Virginie Fortin, plus que douée!

Elle est partout et sait tout faire, en français comme en anglais: humour, comédie, drame, animation, chanson… Attrapée en pleine tournée de son premier one-woman show, qu’elle rode depuis des mois dans tout le Québec et jusqu’en Écosse, Virginie s’est posée, le temps d’un tête-à-tête révélateur.

 
Photo: Andréanne Gauthier

Une salle de spectacle, dans une ville de la banlieue montréalaise. Croisée au bar, avant le lever du rideau, une dame dans la quarantaine se confie : « J’adore Trop. J’ai regardé les deux saisons sur ICI Tou.tv Extra. Et j’aime beaucoup Virginie, son énergie, sa franchise. »

L’interprète de la jeune bipolaire attire de nombreux téléspectateurs dans les salles de spectacle partout au Québec. Qui aurait cru que la gagnante du concours En route vers mon premier gala Juste pour rire (2013) pouvait faire sien un premier rôle complexe et s’imposer dans une distribution cinq étoiles : Évelyne Brochu, Anne-Marie Cadieux, Louise Portal…

Pour l’instant, ce n’est pas la comédienne, mais l’humoriste qui s’empare de la scène, pantalon ébène, blouse vermeille, tignasse frisée et quasi vivante. Son spectacle a pour titre Du bruit dans le cosmos, et Virginie entre d’emblée dans le vif du sujet. Démarrer un show drôle par des considérations métaphysiques et maintenir le cap pendant 90 minutes, cela exige talent et cran.

Le Noël de Virginie

Il y aura du nouveau chez les Fortin cette année et des cadeaux différents sous le sapin. « Mon frère et sa copine viennent d’avoir un bébé. Je suis contente d’être matante, mais surtout heureuse que Bernard soit devenu grand-père. Il est toujours le préféré des enfants : il est tellement niaiseux ! » Pour Virginie, l’arrivée du nouveau-né redonnera au 24 décembre un peu de la magie d’antan, quand les petits Fortin se réveillaient à minuit, juste après le passage du père Noël. « Bien sûr, j’aime cette période parce qu’on se rassemble à la campagne chez mes parents. Mais cet enfant va nous permettre de perpétuer la tradition. » Parlant de tradition : s’il y a tourtière au menu, elle sera végane (« mon frère et ma belle-sœur ne mangent pas de viande »), et les huîtres remplaceront le foie gras de jadis (« sa production n’est pas respectueuse envers l’animal »). Un classique : la chanson Chestnuts Roasting on an Open Fire, par Diana Krall. « Quand j’arrive et que mon père met ce CD, c’est le signe que les festivités sont commencées. »

Solide, posée, elle semble à l’aise sur les planches comme dans son salon. Mais ce soir, elle est aux prises avec un léger rhume qui la fait renifler, et un autre désagrément passager. « J’ai mes menstruations, d’où ma chemise rouge », lance-t-elle soudain entre deux numéros aux quelque 200 spectateurs venus la voir. En entrevue, Virginie reviendra sur cette confidence improvisée, qu’elle assume complètement. « Je suis tannée que du monde dise : “Ah oui, les femmes humoristes qui traitent de thèmes féminins comme les menstruations, pis la grossesse…” J’ai entendu au moins 10 humoristes masculins parler de leurs couilles et de leur calvitie. Pourquoi ça, c’est universel ? Les menstruations et la maternité sont à l’origine de tous les êtres humains. S’agit-il vraiment de sujets féminins ? »

Pas stressée, mais…

Trois semaines plus tard, la fille de l’heure est en avance à notre rendez-vous et m’attend devant un espresso. « Désolée, j’ai faim et j’ai déjà commandé. » Elle a choisi le lieu : Café Pista, rue Beaubien, à Montréal, à quelques pas de son logis. Marie-Andrée Labbé, autrice de Trop, m’avait dit, avec raison : « La première chose qu’on voit chez Virginie, à part le fait qu’elle est très jolie, c’est sa beauté intérieure, qui rayonne. »

