8 mars: à quoi bon lutter?

Un autre 8 mars abordé avec des sentiments contradictoires: un concert et un livre viennent encore de me faire hésiter entre réjouissance et grognements.

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J’étais l’autre soir au concert. Je suis en effet abonnée de longue date aux spectacles de l’Orchestre métropolitain, moins par connaissance de la musique classique (éternelle néophyte!) que pour l’assurance d’y passer un agréable moment.

Ce soir-là, c’était Mozart qu’on jouait, sa Symphonie concertante pour violon, alto et orchestre, en mi bémol majeur, précisait le programme, et mon esprit folâtrait au gré des notes: «Tiens donc, les deux solistes sont des femmes: j’me demande ce que Mozart en aurait pensé.» Il était certes inimaginable en 1779, au moment où l’illustre génie écrivait sa symphonie, que celle-ci soit un jour interprétée par une Yukari Cousineau et une Marina Thibeault, renversantes de talent… Que les temps ont changé!, me disais-je en souriant dans ma tête.

«Eh, mais dis donc, a poursuivi ma pensée, il n’y a pas que les deux solistes… Il me semble qu’il y a vraiment beaucoup de musiciennes sur scène ce soir, non? Comptons! Un, deux, trois… On reprend, juste pour être sûre… Mais oui, on a bien 20 femmes dans l’orchestre pour 17 hommes!»

À la deuxième partie, j’ai repris mon calcul: 28 femmes et 24 hommes pour exécuter le Mozartiana de Tchaïkovski, puis 26 musiciennes et 22 musiciens pour la dernière pièce, à nouveau du Mozart.

Et me voilà à me réjouir franchement. Quelle avancée, en ce 8 mars approchant! Dans l’univers de la musique classique qui fut, pendant des siècles, terriblement masculin, la parité prend maintenant ses aises au point d’être normale – ni affichée, ni soulignée, un simple ainsi soit-elle. Bravo, bravissimo!

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Reste que je ne passe pas mes concerts à compter qui est sur scène. Je me suis donc demandé si mon optimiste calcul relevait de l’exception. Je sais que les femmes chefs d’orchestre sont rares et qu’on joue encore plus rarement des pièces écrites par des femmes. Mais qu’en est-il de la place même des musiciennes? Jusqu’ici, je ne m’étais jamais posé la question.

Mes recherches m’ont menée à l’ouvrage Au cœur de l’orchestre (Fayard, 2012), signé du critique musical Christian Merlin. Il raconte que c’est «après la Première guerre mondiale que les femmes commencèrent à s’y faire timidement une place» … en raison de la création d’orchestres pour la radio. On pouvait oser y adjoindre des femmes puisqu’on ne les verrait pas!

De (très) rares pionnières furent par ailleurs embauchées pour la scène entre le début du siècle et les années 50. Elles étaient harpistes et flûtistes. Il a fallu ensuite du temps – et bien des injustices et des humiliations – pour qu’elles finissent par toucher tous les instruments. Mais lorsque cette barrière est tombée, leur place, du coup, s’est agrandie.

Aujourd’hui, les femmes sont toujours minoritaires dans les grands orchestres, mais dans plusieurs d’entre eux (comme l’Orchestre symphonique de Montréal), elles représentent maintenant le tiers des troupes… Avec sa quasi-égalité (les musiciens y étant juste un peu plus nombreux que les musiciennes), l’équipe régulière de l’Orchestre métropolitain est donc dans une classe à part. Mais partout les changements s’accélèrent.

Cela n’empêche pas des poches de résistance: le livre de Christian Merlin décrit bien la farouche, et historique, misogynie du Philarmonique de Vienne, toujours patente même si l’orchestre compte maintenant 15 femmes pour plus d’une centaine de musiciens.

Lisant tout cela, je n’en étais que plus déterminée à applaudir la soirée à laquelle j’avais assisté! Oui, en 2018, le combat avançait.

