Chroniques

Écrire sur l’onde (du vieux français : travailler sans résultat)

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Pas Le Petit Robert. Le grand, le Dictionnaire historique de la langue française. Je le pose près de moi. C’est l’homme de la situation. Sa présence en trois volumes (8 600 pages au total !) me rassure. À la moindre occasion, je le consulte. Oh ! je ne suis pas dupe ! Ce flirt assidu avec un dictionnaire (qui vient du latin dictio, action de dire) ressemble fort à de la procrastination. Car le temps que je prends à parcourir ce colosse de mes doigts frémissants, je n’écris pas un traître mot. Les minutes filent, les heures coulent, les jours s’épuisent… Et moi de même.

Je suis en pleine disette d’écriture. Je me presse le citron depuis des semaines. Rien. La date de tombée est dépassée ; il est minuit moins une ; je suis dans le pétrin. Sur ma table de travail, Robert me nargue, aguicheur sous sa couverture rouge clair et arrogant comme un intello qui ne fait jamais la lessive et encore moins la vaisselle. Il ne souffre pas, lui, de l’angoisse de la page blanche. Qu’importe où je l’ouvre, il a quelque chose à livrer.

À la page 1955, par exemple, nichée dans le deuxième tome, je tombe sur le mot labyrinthe. Tiens donc, quel adon. Nom emprunté au latin labyrinthus, bâtiment dont il est difficile de trouver la sortie. De manière plutôt inélégante, Robert fait allusion à mon cerveau. Pour vrai, et pour cause de tragédie familiale, mes neurones sont brouillés. Au quotidien, cette confusion n’est guère apparente. Mais quand je m’installe à l’ordi, elle ressurgit telle une bête tapie sous le clavier.

Ce monstre noir m’engloutit. Je suis dans l’obscurité. Or, écrire une chronique nécessite d’être éclairée. L’exercice ne consiste pas seulement à raconter ces anecdotes dont je suis si friande. Il faut prendre du recul pour tirer… non pas une morale mais à tout le moins une réflexion. Le nez collé sur un tableau, on ne voit que des taches. À une distance raisonnable, l’œuvre prend forme et révèle tout son sens. L’équilibre se crée. L’artiste transmet un message que chacun interprète à sa manière. C’est la différence entre l’art, qui doit être digéré, et le divertissement, qui arrive tout cuit dans le bec.

Je ne suis pas une artiste, je suis une journaliste qui, au jour le jour, s’appuie sur des déclarations, des explications et des faits. Écrire des textes de nouvelles s’apparente à un sprint. Accoucher d’une chronique aussi personnelle que celle-ci s’avère fort différent. C’est un marathon qui requiert souffle, endurance, style et humour, si possible. Cette gymnastique mentale permet de tenir la route jusqu’au fil d’arrivée, jusqu’au bout du raisonnement.

Je ne parviens plus à écrire comme avant parce que je suis déboussolée et désorientée. Je suis mère orpheline d’un enfant. Je halète, exsangue, avec ma plaie béante, tel un chevreuil qu’une voiture a frappé sur l’autoroute, les quatre fers en l’air dans le fossé. J’étais une femelle sans histoire qui gambadait dans les boisés, ses petits à sa suite et puis… un accident (événement soudain qui entraîne des dégâts, dixit Robert) a tout fait basculer. Je ne reconnais plus ma forêt. Quelle déroute.

Mon dictionnaire, ce plaisantin, n’offre pas de définition pour déroute et m’envoie plutôt à routier. Il en va ainsi avec les ouvrages de référence complexes, ils ne sont pas pressés d’arriver et se complaisent dans le voyage. Donc routier, route et, enfin, déroute ! Au terme de trois paragraphes de descriptions savantes, j’aboutis sur « échec complet, cata-strophe  ». Décidément, Robert ne mâche pas ses mots.

Malheureusement, il n’est pas loin de la vérité. Quand je ne parviens pas à écrire, j’éprouve bel et bien un sentiment d’échec, comme si j’avais raté un rendez-vous très important, par ma faute, par ma propre errance. Ma journée ressemble à une peau de chagrin, attendez, je cherche chagrin, emprunté au turc sagri « croupe d’un animal ». Ainsi, tout se recoupe, sans l’écriture je suis un cerf de Virginie loin de sa Virginie, un chevreuil dérouté.

Après la mort de mon fils, un collègue m’avait écrit : « Anne Marie, laisse tes lumières allumées. » Il m’intimait de ne pas me couper du monde… Comme le mot trauma flashait dans mon cerveau avec insistance, je l’ai cherché dans le dictionnaire. Remonter jusqu’à l’origine des mots est une petite lumière que j’ai suivie, parce que j’avais perdu mes repères.

L’adjectif traumatique, du bas latin et du grec, signifie « efficace contre les blessures ». À première vue, il paraît curieux qu’un choc modifiant la personnalité puisse être efficace à quoi que ce soit. J’avance l’hypothèse que le trauma constitue une protection instantanée (et, on l’espère, momentanée) pour ne pas devenir fou. En ionien (l’Ionie était une ancienne province grecque d’Asie Mineure) trôma voulait dire – au figuré – dommage, dé­sastre, déroute ! Voyez bien que je tourne en rond…

Trêve de lamentations. Certes, je suis triste. Mais écrire pour un magazine n’est pas une psychothérapie. Et, dans la vie, je ris plus souvent que je ne pleure. J’aime énormément de choses. J’aime mes amis, leurs observations acérées, leurs réparties, leur jugement sûr et leur chaleur. J’aime avoir chaud, sentir le soleil sur mon visage, les yeux clos, tranquille, au repos. J’aime préparer un repas en compagnie de tellement de monde qu’aucune nappe ne recouvre entièrement la table, tant on y a ajouté de rallonges ! J’aime manger les biscuits que concocte ma fille. Parfois elle les oublie dans le four et le dessous est brûlé… C’est pas grave, je les trempe dans du lait ou dans mon thé.

J’adore lire. Quant à la musique, elle m’est vitale. Je suis contente avec la radio. Je change de poste comme d’autres zappent devant la télé. Sauf le vendredi soir, où je suis fidèle à Jacques Beaulieu, qui fait dans le blues sur Espace musique. Le bonheur ! Oui, j’aime le bonheur… Notamment celui que je ressens lorsque je réussis à pondre une chronique à mon goût et que je vous l’offre sans arrière-pensée, à vous qui me lisez. Je vous en remercie, d’ailleurs.

 

Anne Marie Lecomte est journaliste à Radio-Canada.ca.