Avec l’automne qu’elle a au menu, un peu de caféine ne peut pas nuire. Au programme, une vingtaine de représentations de Du bruit dans le cosmos, de Saint-Georges de Beauce à Québec, de Shawinigan à Saint-Hyacinthe. En plus de sa grande première montréalaise, le 7 novembre. « Si ça me stresse ? Non. Je suis trop occupée pour y penser. »

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Le matin même, elle assistait à une réunion de production pour L’heure est grave, l’émission bihebdomadaire qu’elle coanime avec l’humoriste Guillaume Girard à Télé-Québec. Une variété qui traite aussi d’enjeux de société et d’actualité avec humour. Parmi les collaborateurs : Philippe Cigna, la moitié du duo musico-trash Sèxe Illégal et amoureux de Virginie depuis six ans. « On aime travailler ensemble. J’écris mes affaires, et le seul autre crédit d’auteur sur mon show, c’est lui. »

L’influence du père?

À l’instar de sa vieille copine Léane Labrèche-Dor – « Je l’ai toujours connue, nos parents se fréquentaient, Marc Labrèche, je l’appelle mononcle Marc » –, Virginie est la fille d’un comédien, Bernard Fortin. Qui était très présent à la télévision à une certaine époque, et qui se fait plutôt rare, ces jours-ci.

« C’est voulu. Depuis que mes parents ont vendu leur maison de Boucherville pour s’installer à la campagne, Bernard vit son rêve de fermier. Mais quand j’étais au secondaire, il était partout, dans La petite vie, les publicités de Harvey’s… Il se faisait reconnaître tout le temps et je trouvais ça rushant. Je lui disais : “Un jour, tu vas être le père de Virginie Fortin.” Et aujourd’hui, lorsqu’il joue au théâtre, il m’affirme que les gens ne lui parlent que de moi après la pièce. Yes sir ! Mission accomplie ! »

Ses intimes s’accordent sur un point : Virginie est un condensé craquant de ses parents. « Son père est avenant, super généreux, pas compliqué, dit l’humoriste Arnaud Soly, l’un de ses meilleurs amis. Alors que sa mère est plus nerveuse, très présente et gentille. » La principale intéressée résume son héritage à sa façon : « Bernard, c’est l’entertainer, il m’a transmis ses capacités artistiques, et Suzanne, la confiance en moi. »

Photo: Andréanne Gauthier

Suzanne Beaudet n’était pas du métier… jusqu’à récemment. « Il y a 26 ans, quand est née ma petite sœur [Corinne, aujourd’hui chef-propriétaire du restaurant montréalais Le Coton], elle a quitté son emploi chez Bell pour rester avec nous trois [il y a aussi Simon, l’aîné, entraîneur de CrossFit]. » Un jour, Suzanne, qui taquine le saumon depuis des lustres, a eu l’idée d’une émission de pêche au féminin. « Mon père n’y croyait pas vraiment… » Qu’à cela ne tienne, sa femme a lancé sa ligne ici et là, et la chaîne Unis TV a mordu. Pilotée par Suzanne et la comédienne Louise Laparé, Elles pêchent a gardé l’antenne pendant trois saisons. « C’était beau, ça faisait rêver… », dit Virginie, en précisant que, tout comme son frère et sa sœur, elle n’a jamais accompagné sa mère sur les eaux poissonneuses !

Virginie vient de souffler ses 32 chandelles. Et le chemin qui l’a menée jusque dans le café hipster où nous cassons la croûte a été tout sauf droit. « J’aime surprendre. » Et, pourquoi pas, choquer. À l’automne 2015, dans le vidéoclip Gun Bless America, qui a même eu des échos en France et en Belgique, la fille comique devenue chanteuse (et parolière) dénonçait par l’absurde la culture des armes : When I go to the dentist, I take my gun… (Quand je vais chez le dentiste, je prends mon fusil…) On a alors su que Virginie Fortin n’était pas là juste pour rire.

