Ma parole!

Le vrai prix de mon chandail à 8 $

Notre chroniqueuse Geneviève Pettersen avoue se mettre la tête dans le sable quand il est question de vêtements… et surtout de vêtements à très, très bon prix.

 

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Pendant que j’écris ces mots, mon fils de trois mois dort paisiblement sur son coussin d’allaitement. Je suis bouleversée parce que je viens de visionner The True Cost, le documentaire dont tout le monde parle (Châtelaine a d’ailleurs publié un texte sur ce thème). J’ai honte. Honte parce que mon fils porte un pantalon Joe Fresh et un cache-couche Gap. Honte parce que la plupart des vêtements que possède ma famille proviennent du Bangladesh, de l’Inde et du Vietnam. Je le sais, pourtant, que derrière les grandes marques au centre du scandale que dénonce le documentaire se cache une vilaine réalité, celle de milliers de travailleurs exploités et d’écosystèmes détruits au nom de la mode.

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Image tirée du film The True Cost

Ce serait malhonnête de ma part de prétendre que je tombe des nues. Après tout, The True Cost n’est pas le premier documentaire qui dénonce l’industrie de la fast fashion. À la suite de la catastrophe du Rana Plaza, j’ai lu bon nombre de textes et écouté plusieurs reportages qui mettent en lumière le côté sombre de la planète mode. Mais j’ai fait comme tout le monde. Au début, j’ai été très choquée, scandalisée même. Et j’ai exigé des réponses. J’ai exigé que les Joe Fresh, Gap, Nike, H&M, Wall Mart et Forever 21 de ce monde me rendent des comptes. Je voulais m’assurer que les vêtements que je m’y procurais ne seraient plus confectionnés au prix de vies humaines. Je voulais être certaine que l’usine qui avait fabriqué la petite robe jaune de ma fille offrait des conditions de travail décentes à ses travailleurs et qu’elle respectait les normes minimales en matière d’environnement. Ces grandes marques nous ont assurés que oui et elles se sont drapées dans leurs codes d’éthique respectifs. Et moi je les ai crues, même si je savais, au fond de moi, que de tels changements ne s’opèrent pas si rapidement. J’ai fermé les yeux, satisfaite de pouvoir à nouveau me procurer cinq morceaux pour cinquante dollars. En gros, j’ai boycotté les marques qui font de la fast fashion un gros trois semaines.

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Image tirée du film The True Cost

J’ai continué à acheter des chandails, des jupes, des bas, des pantalons et des souliers à un rythme effréné. Je me suis mis la tête dans le sable parce que c’était plus facile et que ça ne me tentait pas de remettre en question mon rapport à la consommation. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit. Selon moi, The True Cost met le doigt sur un bobo. Et c’est peut-être la première fois qu’on aborde la problématique de la fast fashion sans faire reposer la solution sur le dos des consommateurs. Parce que ce n’est pas vrai qu’on a vraiment le choix d’acheter ou non ce type de produits. Presque tous les vêtements qu’on achète sont confectionnés dans ces pays en voie de développement. Même ceux qu’on paie plus cher ou qui sont supposément issus d’agricultures ou d’usines éthiques. Le vrai problème, au fond, c’est le capitalisme. Et c’est celui-ci qu’on devrait questionner, selon le documentaire. Vaste programme, certes. En même temps, on ne peut plus faire semblant que tout va bien. Les grandes marques ne changeront pas leur façon de faire puisqu’elles répondent à une demande. Notre demande. On s’est habitués à payer un chandail huit dollars et il est difficile de revenir en arrière.

Affiche-The-True-CostJ’aimerais beaucoup proposer une solution. J’aimerais ça, aussi, être capable de porter mes vêtements au mois trente fois. Je voudrais m’habiller juste chez Renaissance, même si The True Cost m’a appris que la plupart des vêtements de seconde main finissent, faute d’être achetés, dans des dépotoirs à ciel ouvert du tiers monde. Honnêtement, je ne sais pas quoi faire. Et je sens que ce problème planétaire dépasse de beaucoup la consommatrice que je suis. Pour le moment, le documentaire fait encore effet sur moi. Je n’ai pas acheté d’autres vêtements depuis que je l’ai vu. Mais je sais que, lentement mais sûrement, le sentiment d’horreur qu’il a suscité chez moi s’estompera, et que je finirai pas succomber de nouveau aux sirènes du chandail à huit piasses.