À bien y penser

Mon quotidien encombré par le coronavirus

En cette ère de COVID-19, je me sens hors du monde, et pas seulement à cause des mesures de distanciation sociale et de confinement.

Poste de travail

Photo: Dayne Topkin/Unsplash

Dire que dans ma dernière entrée de blogue, j’avais la candeur de me demander si le sujet du coronavirus serait toujours à l’honneur lorsque le texte serait publié. Quel optimisme j’avais!

On voit bien maintenant qu’on en a pour des mois de perturbations, au Québec comme sur le reste de la planète. À cet égard-là, nous sommes tous dans le même bateau.

Par contre, il y a de grands bouts où je me sens bien seule sur mon coin.

Si j’en crois les lettres envoyées aux journaux, les commentaires entendus à la radio, les multiples interventions sur les réseaux sociaux et les conseils donnés par tous les médias confondus, ça vibre fort de jeux de société, de découvertes de nouvelles séries, de redécouvertes de vieux films, d’aspirants chefs qui se pratiquent, de concerts ou de séances de yoga en ligne, de livres dépoussiérés, et de joyeux apéros virtuels…

À quoi s’ajoutent ceux et celles qui vantent fort le train-train des jours désormais épuré.

Eh ben… Mon quotidien à moi ne ressemble en rien à ça. Je le trouve même plus… encombré.

Notons que j’ai la chance, car j’estime que c’en est une, de continuer de travailler. Une charge de travail certes un peu allégée, mais quand même sans souci financier. J’en suis ravie parce que c’est déjà énorme en ces temps incertains, mais aussi parce que je n’aurai pas à aller chercher du soutien gouvernemental. Cette démarche-là va prendre de l’énergie et du temps. Il me semble qu’on sera loin alors de la vie simplifiée!

Autre atout pour moi: mon adaptation au travail à la maison est faite depuis des années, avec un coin bien aménagé. Et comme mon conjoint travaille régulièrement à domicile depuis longtemps, nous ne nous sommes pas soudainement retrouvés face à face à bosser sous le même toit. Un choc de moins dans une vie de couple!

Aussi, je n’ai plus d’enfants à occuper en temps de confinement. Sans liberté de mouvement, sans date de retour à la normale, c’est tout un défi à relever, avec des tout-petits comme avec des ados! Dans un tel contexte, ajouter du télétravail relève de l’exploit. D’ailleurs, juste veiller à l’harmonie familiale au quotidien, c’est de l’ouvrage à temps plein! Dont maman écope dans la plupart des cas

Bref de mon côté, je suis épargnée de toutes ces préoccupations, et mon cadre de travail n’a pas changé. J’entre dans la catégorie des privilégiés qui n’ont qu’à lâcher prise…

N’empêche que la première semaine de l’entrée du Québec dans la pandémie, quand les listes de films/livres/séries/applications à savourer commençaient à débouler, je ne pouvais suivre le tout que très distraitement. Outre mon travail habituel, j’étais prise à gérer mes engagements du printemps tout à coup reportés ou annulés (tristesse pour les salons du livre…). Ça m’occupait pas mal.

Pas grave, ai-je pensé, à la deuxième semaine j’aurai moi aussi du temps libéré pour le loisir, voire le désoeuvrement

Or, cherchez l’erreur!, je n’y arrive pas.

D’abord il y a ces nouveaux rendez-vous: le point de presse du premier ministre Justin Trudeau à 11h15, celui du premier ministre François Legault à 13h. Je ne les manque pas, tant à cause de mon travail que parce que je tiens à être une citoyenne avertie. Et j’écoute jusqu’au bout.

L’opération «faire ses courses» s’est par ailleurs compliquée: il y a la file à faire avant d’entrer au supermarché ou à la pharmacie, le nettoyage des mains, la distance à respecter… Tout prend plus de temps. Je cible donc les heures moins achalandées, c’est-à-dire le milieu de l’après-midi. Nouvelle coupure dans ma journée.

Et puis, courses ou pas, il y a la marche quotidienne. En fait, je marchais «avant», mais sans y penser. Aujourd’hui cela s’ajoute aux tâches de la journée à ne surtout pas oublier. Je me surprends en fait à emmagasiner tout plein de pas au cas où, demain ou le jour d’après, il faille justifier le moindre bout du nez qu’on mettra dehors… Je veux profiter de toute la marge de manœuvre qu’on a encore!

Je tiens aussi à prendre des nouvelles de mon monde: un coup de téléphone ici, un petit courriel là… Dans le lot, il y en a qui attendent leurs résultats de tests de coronavirus (en 48 heures? Faites-moi rire!), d’autres qui sont confinés dans une résidence de personnes âgées où il y a déjà des gens atteints, d’autres encore qui ont vu leurs revenus diminuer. Des petits nuages noirs: s’éloigneront-ils ou bien est-ce l’orage qui se prépare? Des communications plus personnalisées que celles qui ont cours sur les réseaux sociaux s’imposent ici.

Bref, au final, la journée se remplit, mais par blocs épars. J’ai perdu les belles heures étales qui me permettaient autrefois de faire des lectures approfondies, de trier mon incroyable paperasse ou de me lancer dans l’écriture de livres.

De toutes manières, je n’ai pas du tout la tête à la création, bien trop obnubilée par le coronavirus et ses impacts !

Ma revue de presse matinale me prend plus de temps (qu’arrive-t-il en France, en Grande-Bretagne, là où j’ai des amis) et je fais de longs détours par CNN. Il y a de la déformation professionnelle là-dedans (je suis du genre, en «temps normal», à suivre la période de questions à l’Assemblée nationale ou à la Chambre des communes, ou des commissions parlementaires!). Pour me dégager l’esprit, j’essaie d’ailleurs très fort de me calmer la soif de savoir.

Reste qu’au bout de la journée, mon envie de découvertes s’est complètement émoussée. Je ne veux pas du neuf, l’actualité en apporte bien assez, je veux de la routine, du pas compliqué, de la familiarité!

Alors au lieu de plonger dans un essai, de profiter de toutes ces prestations d’artistes confinés, ou de visiter virtuellement un musée, je me rabats sur des finales de séries télé «de l’autre temps» que je n’ai pas encore visionnées, je rattrape les épisodes manqués du balado consacré à notre cher District 31, et je me réjouis que l’émission Les chefs recommence sous peu.

«Pour bien vivre la période actuelle, demandez-vous ce que vous en aurez apprécié quand on en sortira», expliquait l’autre jour une psychologue à la radio… Très clairement, pour moi, cela aura été de constater à quel point ma vie d’avant me convenait parfaitement.

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Journaliste depuis bientôt 35 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. En 2019, elle a publié J’ai refait le plus beau voyage (éd. Somme toute) et Ce jour-là, Parce qu’elles étaient des femmes(éd. La Presse) soulignant les 30ans de la tuerie de Polytechnique.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.