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Artiste polyglotte

« La vérité, c’est que je n’ai jamais voulu être humoriste. » Petite, c’était plutôt le métier de comédienne qui l’intéressait. À 16 ans, elle a obtenu un rôle dans un théâtre d’été. « Mon père jouait mon père », lâche-t-elle. Ensuite, ç’a été la ronde des auditions pour les écoles de théâtre. « J’ai été refusée partout, mais il n’y a pas eu de drame. » Elle s’éclatait le soir sur les patinoires de l’impro… et bûchait le jour à l’université McGill : majeure en études françaises, mineure en études espagnoles et mineure en études russes… Quoi ? Elle parle russe ? Konechno, bien sûr, comme disent les Moscovites. « J’ai une facilité pour les langues… »

Photo: Andréanne Gauthier

Et sa maîtrise de l’anglais est perfect. Un atout qui lui permet, depuis trois étés, de tester le public bigarré du festival Fringe d’Édimbourg, célèbre rendez-vous de l’avant-garde culturelle et artistique mondiale. « Pourquoi jouer devant une poignée de personnes dans une salle écossaise ? Parce que je sais que ça va me mener quelque part. » L’anglais lui a déjà été utile quand, il y a huit ans, Virginie s’est exilée plusieurs mois, « sans but, juste pour voir ». D’abord à Chicago, puis à Toronto, s’inscrivant à Second City, creuset des plus grands humoristes américains et mecque du stand-up comique. Son verdict ? « J’ai trouvé ça cool. » Après son retour au bercail, tout s’est enchaîné peu à peu : apparitions remarquées dans des galas, SNL Québec, tournée en tandem avec Mariana Mazza… Puis, en 2014, elle entrait chez Juste pour rire.

Trois ans plus tard, « l’affaire Rozon » éclatait, plaçant les artistes de la boîte devant un dilemme : partir ou rester ? « Dans le tumulte, j’aurais pu m’en aller, et je comprends ceux qui l’ont fait, j’y ai pensé aussi, dit-elle. Mais je sentais que ç’aurait été impulsif et on venait de lancer mon show. C’est sûr que c’est dégueulasse ce que Gilbert a fait, ça représente tout ce que je déteste. Maintenant, je travaille avec des gens qui n’ont aucun lien avec le passé. Et s’il y a une entreprise qui sera surveillée, c’est bien elle. »

Rire et réfléchir

Au fil des années, le type d’humour qu’elle pratique a évolué. « Au début, j’avais des one-liners un peu edgy du genre : un chat qui voit une femme faire une pipe doit se dire : mon Dieu, ce pénis devait être très sale. » Comprendre : parce qu’un chat se lave tout le temps. « Aujourd’hui, j’ai envie d’aller dans les réflexions plus profondes. Déjà à cinq ans, je me demandais pourquoi on existait, et je me questionne encore, mais ça n’a jamais été une angoisse, plutôt une curiosité. » Sur scène, la fille de Bernard ne parle pas de sa vie. « L’anecdote personnelle, ce n’est pas vraiment intéressant. Je n’aime pas l’expression “humour engagé”, mais je pense que mon show l’est un peu. » Elle s’arrête, cherche d’autres adjectifs. « Et existentialiste. Et philosophique ? Je sais que ces mots font peur. J’ai aussi des trucs plus légers, des blagounettes. »

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Léane Labrèche-Dor, elle, n’a pas peur des mots. « Virginie est fascinante et impressionnante. Mon amie, je la trouve intègre et brillante. Elle pratique un humour de réflexion, de détachement, qu’il est bon de voir dans le paysage. J’ai souvent eu des discussions à ce sujet avec elle, les gens ne sont peut-être pas tous attirés par ce genre. Elle m’a un jour répondu : “J’aime mieux créer pour un public qui veut venir voir mes affaires, plutôt que de plaire à la masse en trafiquant un peu ce que j’ai envie de dire ou la façon dont je souhaite le livrer.” »

