Chroniqueuse du mois

Daphné B. : Toujours humain malgré tout

En privant une personne de son humanité, on finit par faire peu de cas de la vie de celle-ci. De #MoiAussi jusqu’à la fusillade d’Uvalde, la déshumanisation de tout un chacun conduit aux pires violences.

Mon fil d’actualité a le bleu violacé des blessures qui ne guérissent pas. On y divulgue des infos sur la tuerie qui a eu lieu dans une école primaire du Texas et qui secoue l’Amérique.

J’y apprends des tas de choses. Que les plaies infligées par les balles de l’arme semi-automatique utilisée par le tueur peuvent atteindre la taille d’une orange. Que les parents doivent fournir leur ADN pour qu’on puisse identifier les petites victimes, rendues méconnaissables par la puissance des projectiles. On est le mardi 24 mai. D’ici dimanche, on annoncera 15 autres fusillades de masse aux États-Unis.

Les images de cette triste tragédie feront ensuite place à celles du procès pour diffamation opposant Johnny Depp à son ex-épouse Amber Heard. Depuis le début de l’affaire, l’actrice est vilipendée sur toutes les plateformes. Et si rien n’autorise ni ne justifie une telle manifestation de violence, transformer quelqu’un en monstre a le mérite d’être rassurant : cette personne n’est pas comme nous. Une fois la créature identifiée, on peut la neutraliser, la canceler. Et puisque Heard ne semble plus appartenir à la race humaine, il devient plus facile de lui cracher dessus.

D’ailleurs, c’est ainsi qu’on traite les femmes incarcérées au Québec : comme des bêtes, des monstres. C’est du moins ce qu’on découvre en lisant Délivrez-nous de la prison Leclerc !, de Louise Henry, un témoignage bouleversant paru au printemps aux éditions Écosociété. Depuis 2016, on enferme des femmes dans le pénitencier fédéral de Leclerc, à Laval, jugé trop vétuste pour les hommes. Humiliées, violentées, elles s’y sentent comme « des humains qui ne comptent plus », « des déchets de la société ». Pas étonnant, alors, qu’une détenue s’y suicide tous les cinq mois. Pourtant, nous dit l’autrice, « personne ne mérite d’être traité comme ça, peu importe le crime commis ».

Ces processus de déshumanisation, en plus de justifier la violence qu’on fait subir aux autres, permettent de passer sous silence des problématiques structurelles : la pauvreté, la haine des femmes, le racisme, ou encore l’accès aux armes à feu. On taxera par exemple un tueur de fou, au lieu de dire qu’il a grandi dans une culture violente et misogyne. C’est ainsi qu’on transforme des phénomènes sociaux en cas isolés et qu’on court-circuite les réformes qui pourraient les prévenir.

Quand j’ai vu la haine des internautes déferler sur Amber Heard, c’est précisément ça qui m’a fait peur : la rapidité avec laquelle on l’a privée de son humanité. J’y ai lu le ressac perpétuel de l’important mouvement #MoiAussi. En la diabolisant, en la traitant de turd, ou de crotte, on a légitimé la violence qu’on lui portait.

Parce qu’en cessant de s’identifier à autrui, on arrête d’éprouver de l’empathie.

Et si un gamin de 18 ans peut aujourd’hui trouer impunément des corps d’enfants jusqu’à les rendre méconnaissables, c’est peut-être parce qu’on nous apprend très vite à considérer la vie de certaines personnes avec mépris.

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