L’environnement après la manif

Elle était magnifique, la gigantesque manifestation pour la planète qui s’est tenue à Montréal le 27 septembre. Formidable aussi de voir la participation ailleurs au Québec et dans le monde. Et pourtant, ça m’a laissée… grognonne.

 

marche pour le climat
Photo: La Presse Canadienne

 Ça y est, je vais faire la râleuse. J’approuve pourtant totalement le vibrant «Comment osez-vous!» que Greta Thunberg a lancé aux dirigeants du monde lorsqu’elle a pris la parole à l’ONU en septembre.

… Et justement, mon agacement part de là.

Une manifestation, ça sert à réclamer quelque chose à quelqu’un qui a le pouvoir de décider. Que faisaient donc les élus et les candidats dans la rue le 27 septembre? Leur rôle, c’est d’être sur le trottoir à prendre des notes afin ensuite de mieux nous rendre compte de leurs engagements.

Et ça tombe bien, on est en campagne électorale au fédéral. Au jeu des images, je préfère grandement que les partis politiques aient des promesses réalisables (surtout pas du rêve!) en matière d’environnement. Et je souhaite tout autant que chaque personne qui a manifesté le 27 septembre se rende voter le 21 octobre. Or, tant pour les partis que pour les votants, c’est loin d’être gagné.

Et puis, réclamer de changer le monde est un bien vaste programme. Pour arriver à du concret, mieux vaut une cible: non à la guerre en Irak, M. Jean Chrétien! Non à la hausse des droits de scolarité, M. Jean Charest! Non au pipeline Énergie Est, MM. Justin Trudeau et Philippe Couillard!

Mais l’enjeu du 27 septembre, c’était la prise de conscience… Fort bien, mais n’avons-nous pas à cet égard déjà bien des manifs pro-environnement dans le corps?

Oui, mais cette fois c’est différent, ai-je entendu: parce que la mobilisation ne cesse d’augmenter, parce que la jeunesse marche d’un même pas, parce que c’est par de tels gestes d’éclat que la société comprendra qu’il faut lui emboîter le pas.

Et pourtant…

À la radio, en cette matinée du 27 septembre, il n’y en avait que pour la manif qui aurait lieu quelques heures plus tard. À la pause, trois publicités de voitures se sont succédé… J’ouvre ensuite un quotidien: gros spécial «vers la manif» suivi de pubs vantant les croisières, secteur en pleine expansion. L’image qui m’est venue en tête (un gigantesque paquebot écrasant la beauté de Venise) était hautement incompatible avec la cause du jour.

Et plus tard, quand j’ai ouvert la télé, les pubs de «chars» vantés (pour leur performance écologique!) par des vedettes adorées du public a accentué mon cynisme. Décidément, la journée manquait de cohérence.

D’ailleurs où est vraiment celle-ci?

Les jeunes qui sont véganes, à vélo, et partisans du zéro déchet sont aussi accros au polluant cellulaire, férus d’achats en ligne avec livraison à domicile, et partants pour faire le tour du monde en prenant des billets d’avion pas cher et en recourant à Airbnb (bonjour les paradis fiscaux qui privent les gouvernements d’impôts pour mener à bien des projets environnementaux!).

Et qui a la pire empreinte écologique? La famille de banlieue avec les deux autos pour se rendre au travail et qui passe son été à profiter de la piscine dans sa cour? La famille de région qui pratique le VTT et pour qui aller à la mer signifie descendre dans le Maine? La famille urbaine qui a une auto électrique à la porte et ses contenants sous la main pour acheter en vrac, mais pour qui des vacances ne se conçoivent qu’en prenant l’avion, été comme hiver?

Ajoutons, pour pimenter l’affaire, tous les colloques à travers le monde auxquels le monde universitaire participe. Les gens d’affaires voyagent davantage? On n’attend pas d’eux la même conscience sociale.

Et quand on me dit que plusieurs compensent l’émission de CO2 de leurs déplacements en payant des plantations d’arbres, j’ai l’impression de revenir à la confesse de mon enfance. Quelques «Je vous salue Marie» et deux-trois «Notre Père», et voilà le péché effacé. Reste juste à recommencer…

À quoi j’ajoute, je souligne, j’insiste: non, je ne suis pas plus cohérente que les autres! L’espoir, c’est qu’on peut tous se regarder aller et modifier ce qui ne va pas.

Mais il y a aussi des endroits où on n’a pas le choix de «polluer». Ça me heurte chaque fois que je vais voir ma mère, qui loge désormais dans l’aile «résidence» d’un centre hospitalier.

Là-bas, pas de recyclage ni de compostage! Mais que de plastique, que de vaisselle à usage unique, que de suremballage! Question d’hygiène? Plutôt d’économies: on en passe des verres enstyromousse avant d’égaler le salaire d’un employé qui voit à la vaisselle sale… Et c’est ainsi à la grandeur du réseau de la santé et des services sociaux du Québec.

Ah, mais c’est une goutte d’eau par rapport à la pollution des grandes industries!, fera-t-on valoir. Beau motif pour ne pas bouger.

D’ailleurs, même ces industries, cimenteries comprises, ne sont pas les championnes de la pollution que l’on croit, font valoir des études. En fait, LE responsable des plus fortes émissions de gaz à effet de serre au Québec, c’est le secteur du transport. Et très spécifiquement, la voiture.

On revient donc au «char». Mais quelle est l’alternative? Dès qu’on sort des grandes villes, le transport en commun pour aller d’un point à l’autre du territoire québécois est soit peu efficace, soit inexistant. Pendant plus de cent ans, jusque tard dans les années 1980, le train rendait ce service, et ça faisait en sorte qu’on pouvait vivre dans de petites villes sans avoir besoin de savoir conduire. Mais un jour, quelqu’un a estimé que ce n’était pas rentable…

Aujourd’hui, l’automobile est donc indispensable partout, et pas un gouvernement ne va changer la donne: même un train rapide entre Montréal et Québec, qui désengorgerait les autoroutes, relève du pari tant on en parle depuis des années sans que ça débloque.

Tiens, si on voulait voir une vraie avancée environnementale, ce serait spécifiquement pour ce train qu’on manifesterait. Et si on aime mieux protester, ce serait alors contre le 3elien à Québec, qui va à l’encontre de tout bon sens écologique.

Je pourrais continuer longtemps sur cette lancée, alors que le Québec n’est même pas un si mauvais élève. On y fait au moins quelques efforts, tout comme en France et en Allemagne. Ces deux-là sont pourtant au nombre des cinq pays contre lesquels Greta Thunberg et 15 autres jeunes ont décidé de porter plainte à l’ONU pour inaction climatique. Mais pas un mot contre les bien pires pollueurs que sont la Russie et la Chine, qui bloquent en plus toute manif…

Oui, au lendemain d’un rassemblement galvanisant, tout ça me laisse bien perplexe.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoiroù elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. Son plus récent, J’ai refait le plus beau voyage, est paru aux éditions Somme toute.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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