Pour Arnaud Soly – qu’on peut voir dans une vidéo délirante sur YouTube chanter avec Virginie les pires blagues populaires –, la force de sa complice tient à son intelligence et à son unicité. « Elle réfléchit beaucoup, ça transparaît dans son stand-up. Elle a un ton et un beat qui lui appartiennent, au-delà de la qualité de sa réflexion et de son jeu. Car, en plus, c’est une excellente interprète, dans le drame comme dans la comédie. Je le sais depuis longtemps parce que j’ai fait de l’impro avec elle pendant des années. Ce n’était qu’une question de temps avant que tout le Québec le découvre, et c’est arrivé avec Trop. »

En fait, cela aurait bien pu ne jamais arriver.

« J’avais mis son nom sur la liste de comédiennes qu’on voulait, se souvient la scénariste de Trop, Marie-Andrée Labbé. J’avais vu Virginie sur scène et à la télé, et je la trouvais extraordinaire. Elle s’est pointée à l’audition. Dès le début, on a vu en elle ce qu’on cherchait : une fraîcheur dans la façon de jouer, qui n’est pas formatée, presque nouvelle. »

Appelée pour une deuxième audition, Virginie ne voulait plus y aller. « Je me sentais comme un imposteur. Je me trouvais plein de raisons : trop débordée, un party le même jour chez mes parents… » Léane est venue à la rescousse. « J’aimerais me lancer des fleurs, dit celle-ci, parce que je l’ai convaincue d’y retourner. Je suis bien fière de moi ! »

Féminazie?

Calme et posée en interview comme sur scène, Virginie s’anime vers la fin de notre rencontre, visiblement électrisée par le sujet abordé. « Je suis profondément féministe, autant qu’on puisse l’être, mais je ne l’ai pas toujours été. Autrefois, je pensais qu’on était tous égaux et simplement différents. Puis, je me suis rendu compte qu’il y a des schémas sociaux qui sont profondément injustes et ridicules… »
Un exemple ? « Un homme passe à la télé, on lui applique un peu de poudre pour que sa peau ne brille pas. Moi, on me met du mascara, du maquillage. C’est normal, c’est attendu. Le fait qu’on ait sexualisé la femme depuis si longtemps a contribué à la décrédibiliser. Il y a tant de choses à dire là-dessus… Avant, je ne voulais pas l’être, féministe, ni en parler. »

Elle a changé.

En novembre 2016, Juste pour rire annonçait que, parmi les thèmes des galas de la 35e édition, outre « Juste engagé » et « Juste stand-up », il y aurait « Juste féminin ». Les réactions n’ont pas tardé. Virginie, au lieu de pogner les nerfs, a empoigné son ordi, et sa prose a fait des vagues sur Facebook et ailleurs. Extrait :

En essayant de rendre hommage aux femmes dans un gala JUSTE FÉMININ, Monsieur Humour nous a fait de la peine (un sentiment très féminin). C’est vrai que la femme se fait rare sur la scène de l’humour. Tellement que lorsqu’on la voit, elle est mieux de performer en tabernacle, car sinon, son échec aura des répercussions sur l’idée qu’on se fait d’un genre au grand complet.

Résultats : le gala honni a été annulé… et Virginie, cible de trolls, a été traitée de féminazie. Ce qui lui a inspiré le formidable numéro qui termine son spectacle, une satire mordante d’un monde gouverné par des féminazies. Le soir où j’étais dans la salle hilare, quelques gars riaient un peu jaune. « Vraiment ? fait-elle, étonnée, les yeux écarquillés. Pourtant, c’est tellement exagéré… »

Son petit sourire espiègle, lui, dit autre chose : « Yes, sir ! Mission accomplie ! »

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