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Mais quelques jours plus tard, un livre m’est arrivé: Seule au front, de Sandra Perron (éd. Québec Amérique), traduction de son témoignage paru en anglais l’an dernier. Il y était question de l’armée, un autre univers traditionnellement bien misogyne.

En ouvrant l’ouvrage, je savais déjà que Sandra Perron, première officière de l’infanterie canadienne, en avait vraiment bavé – comme bien d’autres femmes militaires. Et de fait, son récit est révoltant. Mais comment s’en étonner. Elle était la première à aller, c’est le cas de le dire, au front. Pour rappel, c’est à la tout fin 1989 que le Tribunal des droits de la personne «a levé toutes restrictions liées à l’emploi des femmes dans des unités de combat. Dès que j’en ai eu la confirmation, j’ai soumis ma requête pour être mutée dans l’infanterie», raconte Sandra Perron, qui était alors déjà militaire.

Bref, elle ouvrait des brèches et il était entendu, pour nous qui lisons, qu’on serait impitoyable avec elle.

Sauf que, et Sandra Perron nous le fait parfaitement comprendre, le pire n’est pas ce que l’on croit. Ce qui lui a fait bien plus de tort que les agressions, raconte-t-elle, ce sont «les centaines de blessures émotionnelles, et j’insiste sur “centaines”, que m’ont infligées mes camarades», laissant «des cicatrices qui vont mettre beaucoup de temps à guérir».

Il est question ici de vols, d’instructions qu’on lui cache, de photos vulgaires, de surnoms dénigrants, d’exclusion d’activités, de chanter à tue-tête dans son oreille pour l’empêcher de dormir, de lui lancer pendant des heures des restes de graines de tournesol pendant les longs trajets effectués dans le confinement d’un transporteur de troupe blindé… – un tas de gestes si insignifiants qu’on ne peut s’en plaindre, juste endurer. Le supplice de la goutte d’eau qui est le propre de l’intimidation et du harcèlement, rencontrés dans toutes sortes de milieux de travail, et qu’on a encore tellement de mal à admettre. Un supplice qui n’a ni sanction, ni fin.

Sandra Perron avait quand même des appuis parmi ses collègues. Néanmoins, elle a dû quitter l’armée, emportée par la force de la discrimination et l’incompréhension de ses supérieurs.

Quelque vingt ans plus tard, en 2014, elle reçoit une invitation à la soirée soulignant le 100e anniversaire du Royal 22e Régiment, où elle était autrefois affectée. Quel baume pour elle, quelle occasion de revenir à la maison: comme une réunion bienveillante qui balaierait tout un passé d’humiliation. Elle s’y rend le cœur chargé d’espoir…

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Mais ce soir-là, les hommes qui lui avaient rendu la vie misérable l’évitent; pire encore, ils ont été promus, progressant plus rapidement même que ceux qui l’avaient appuyée. Et ce fut pour elle comme si un voile se déchirait. Malgré les dires de l’armée, malgré tous les sacrifices qu’elle-même avait consentis et l’injustice subie, elle comprenait enfin qu’au fond, cette institution ne voulait pas des femmes. Et que c’était encore le cas aujourd’hui.

Cette conclusion, c’est le passage que j’ai trouvé le plus dur du livre. Tant de souffrances physiques et mentales ne faisaient pas le poids face à l’inertie du système: à quoi bon alors la lutte, à quoi bon un 8 mars?

À moins que, malgré tout…

Dans de récentes entrevues, Sandra Perron a raconté que le lancement de son ouvrage l’an dernier s’est fait en présence de 300 militaires, dont plusieurs hauts gradés, ce qui en soi tout un symbole. Et que depuis sa parution, elle a reçu des lettres d’excuses de collègues qui l’avaient harcelée. Ils avaient enfin compris. Enfin.

Mais qu’est-ce qui doit l’emporter quand on veut faire le point sur nos avancées collectives: la victoire à célébrer ou la colère face à tout ce qu’elle a exigé? J’oscille toujours de l’une à l’autre…

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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