Ma parole!

«J’avais tout»

“Je n’étais pas comme ces femmes qui abandonnent leur boulot pour élever leurs enfants ou, au contraire, font passer leurs ambitions avant leur famille”, écrit Geneviève Pettersen.

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Jai déjà tout eu. Par tout eu, j’entends une « moyenne grosse job », un beau duplex, un mari formidable et deux merveilleux enfants. J’avais tout ça et pas encore 30 ans. À ce moment, j’étais persuadée que je l’avais, l’affaire. J’avais trouvé LA recette pour tout avoir en même temps. Je n’étais pas comme ces femmes qui abandonnent leur boulot pour élever leur marmaille ou, au contraire, font passer leurs ambitions avant leurs enfants. J’étais plus brillante que ça. Je savais tout concilier. Et je me pensais meilleure que les autres.

Chaque matin, je me levais vers 6 h. Je mangeais une banane et partais courir plus ou moins longtemps selon ce que mon programme d’entraînement me prescrivait ce jour-là. C’est que, en plus d’être une employée hyper-performante, une mère modèle et une blonde parfaite, je m’entraînais pour le demi-marathon d’Ottawa. Quand je revenais de ma course matinale, j’avalais en vitesse deux rôties au pain douze mille grains et je faisais déjeuner les enfants. La gardienne arrivait alors et je pouvais partir pour le bureau, et en prime arriver à l’heure.

Pendant ma journée de travail, je recevais des textos de ma nanny. Elle voulait savoir de quoi j’avais besoin à l’épicerie, si j’avais envie d’un tajine pour le repas du soir, m’avertissait que la plus jeune avait besoin de nouveaux souliers ou me demandait où j’avais rangé les sacs d’aspirateur. Je répondais à ses questions en préparant ma prochaine présentation keynote et en magasinant un nouveau sac à main en ligne. J’étais la reine du multitâche.

Le soir, tout s’enchaînait. Avec mes enfants et mon mari, on engloutissait le tajine. Après, je jouais un peu avec mes filles avant de les plonger dans le bain et de les mettre au lit. En tout, je voyais mes enfants trois heures par jour, et je passais la moitié de ce temps à faire autre chose qu’être avec elles. Pendant qu’elles me réclamaient, je ramassais leurs petits bas sales et je répondais aux courriels de clients anxieux qui préféraient finalement le jaune au bleu pour leur affiche publicitaire. J’étais partout. Sauf dans le moment présent. J’avais tout, mais je ne profitais de rien. Et je ne m’en rendais pas compte. Pour moi, c’était ça, la réussite.

Ça, c’était ma vie avant que je vomisse dans une poubelle de l’avenue du Mont-Royal en me rendant au travail, un matin. Nous étions en septembre 2011. La veille au soir, juste avant de s’endormir, mon aînée m’avait demandé si notre nanny allait devenir sa mère. J’avais ravalé mes larmes et lui avais dit d’arrêter de niaiser, que je devais travailler et qu’il valait mieux avoir une maman heureuse qui travaille qu’une maman malheureuse obligée de rester à la maison. « T’aimes pas ça, t’occuper de nous autres ? » m’avait-elle répondu. Je l’avais embrassée sur la joue et étais sortie de sa chambre en lui souhaitant bonne nuit.

Dans mon bureau, le lendemain matin, je me suis mise à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Je pleurais tellement qu’à un moment donné mon patron est venu me voir et m’a renvoyée chez moi pour me reposer. C’est ce que j’ai fait. Mais, juste avant, j’ai remis ma démission. Comme ça, sur un coup de tête.

J’ai passé la journée dans mon lit à sangloter. Le soir, j’étais incapable de me lever. J’avais la nausée, des frissons, et j’étais aux prises avec une peur incontrôlable d’avoir le cancer de je ne sais quoi. Le lendemain, je ne me sentais pas mieux. Mon mari m’a embarquée de force dans un taxi et m’a conduite à la clinique. J’étais encore en pyjama parce que je n’avais même plus le courage d’enfiler des vêtements. Le médecin a été formel : je souffrais d’épuisement et de surentraînement. Il m’a prescrit un bilan sanguin et m’a donné des petites pilules. Juste 15 parce que ces affaires-là créent une accoutumance.

Le tapis venait de me glisser sous les pieds. Je n’avais plus d’emploi, je m’étais ruiné la santé et ma fille aînée était convaincue que la gardienne allait devenir sa mère. Je me pensais plus forte que tout le monde et je croyais qu’il était possible de tout avoir en même temps. Mais je m’étais trompée royalement. Et la vie s’est chargée de me rappeler qu’elle était pas mal plus forte que ma tête de cochon. Dans le taxi qui me ramenait chez moi, j’ai réalisé que je faisais fausse route depuis très longtemps.

Oui, il était possible de tout avoir, mais à un prix que je n’étais plus capable de payer. 

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com

Pour réagir sur Twitter: @genpettersen

Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)