisait peut-être pas beaucoup de Noirs dans la rue, mais il y en avait, et il y en a de plus en plus aujourd’hui. Penser que les Québécois des régions ne s’intéressent qu’à ceux qui leur ressemblent est une erreur. Les gens sont beaucoup plus ouverts et curieux que ça!

Quelles sont les personnalités qui vous inspirent?
Michaëlle Jean, Barack Obama, Oprah Winfrey… Leur réussite a été l’un de mes cadeaux les plus précieux, car ces personnes exceptionnelles aident à rêver plus grand et donnent de l’espoir. J’ai eu la chance de rencontrer les Obama en 2017 et j’ai été frappée par leur simplicité et leur curiosité envers les autres. Quand Barack Obama m’a demandé comment j’allais, je me suis sentie, l’espace d’un instant, aussi importante que la reine d’Angleterre! Quant à Michelle, elle m’a prise dans ses bras comme si on se connaissait depuis 20 ans…

Quelle est votre plus grande fierté?
Avant, les gens me disaient « félicitations », maintenant ils me disent « merci ». Et puis, faire venir Harry Belafonte, Danny Glover et Spike Lee (trois fois!) à Montréal pour le Festival international du film black, ce n’est quand même pas rien… 

Qui est-elle?

Mannequin et actrice en Haïti, Fabienne Colas immigre au Québec en 2003, devient entrepreneure et crée, notamment, le Festival international du film black de Montréal et le Festival du film québécois en Haïti. Elle préside sa fondation éponyme, qui soutient les artistes de la communauté noire. Son dynamisme lui a valu de figurer au palmarès 2018 des 40 Canadiens les plus performants de moins de 40 ans. Ce prix fondé par la firme de recrutement de cadres Caldwell Partners souligne chaque année l’esprit d’entrepreneuriat de jeunes leaders qui se sont illustrés dans leur domaine et qui sont choisis parmi plusieurs centaines de candidatures à l’échelle du pays.

Le Festival international du film black de Montréal aura lieu cette année du 24 au 29 septembre 2019, celui de Toronto, se déroulera en février, et celui de Halifax, en mars.

 

 

Mise à jour d’un article paru le 11 avril 2019. 

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