Commerces: doivent-ils vraiment être ouverts tous les jours?

L’exploitation effrénée des ressources de la planète ne cesse de faire les manchettes, mais se soucie-t-on autant des ressources humaines? On devrait!

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Photo: Lexie Barnhorn/Unsplash

Il n’y a pas si longtemps, je signais ici un texte où je disais être agacée par tous ces gens qui affirment travailler 80 heures et plus par semaine. Parmi les réactions reçues, l’une était tranchante: «Ben voyons, personne ne fait ça!».

C’est dire si j’ai eu une pensée pour ce lecteur quand, la semaine dernière, le Journal de Montréal a fait sa une avec un restaurateur qui disait consacrer 115 heures par semaine à son commerce. La faute à la pénurie de main d’œuvre qui sévit au Québec, faisait-il valoir.

Moi, je faisais plutôt le lien avec une scène survenue deux jours plus tôt, sur le plateau de Tout le monde en parle. La pianiste et compositrice Alexandra Stréliski était là pour parler de son plus récent album. Mais quand elle a évoqué le burn out à travers lequel elle est passée, ça s’est emballé. Tout le monde avait quelque chose à dire! On aurait pu rester là-dessus pour le reste de l’émission.

Et puis, il y a eu un dossier dans La Presse + sur ces adolescents qui ressentent de la douleur dans leur corps sans avoir de maux physiques. Leur problème, c’est qu’ils somatisent tant ils se mettent de pression. «C’est la maladie de la performance», résumait le pédiatre Olivier Jamoulle, qui traite ces cas.

Ce n’est là qu’un aperçu de tous ces gens qui, jour après jour, se brûlent à la tâche. Et on se bute au même constat que pour la dégradation affolante de l’environnement: on essaie individuellement de résister, mais le vent qui souffle sur nos sociétés complique la marche à contre-courant. D’autant que ça ne résiste pas tant…

Prenons la pénurie de main-d’œuvre. Je laisse aux experts le fin découpage des secteurs touchés, mais dans les médias, c’est surtout du monde du commerce et de la restauration qu’il est question. Or, ce sont deux secteurs où on peut jouer sur les heures et les jours d’ouverture. L’époque où la société ne se sentait pas tenue de consommer sept jours sur sept n’est quand même pas si lointaine! Ce n’est que depuis 1993 que les commerces de détail peuvent ouvrir le dimanche au Québec.

On en trouve encore qui ne s’y plient pas. La fruiterie de mon quartier a beau être extrêmement fréquentée durant la semaine, de sept heures du matin à sept heures le soir, elle reste fermée le dimanche. Je ne sais pas ce qui motive les propriétaires à agir ainsi, mais comme tout le voisinage, je m’en accommode. Je dirais même plus: je m’en réjouis! Bravo à ces commerçants qui ne sont pas à ce point en quête de profit et qui offrent à leurs employés une journée de repos garantie!

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Ben voyons, direz-vous, la loi prévoit des congés hebdomadaires pour tous les travailleurs! À quoi je réponds: «pas vraiment».

Au début des années 1980, pour payer mes études, je travaillais comme vendeuse au Distribution aux consommateurs (oui, on parle de jadis!). Je pouvais enfiler sans stress les heures de travail les jeudis et vendredis soirs, et le samedi aussi, parce que je savais que le dimanche était préservé: interdit par la loi d’ouvrir ce jour-là! Donc j’aurais du temps pour étudier. C’était vrai pour moi comme pour tous les jeunes dans ma situation – car la fin de semaine, les étudiants-vendeurs étaient, et sont encore, légion!

Aujourd’hui, c’est plus compliqué. Se ménager du temps pour les travaux scolaires devient une affaire de négociation individuelle avec le gérant du magasin. Bonne chance, surtout s’il manque de personnel!

On dit que les jeunes sont devenus capricieux, qu’ils imposent leurs conditions pour travailler. Mais il faut bien qu’ils mettent leurs limites puisque la société n’en impose plus aucune! La pression au travail, en termes de disponibilité comme d’intensité, n’a plus rien à voir avec celle d’il y a 30 ans.

J’ai souvenir de mes débuts en journalisme, quand je travaillais sur appel pour une agence de presse. Nos patrons auraient bien aimé que leurs jeunes recrues, surnuméraires, puissent être rejointes en tout temps et ils nous vantaient les mérites d’un nouveau gadget, les pagettes. Mais nous résistions: nous avions aussi des contrats ailleurs – les quelques heures faites chaque semaine à l’agence ne permettaient pas d’en vivre – et une vie privée! Nous joindre à la maison était bien suffisant. Aujourd’hui, grâce au mélange cellulaire, texto, Messenger et compagnie, impossible de fuir les boss… et tout le reste de la société!

Alors j’applaudis ma fruiterie et je ne comprends pas que tant de petits commerces, qui ont le contrôle de leurs affaires et se plaignent de manquer de personnel, n’en fassent pas autant. Un restaurant doit-il vraiment ouvrir du matin au soir? Sept jours par semaine?

Les grandes chaînes m’étonnent aussi. Les quelques fois où, dans ma chère campagne, je me suis arrêtée tard en soirée au supermarché du coin, ouvert jusqu’à 22 heures sept jours sur sept, les allées étaient désertes. J’y pense chaque fois que j’entends que la région est en pénurie de main d’œuvre. Et je sais aussi que pour mes courses, j’aurais pu m’arranger autrement.

Un peu comme boycotter les pailles, traîner sa gourde d’eau et composter pour sauver la planète, on me dira que restreindre les heures d’ouverture des commerces est un bien petit geste pour que l’humanité se calme le pompon. Mais à nous voir aller collectivement, je suis prête à tester l’affaire!

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoiroù elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

 

 

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