Ma parole!

La mère indigne, suite et fin

En nous disant que tous nos travers et pétages de coche sont indignes de la maternité, ne faisons-nous pas marche arrière?, se demande Geneviève Pettersen.

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La mère indigne est très populaire ces années-ci. Celle qui siffle un verre ou deux de rosé alors que sa progéniture s’époumone dans la salle de jeu. Celle qui n’hésite pas à avouer que ses enfants peuvent lui tomber sur les nerfs, qu’elle s’enferme au moins une fois par jour dans les toilettes pour avoir la sainte paix et qu’elle offre à ses petits des croquettes de poulet pour souper une fois par semaine parce qu’elle est écœurée d’essayer de leur faire accroire que du kale, ça goûte autre chose que le sac de la tondeuse.

Je n’ai rien contre la mère indigne. J’en suis moi-même une et je crois que ça a fait le plus grand bien de se rendre compte collectivement que les mères ne sont pas obligées d’être parfaites en tout temps. Oui, je donnerais parfois tout ce que j’ai pour que mes héritiers disparaissent de mon existence une journée ou deux, histoire de me taper les trois saisons de Vikings en rafale, lovée dans les bras de Père indigne. Je pourrais aussi travailler à mon prochain roman, aller chez le coiffeur, souper au restaurant avec des copines et, tant qu’à y être, boire du champagne au goulot. Mais mes enfants ne disparaissent jamais très longtemps (sauf quand ma mère – gloire à elle ! – accepte de les garder). J’écris d’ailleurs cette chronique avec le petit dernier pendu à mon sein gauche. 

Même s’il est très libérateur de constater qu’on n’est pas la seule à avoir envie de se défenestrer parce que ça fait trois ans qu’on n’a pas dormi huit heures d’affilée, j’ai quand même un malaise avec cette histoire de dignité. En quoi péter les plombs un beau dimanche matin parce que la petite dernière a renversé la moitié du sac de sucre sur le plancher rend-il la mère indigne ?

Je pense que sous cette apologie des imperfections de la mère se cache encore une pression de la performance. Ce qui était au début une simple façon de ventiler entre mères en riant un bon coup, une manière de reconnaître qu’on avait le droit, nous aussi, d’être à bout s’est transformé en quête de la perfection. En nous disant que tous nos travers, pétages de coche, soupirs d’exaspération et moments de découragement sont indignes de la maternité, ne faisons-nous pas marche arrière ?

Moi, en tout cas, j’ai envie de me réapproprier ma dignité. Non, je ne suis pas la patience incarnée. Je ne trouve pas que le contenu de la couche de mon bébé sente bon, et son vomi me lève le cœur. Je ne cuisine pas de petits gâteaux tout l’après-midi. Je n’accompagne pas mes enfants tous les jours de sortie scolaire et je ne m’implique pas dans les comités de parents. Je ne jubile pas à l’idée de passer la matinée à jouer au Playmobil. Je n’aime pas la pâte à modeler parce que ça fait des petites maudites graines partout et je déteste les trois cent vingt-deux toutous de ma cadette qui ne font rien d’autre que ramasser la poussière et abriter les poux lorsque nous faisons face à une épidémie. Par contre, je becque bobo, je lange, je console, je nourris, j’aime, je lave, je donne tout ce qu’il est humainement possible de donner, je m’inquiète et je prie tous les jours pour qu’il ne leur arrive rien. Non, je ne suis pas parfaite. Mais, à partir d’aujourd’hui, j’ai décidé de vivre ma maternité drapé dans le chandail doux de la dignité.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com

Pour réagir sur Twitter: @genpettersen

Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)