Édito: On doit célébrer la parole (et la musique) des femmes

Faudra-t-il exiger des quotas pour que les femmes obtiennent la place qui leur revient dans le secteur culturel? se demande Johanne Lauzon. Et si on commençait par aller voir leurs œuvres!

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Photo: Antoine Desilets

Elles sont 14.

Quatorze artistes de tous horizons, de tous âges sur la scène du théâtre Maisonneuve, qui chantent les mots et les airs popularisés par la grande Pauline Julien. Queen Ka, France Castel, Sophie Cadieux, Fanny Bloom, Isabelle Blais, Émilie Bibeau, Frannie Holder, Klô Pelgag, Louise Latraverse… Ines Talbi, aussi, idéatrice et metteure en scène de ce spectacle-hommage.

Quelques jours plus tôt, en lisant les journaux, j’avais dit à mon chum : « J’aimerais voir ce show-là ! » D’habitude, je dis ça et puis je passe à autre chose… Parce que je suis souvent trop crevée pour sortir. Un soir, pourtant, en revenant du bureau, j’ai trouvé deux billets sur le meuble du hall d’entrée. L’homme de ma vie avait l’âme à la tendresse et m’invitait à assister à La Renarde, sur les traces de Pauline Julien. Vous savez, le genre d’invitation qui fait si plaisir…

Je connais peu Pauline Julien – victime d’aphasie, elle s’est enlevé la vie il y a 20 ans. Ses chansons ont tout de même traversé mon enfance et mes débuts dans l’âge adulte. Pour moi, c’était surtout l’interprète de Non, tu n’as pas de nom. (Écrite par la Française Anne Sylvestre, cette chanson sur l’avortement exprime à la fois une douceur et une résistance rarement entendues.)

Sur la scène s’avancent comédiennes, musiciennes, chanteuses tandis qu’au fond défilent des images de Pauline. Grâce à ces interprètes, la voix de la pasionaria du Québec résonne. Forte, irrévérencieuse, libre. Complètement libre.

Je ne peux m’empêcher de m’interroger. Pourquoi célébrons-nous si peu nos figures féminines ? Pourquoi avoir attendu 20 ans avant de rendre hommage à cette chantre ?

Ce soir, passé et présent s’enchevêtrent. Et on redécouvre un répertoire qui raconte le Québec, l’espoir des petites gens, la quête des femmes. « Mon pays est le même que toi. Que vous. La musique comme sève et les mots comme forêt », écrit, dans le programme, Ines Talbi, née en Tunisie. Fort beau témoignage.

Je n’arrive pas à retenir mes larmes quand j’entends Fanny Bloom chanter Une sorcière comme les autres. « Je vous ai porté vivant / Je vous ai porté enfant / Dieu comme vous étiez lourd / Pesant votre poids d’amour / Je vous ai porté encore / À l’heure de votre mort / Je vous ai porté des fleurs / Vous ai morcelé mon cœur… » Mêmes sanglots à l’écoute de Mommy qu’Ines Talbi s’approprie avec émotion. Une part de tristesse, une part de colère m’envahissent. Cette gang de filles est fabuleuse ! J’ai le sentiment de vivre un moment historique – ai-je déjà assisté à un spectacle aussi fort porté que par des femmes ? Je ne crois pas.

Ici comme ailleurs, les femmes ont encore du mal à faire leur place dans le merveilleux monde du spectacle. L’an dernier, les Ariane Moffatt, Queen Ka, Cœur de pirate, Safia Nolin et plus de 100 autres interprètes, autrices et musiciennes ont appelé à la parité dans l’industrie musicale : « Les artistes féminines de notre scène locale sont débordantes de talent, elles ont des choses à dire, un public, elles travaillent fort et bien. Si elles sont représentées en minorité partout, ce n’est pas parce que leur musique n’est pas touchante, groovy, intelligente ou moins populaire. Pourquoi alors nous exclut-on à ce point ? »

Le mouvement Femmes en musique déplorait alors que les festivals québécois ne comptent souvent que 30 %, voire aussi peu que 10 % parfois, d’artistes féminines. Est-ce que, après cette sortie, la situation s’est améliorée ? Bien sûr, les Francos ont présenté La Renarde, sur les traces de Pauline Julien et un spectacle de clôture 100 % féminin, mais à part ça, rien de reluisant.

Qu’est-ce qu’on fait ? « Faudrait-il se résoudre à exiger des quotas proportionnels à notre représentation dans le milieu, simplement pour retrouver la place qui nous est due ? » se questionnent celles qui font partie du mouvement Femmes en musique. Je me le demande, moi aussi.

Qu’attendons-nous pour donner davantage de place aux femmes sur la scène culturelle ? Et nous, nous devons voir leurs spectacles, leurs concerts, leurs films, leur théâtre – écouter et lire leurs œuvres, aussi – qui nous montrent le monde, le pays, la vie comme elles les perçoivent, les ressentent. Elles nous parlent, écoutons-les.

Johanne Lauzon, rédactrice en chef
Écrivez-moi à  johanne.lauzon@chatelaine.rogers.com

Quelques œuvres de femmes à voir...

  • La mythique pièce Les fées ont soif de Denise Boucher, qui reprend l’affiche au Théâtre du Rideau Vert du 25 septembre au 27 octobre 2018.
  • La meute, de la comédienne et dramaturge Catherine-Anne Toupin, notre cover-girl. Une pièce des plus bouleversantes.
  • Elisapie Isaac sort un nouvel album, The Ballad of the Runaway Girl, en septembre.
  • Pauline Julien, intime et politique, un film de Pascale Ferland (ONF), qui sort en salle le 21 septembre.
  • La Renarde, sur les traces de Pauline Julien, en tournée québécoise en février et mars 2019. Allez voir ça !

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