Ma parole!

Les parents et le doute: faut-il laisser pleurer bébé?

Quand on est parent, on doute constamment de nos méthodes. Dans ce premier billet d'une série de trois, notre chroniqueuse Geneviève Pettersen se penche sur un sujet qui divise les parents: faut-il consoler bébé ou le laisser pleurer pour qu’il s’endorme?

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SÉRIE APPRIVOISER LE DOUTE – 1ER BILLET

Vous le savez, je viens d’avoir mon troisième enfant. Pour la troisième fois, j’entame ce que mon mari et moi appelons ironiquement «la guerre du sommeil». On appelle ça de même parce que s’il y a un domaine de la parentalité qui suscite moult réactions, obstinages et confrontation entre les parents, c’est la question du dodo. Dans le coin gauche, les «méchantes» (j’ironise ici, vous l’aurez compris) mères qui laissent pleurer leurs bébés jusqu’à ce qu’ils tombent d’épuisement. Dans le coin droit, celles, granos et dépendantes affectives il va sans dire (ironie, prise deux), qui ne supportent pas d’entendre brailler leur précieuse progéniture. On retrouve des pères dans les deux camps, il est bon de le préciser, et tout plein de nuances de gris dans les deux façons de faire. On ne s’arrêtera pas aux milliers de déclinaisons des méthodes d’apprentissage du sommeil disponibles dans les deux camps. Il faudrait écrire un livre de deux mille pages sur le sujet et ça ne nous avancerait à rien.

Non, moi ce que j’ai envie de dire par rapport au maudit sommeil de mes enfants, c’est que je n’ai jamais été certaine de rien. RIEN. Je vous l’avoue d’emblée, je fais partie de la seconde catégorie des mères. Il m’est impensable de laisser pleurer un enfant en bas âge. C’est atavique. J’en suis physiquement incapable… la plupart du temps. Je le précise parce que j’ai — honte à moi — pratiqué la fameuse méthode du 5-10-15 quelque fois avec mes deux filles. Juste pour vous rafraîchir la mémoire, cette façon de faire consiste à mettre le bébé au lit, sortir de son champ de vision et le laisser pleurer cinq minutes, au terme desquelles on revient près de lui pour le rassurer avant de ressortir pour dix minutes, revenir, le rassurer, puis refaire la même chose au bout de quinze minutes. Après, on recommence. J’entends déjà les adeptes du «laisser pleurer» dire qu’il n’y a rien là. J’imagine aussi que des mères pour qui le 5-10-15 est une aberration me jugent.

Bebe-Maman-Dodo

Photo: IStock

Moi aussi je me suis jugée quand, au bout de mes ressources, épuisée et privée de sommeil depuis de longs mois, j’ai décidé de laisser brailler ma plus vieille un peu. C’était ça ou je la vendais sur eBay (c’est une blague). À ce moment précis de ma vie de mère, j’ai balayé tous les beaux principes du maternage proximal (répondre aux pleurs, cododo, etc.). Je voulais dormir. À n’importe quel prix. Ma fille a dormi ce soir-là, mais moi j’ai douté de moi. «Et si ce que je viens de faire perturbait mon enfant et anéantissait dans sa petite tête le lien d’attachement que je créais avec elle depuis plusieurs mois?» «Est-ce que je viens de la traumatiser pour toujours?» Je n’ai pas été game de laisser pleurer ma fille le lendemain soir. J’étais reposée et je pouvais reprendre l’apprentissage du dodo dans la douceur. Sauf que je ne peux pas vous dire que de laisser pleurer ma fille ce soir-là n’a pas été salvateur pour ma santé mentale. J’avais besoin d’une pause. C’était impératif.

Tout ça pour vous dire que là, avec mon troisième bébé, je m’étais dit que c’était terminé le doute. Je n’allais pas me faire avoir par la guerre du dodo. Je ne me demanderais plus si c’était correct de laisser pleurer son bébé ou si j’allais le gâter pourrir en pratiquant le cododo. J’allais faire ce dont j’avais envie. Point barre. Donc ça fait 7 mois que je dors avec mon fils, que je l’allaite à la demande et que je réponds à tous ses besoins dans la minute. Mon petit prince dort bien, mais il se réveille dès que je quitte le lit. Et là je recommence à douter. «Et s’il est incapable de s’endormir seul?» «Tout d’un coup qu’il ne veut plus jamais dormir ailleurs que dans mon lit?» Je me demande si je fais la bonne chose pour mon fils et ses habitudes de sommeil. Je me demande ça même si mes deux autres enfants dorment maintenant comme des anges et que j’ai fait avec eux la même chose qu’avec mon petit dernier. Je veux faire la meilleure chose pour mon fils. Et cette pensée ne me quitte jamais. Elle tourne en rond dans ma tête à chaque fois que je couche mon benjamin. Au final, j’en conclus que le seul choix qui s’offre véritablement à moi, c’est celui d’apprivoiser le doute perpétuel dans lequel la parentalité nous plonge inévitablement. Apprivoiser le doute, c’est ça que je vais essayer de faire, ce soir, en contemplant mon fils paisiblement endormi contre mon sein.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)